critique &
création culturelle

Lord of the Flies

Quand le paradis manque d’enfer

Plus de septante ans après la publication du roman de William Golding, Lord of the Flies revient sous la forme d’une ambitieuse série BBC signée Jack Thorne. Entre esthétique contemplative, réflexion sur la masculinité adolescente et volonté de psychologiser ses personnages, cette adaptation moderne revisite un classique incontournable. Mais à force de vouloir expliquer la barbarie, ne risque-t-elle pas d’en atténuer le mystère ‒ et donc la puissance ?

Avec Lord of the Flies, Jack Thorne adapte l’un des romans les plus célèbres du XXe siècle en une série ambitieuse, visuellement superbe et profondément contemporaine. Pourtant, malgré ses qualités indéniables, cette nouvelle version laisse une impression paradoxale : à force de vouloir expliquer la violence des garçons, elle perd une partie du vertige qui faisait la puissance du texte de William Golding.

Adapter Lord of the Flies en 2026 n’a rien d’une entreprise simple. Depuis sa publication en 1954, le roman de Golding est devenu bien plus qu’une œuvre littéraire. Son récit – des enfants échoués sur une île déserte qui sombrent progressivement dans la barbarie – appartient désormais à l’imaginaire collectif. Le livre a influencé d’innombrables récits de survie, de Lost à Yellowjackets, au point que son histoire nous semble presque familière avant même qu’elle ne commence.

La question n’est donc plus seulement de raconter Golding. Elle consiste à retrouver la force de sidération de son récit. C’est précisément ce que tente Jack Thorne dans cette adaptation produite par la BBC. Le scénariste de Adolescence et His Dark Materials reste fidèle aux grandes lignes du roman tout en lui donnant une sensibilité très contemporaine. Mais c’est aussi là que réside toute l’ambivalence du projet.

Dès les premières images, un élément s’impose : la beauté de la série. L’île est filmée comme un paradis tropical. La végétation luxuriante, les plages, la lumière et les paysages occupent une place centrale dans la mise en scène. Marc Munden prend le temps d’observer les lieux, de suivre les garçons dans leurs explorations et de laisser respirer son récit. Le résultat est souvent superbe. Mais cette beauté produit aussi un effet inattendu : l’île fascine davantage qu’elle n’inquiète.

Chez Golding, l’île devient progressivement le théâtre d’une décomposition morale. Ici, elle reste longtemps un espace de contemplation. La série adopte un rythme lent qui cherche à rendre crédible la transformation des personnages, mais cette lenteur peine parfois à générer une véritable tension. Le spectateur connaît déjà la trajectoire du récit et attend l’inévitable effondrement. Or cette attente ne se transforme pas toujours en angoisse.

Le problème n’est donc pas réellement la lenteur. C’est plutôt que la série semble parfois plus fascinée par son paradis que par l’enfer qu’elle est censée faire naître. Et c’est peut-être là que se situe le premier paradoxe de cette adaptation : plus elle cherche à magnifier son décor, plus elle atténue la brutalité du récit. La beauté devient alors un filtre qui adoucit ce que Golding avait conçu comme une expérience profondément dérangeante.

Cette transformation ne tient cependant pas uniquement à la mise en scène. Elle se retrouve également dans l’écriture des personnages. Dans cette nouvelle version, Jack, Ralph, Simon ou Piggy sont davantage définis par leur histoire personnelle. Ils possèdent des fragilités, des blessures et des expériences qui permettent d’expliquer leurs comportements.

Cette approche correspond parfaitement à notre époque. Les récits contemporains cherchent souvent à comprendre les mécanismes qui conduisent un individu à la violence. Les traumatismes, les rapports familiaux ou les vulnérabilités psychologiques occupent désormais une place centrale dans la construction des personnages. Pourtant, cette évolution soulève une question fascinante : que perd-on lorsque l’on cherche à expliquer le mal ?

Chez Golding, les enfants fonctionnent presque comme des figures symboliques. L’île devient une expérience de pensée. Que se passe-t-il lorsque les règles disparaissent ? Que reste-t-il de la civilisation lorsqu’il n’existe plus d’autorité pour l’imposer ? Le roman ne cherche pas nécessairement à comprendre pourquoi Jack devient violent. Il s’intéresse davantage à ce qui arrive lorsque plus rien ne limite cette violence.

C’est une nuance essentielle. Golding ne demande pas pourquoi l’homme devient mauvais. Il demande ce qui arrive lorsque plus rien ne l’empêche de l’être.

La série, elle, remplace partiellement cette interrogation philosophique par une approche plus psychologique. Les personnages deviennent plus complexes et plus humains, mais aussi moins mystérieux. Le monstre a désormais une histoire. Et c’est peut-être précisément ce qui réduit une partie de son pouvoir de fascination. À force d’être expliqué, le mal cesse d’être une force obscure pour devenir la conséquence d’un parcours identifiable.

Cette évolution est d’autant plus intéressante que Jack Thorne a écrit Lord of the Flies après avoir exploré des thèmes similaires dans Adolescence. Les deux œuvres semblent dialoguer à distance. Dans Adolescence, Thorne s’intéressait à la violence masculine contemporaine et aux mécanismes qui peuvent conduire un jeune garçon à basculer. Dans Lord of the Flies, il retrouve cette préoccupation en la déplaçant dans un cadre presque mythologique.

La série apparaît alors comme une réflexion sur la masculinité autant que sur la civilisation. À mesure que l’autorité disparaît, les garçons se réorganisent autour de nouvelles formes de pouvoir. La peur, l’appartenance au groupe, le besoin de reconnaissance et la fascination pour la force deviennent les véritables moteurs de la communauté.

Jack comprend progressivement ce que Ralph refuse de voir : une société ne se construit pas seulement avec des règles. Elle se construit aussi avec des récits. En transformant la « bête » en croyance collective, il parvient à fédérer les autres garçons autour de lui. La violence cesse alors d’être une simple pulsion individuelle pour devenir un phénomène de groupe.

C’est probablement là que la série est la plus pertinente. Non lorsqu’elle adapte Golding comme un classique scolaire, mais lorsqu’elle dialogue avec les inquiétudes contemporaines autour de la radicalisation, des dynamiques collectives et de la violence masculine. À cet instant, Lord of the Flies cesse d’être uniquement un récit sur une île déserte pour devenir une réflexion sur notre époque.

Il serait d’ailleurs injuste de nier les qualités de cette adaptation. Les jeunes acteurs sont excellents, la mise en scène est ambitieuse et la série cherche constamment à enrichir son matériau d’origine plutôt qu’à le reproduire mécaniquement. Mais cette ambition révèle aussi ce qui la distingue le plus profondément du roman.

Golding écrivait une fable sur la nature humaine. Thorne réalise une série sur les garçons.

Dans le roman, les personnages représentent quelque chose de plus vaste qu’eux-mêmes. Dans la série, ils deviennent avant tout des individus. On gagne en psychologie ce que l’on perd parfois en portée symbolique. Cette différence explique sans doute le sentiment contrasté que laisse cette adaptation. Elle est intelligente, élégante et souvent captivante. Pourtant, elle peine parfois à retrouver la brutalité métaphysique du roman.

Là où Golding nous faisait craindre que le monstre soit déjà présent en chacun de nous, Thorne cherche à comprendre comment ce monstre se construit. Entre ces deux approches se dessine toute la différence entre une fable sur la nature humaine et une série profondément ancrée dans les préoccupations de son époque.

Et c’est peut-être là que réside le principal paradoxe de cette adaptation : à force de vouloir expliquer la barbarie, elle finit parfois par la rendre moins terrifiante. Car lorsqu’un paradis est trop beau pour devenir un enfer, il perd aussi une partie de sa capacité à nous faire peur.

Même rédacteur·ice :

Lord of the Flies

De Marc Munden

Créée et écrite par Jack Thorne, d'après le roman de William Golding

Avec Winston Sawyers, Lox Pratt, David McKenna, Ike Talbut, Thomas Connor, Noah Flemyng, Cassius Flemyng et Cornelius Brandreth

Royaume-Uni / Australie, 2026

4 épisodes d’environ 60 minutes

Voir aussi...