Au départ, tous les ingrédients semblaient réunis pour que ce roman gothique soit un véritable page turner : rumeurs et superstitions, malédictions funestes accompagnées d'une lune intimidante. Celle-ci surplombe le Styx, cette rivière possédée par laquelle de funestes secrets surgissent sous forme de pièces à conviction post mortem. Dix années avant la série à succès Twin Peaks, Mcdowell est parvenu à convaincre les lecteurs(ices) avec cet univers mi-lugubre mi-nostalgique, où le surnaturel s’immisce progressivement dans le réel sans marquer de frontière nette avec celui-ci.

Plus de vingt après la mort de l’auteur, ses livres connaissent un véritable succès en France, déclenché par la publication de la saga Blackwater aux éditions Monsieur Toussaint Louverture. Ensuite d’autres livres sont traduits et réédités : Les Aiguilles d’or, Katie, L’Amulette et Lune froide sur Babylone en 2024. La clé du succès du présumé génie résiderait dans sa capacité à rendre son récit addictif, avec un style fluide qui ne se veut pas spécialement littéraire. Sa singularité résiderait également dans le fait d’être parvenu à combiner le rythme du feuilleton au roman d’horreur. Alors que je pensais me plonger dans son univers en commençant par Lune froide sur Babylone, ce livre m’a finalement laissé fun goût de trop peu, tant pour le développement narratif que pour les choix éditoriaux.

Le récit est déclenché par le meurte de Margaret Larkin. Cette jeune fille de 14 ans qui, un soir de tempête, s’apprête à rentrer chez elle à la ferme des myrtilles, pour finalement être assassinée, ligotée à une bicyclette et balancée à l’eau. McDowell fonctionne par la stratégie du choc, comme le meurtrier le plus sombre du roman : il installe une atmosphère de manière lente, progressive et poisseuse, pour ensuite mieux démolir ses personnages en un claquement de doigt. Cette première disparition m’a tenue en haleine, bien que déjà quelque peu déçue de ne pas avoir eu l'occasion de faire la connaissance de la première défunte. Au fil des pages, j’ai longuement espéré l’un ou l’autre flashback, mais j’ai rapidement compris que plonger dans l’identité des personnages et leurs paradoxes n’était pas ici une priorité narrative. L’auteur n’invoque ni l’empathie, ni l’identification du/de la lecteur(ice). Il accapare plutôt une dose de patience, mise à l’épreuve des logorrhées descriptives et des dialogues creux.

Qu’il s’agisse de la grand-mère de Margaret ou de son frère, les personnages sont en fait des épouvantails au service de l’intrigue principale : faire en sorte que le meurtrier les tue chacun à leur tour de manière brutale. À chaque disparition, les habitant(e)s de Babylone minimisent ou s'alarment à la hauteur de l’urgence, mais sans agir efficacement. Les hypothèses se contredisent, l’heure tourne, et des témoins finissent par tomber sur les corps. Alors que toutes les pistes pointent vers un seul coupable (jusqu’à l’absurde évidence), des éléments hantent progressivement le tueur : traînées humides, apparitions fantomatiques, lune déstabilisante.

Comme une relation toxique me liant aux pages de Lune froide sur Babylone, je suis assommée par les descriptions à rallonge d’une atmosphère, pour mieux me détourner du meurtre soudain qui m’attend. Ces cycles manquent de subtilité et permettent tout au plus de provoquer un vague effet de déstabilisation, à la manière d’une expérience cinématographique sérielle. Là où McDowell m’a décidément convaincue dans ma déception, c’est quand j’ai découvert que le meurtrier, fils d’un riche banquier, avait tué Margaret après l’avoir violée et découvert qu’elle était enceinte. Et comme si ce n’était pas suffisant, la petite copine officieuse du meurtrier en question (au moment des faits) n’est autre que la pom-pom girl locale et fille du shérif, âgée d’à peine seize ans.

Très vite, je constate que les ressorts narratifs du livre reposent en partie sur des violences genrées, sans réelles explorations de leurs enjeux sociétaux ou de l’expérience des victimes. Ce procédé a d’ailleurs été conceptualisé par Gail Simone avec Women in Refrigerators1, et désigne la tendance à blesser, tuer, violer ou faire souffrir des personnages féminins pour provoquer une réaction chez le personnage masculin ou motiver son développement.

Cependant, je reconnais que McDowell est parvenu à éviter certains pièges, malgré une société empreinte de culture du viol et de pédocriminalité, encore plus normalisée durant les années 80 (moment de parution du livre). En effet, il précise que les filles victimes ne sont pourtant que des enfants (la base pour éviter de banaliser les violences enfantistes, ainsi que le détournement de mineures). De plus, il ne s’épanche pas sur la scène de viol et n’hypersexualise pas les victimes de ce meurtrier-violeur-pédocriminel. Cela étant dit, les violences citées plus haut sont tout de même bel et bien utilisées comme des éléments superficiels, pour ajouter du malaise gratuit à son atmosphère glauque.

Quoi qu’il en soit, je regrette que l’auteur n’ait justement pas poussé son univers plus loin, en utilisant cette atmosphère surnaturelle jusqu’au bout. En se limitant à l’apparition de signes originaux pour finalement aboutir à un dénouement montrant que chaque disparition est causée par la main d’un humain, j’ai eu l’impression d’être dupée. Si la renommée de l’auteur et l’esthétique de la collection qui lui est dédiée m’ont d’abord attirée, le suspense à lui seul n’est pas parvenu à me convaincre. En effet, les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont créé des couvertures époustouflantes, ornées de lettres d’or sur un fond bleu envoûtant. Dommage qu’un avant propos n’ait pas suivi celle-ci, afin d’entamer ce roman d’horreur avec une grille de lecture critique plus actuelle.

En attendant, les lecteurs(ices) sont menés(es) en bateau sur le Styx pour être rendus(es) témoins d'assassinats gores. Là où l’auteur aurait pu développer le personnage de la grand-mère de Margaret en mamie courageuse et vengeresse, il a choisi que Babylone la considère comme une personne « hystérique » (un terme sexiste utilisé pour légitimer la colère des femmes), pour finalement l'achever avant qu’elle ne puisse mettre à exécution l’ombre d’une menace. Bien entendu, la vieille dame s’est vue contrainte de regarder la tête de son petit-fils tomber sur le sol comme une balle de tennis, avant d’être elle-même exécutée…

Enfin le regard critique du frère du meurtrier aurait pu être exploité pour mettre à mal la prédation de son aîné. Au lieu de ça, ce personnage prometteur se fond dans une fonction exécutive, au service de la toute puissance du mal. Quoi qu’il en soit, je termine ce livre avec une grande frustration. Si tous les éléments étaient présents pour créer une fable gothique intemporelle et inspirée de l’atmosphère rurale des années 80 aux États-Unis, l'authenticité du roman a été sacrifiée au profit d’un tyran et d’un décor s’étirant sur cinquante chapitres.