Susie Got Talent
L’intériorité que personne ne voulait entendre

Inspirée du parcours extraordinaire de la chanteuse Susan Boyle, la pièce de théâtre Susie Got Talent défait le mythe médiatique pour humaniser la passion, la sincérité et la neurodivergence.
Tout commence en 2009, lorsque Susan Boyle se présente à l’émission télévisée Britain’s Got Talent. Alors qu’elle explique avec assurance vouloir une carrière digne d’Elaine Page, le mépris se lit déjà sur les visages du jury et des spectateur·ices. Uppercut musical : Susan Boyle qui n’est ni jeune, ni belle, ni bourgeoise donne une leçon générale d’authenticité par sa simple existence. Dès que la chanson « I Dreamed a Dream » est prodigieusement exécutée, elle s’empresse de quitter la scène et ne semble même pas prêter attention à la standing ovation qui lui est vouée. Les jurys la rappellent, applaudissent son talent, confessent leur bêtise et témoignent de leur surprise. Leur étonnement fait peine à voir. Comme si la non conformité aux standards de la star ne pouvait pas coller avec une telle voix : sa pureté épingle la cruauté des normes.
32 millions de vues plus tard, Réal Siellez, auteur de la pièce Susie Got Talent, s’intéresse à cette incroyable sur-visibilisation. En se détachant du réel, il s’inspire librement de son parcours pour interroger ce que signifie vraiment « vivre son rêve » et « la somme des solitudes qui en découlent ». Si l’intention n’est pas de produire un biopic, et encore moins d’alimenter les fascinations malsaines déjà bien huilées par l’industrie musicale, il m’a été difficile d’oublier Susan Boyle pour m’identifier pleinement au personnage de Susie, et c’est peut-être mieux ainsi. Je ne m’étais pas rendue à cette représentation pour une leçon de développement personnel, mais plutôt comme une témoin venant tendre une oreille à des morceaux d’histoires fictifs, que le bruit et la foule ne permettent pas habituellement d’écouter. La vie 2.0 de Susie s’ouvre avec une voisine observatrice :
― […] Nous, on chante.
Les femmes.
C’est une façon moins égoïste de pleurer, et puis ça nous fait dire qu’on est heureuses. C’est ça qui fait qu’on s’habille le dimanche. Moïse dans le désert ou la trahison de Judas, ça ne m’a jamais vraiment émue. Mais être à l’heure pour ne manquer aucun des chants, c’est très important. De mon banc par contre. Pas question de m’exposer. Je laisse ça à d’autres.
Susie.
La simplette.
Elle est à côté maintenant. Depuis quelques années. En arrivant, elle s’est « enfaçadée » pour ne pas qu’on la repère depuis la rue. Mais si je recule un peu ma chaise à l’heure du thé, jusqu’ici, je l’aperçois prendre le sien. Elle parle peu. Seule. Comme nous tous. Enfin pas comme nous tous, pas tout à fait... Ce n’est pas si simple que ça. C’est LA femme qui voulait le moins de nouveauté au monde qui est allée la chercher. En faisant ce qu’elle faisait le mieux, chanter !
Elle n’est pas la seule à monologuer aux côtés de Susie, il y a aussi son manager proactif, son frère jaloux, et Wanda, une membre du jury inquiète pour son avenir et qui a pressé le buzzer. Ces personnages sont donc en quelque sorte, les créateur·ices et commentateur·ices de l’élévation de Susie : une montée en flèche qui nourrit l’intrigue de la pièce. Leurs jeux d’acteurs respectifs représentent un tour de force, puisqu’ils et elles parviennent à incarner leur propre caricature, tout en parvenant à nous émouvoir. Comme l’explique Muriel Clairembourg, aux manettes de la mise en scène de cette création, ces témoins appartiennent à deux catégories : l’ombre et la lumière. C’est-à-dire les participant·es aux récits médiatiques entourant Susie, et de manière complémentaire, celleux qui la connaissent ou l’observent quotidiennement.
Les codes toxiques, sexistes et consuméristes du star-système, quant à eux, sont projetés en arrière-plan de manière épisodique. Le volume du son est volontairement augmenté, à la manière des publicités qui nous envahissent. Ces clips vidéos sont réalisés intelligemment, car ils poussent les codes de ces annonces jusqu’à l’absurde pour dénoncer leur perversité. Durant la pièce, l’une de capsules vidéos révèle une proposition d’une collaboration pornographique délirante, directement adressée à Susie. Le contraste entre cette agressivité médiatique sexualisante et les aspirations de l'héroïne est frappant.

Le décor des lieux de vie de Susie et les interventions de son manager (incarné par l’auteur de la pièce), démontre comment Susie n’a que faire de sa célébrité. Les réunions professionnelles s’étirent en monologues : le manager de Susie semble plus enthousiaste que l’artiste elle-même. Face à toutes ces sollicitations et symboles de réussite, Susie semble d’abord indifférente. Elle qui a commencé par amour de la chanson, finira complètement épuisée. Suite à cette phase, le manager proactif met de côté son jargon et tente de voir et de comprendre l’artiste qu’il accompagne. Si Susie a désormais les moyens d’avoir un appartement luxueux et moderne, elle se réfugie secrètement chaque nuit dans sa maison familiale.
Finalement, Susie B. , n’a que faire des attentes, des projections, des interprétations et des frustrations du monde extérieur. Chacun·e à leur manière, les personnages de la pièce projettent, interprètent et dirigent tout ce qui leur semble impossible à saisir chez Susie la « simplette » ou cette super star imperméable aux injonctions, au profit et aux pouvoirs que son ascension lui confère. Son rapport au monde atypique, largement inspiré du spectre de l’autisme, prend progressivement une place centrale et inverse la tendance des discours normatifs qui saturent la scène et notre société.

Pour rendre compte de la singularité de Susie.B, le jeu d’Isabelle Dumont est remarquable. En effet, elle est parvenue à transmettre une véritable progression narrative, tout en subtilité. Bien que le personnage de Susie semble en décalage avec le monde réel et médiatique, nous sommes en empathie totale avec les émotions et la sincérité qui la traverse. Si certaines situations et quiproquos prêtent parfois à sourire, la juste progression du personnage permet de percevoir et ressentir son intensité émotionnelle. Par exemple, l’effondrement ressenti par Susie lorsqu’elle chante devant le pape, et que celui-ci ne reste pas durant sa performance. Ce départ incongru l’affecte au point de devoir lutter pour continuer de performer : l’échec symbolique l’emporte face à son succès réel et cet exemple illustre comment s’articule sa propre échelle de valeurs.
Malgré ces montagnes russes émotionnelles et la pression médiatique, rien ne semble avoir altéré la trajectoire passionnée et l’authenticité de Susie B. En effet, l'héroïne nous embarque sur sa planète et son rêve est de pouvoir chanter et séjourner dans sa modeste maison, loin du bruit et des projecteurs. Non plus perçue comme un mythe télévisé irréel, Susie B. est incarnée dans sa corporalité, ses vulnérabilités et ses émotions. Ses monologues se distinguent par une écriture particulière, très différente des autres personnages : à la fois brute et poétique, unique. Son intériorité se déploient peu à peu, entre les hauts et les bas de sa célébrité écrasante. Ce soir, j’ai envie de croire que des lignes ont bougé et que le temps d’une soirée, ni la minceur, ni la beauté, ni la jeunesse, ni le validisme ou encore l’âgisme n’ont eu raison de Susie et de sa voix intérieure et qu’il suffit de tendre l’oreille :
― Ma voix, et les vagues s’apaisent, la mer se déguise en lac comme pour me préparer une surprise. Je hurle au vent qui s’arrête : « J’adore les surprises !!! ». Les dernières écumes se diluent comme un rictus, et alors que plus rien ne bouge, un frisson de confiance part de ma nuque, dégouline de mes épaules et me foudroie joyeusement jusqu’aux mollets. J’ai les métatarses en délice. Un grondement, comme un chant musé du fond de la gorge océanique,se fait de plus en plus fort…
Je souris.
J’étais persuadée que j’étais venue pour voir ça…
« JE SUIS LÀ !! VIENS. »
Elle sort de l’eau avec une grâce indéfinissable.
Une baleine fend l’aquatique, rien que pour moi, elle fonce droit vers le haut, fière, déterminée à sortir de tout…
L’eau dégouline le long de son corps en s’accompagnant d’une mélodie brute si sensuelle, si originelle,si reconnaissable. Ce son. Je m’y reconnais.
Son corps se plie, puis se cambre, se plie à nouveau et se cambre à nouveau.
Elle flotte.
Elle chante.
Passe au-dessus de moi et me brumise. « TU ME CHATOUILLES ».On dirait qu’elle sourit... je ne suis pas certaine, mais on dirait « ARRÊTE DE ME CHATOUILLER »
Oui elle sourit. Elle me sourit.