critique &
création culturelle

La rétrospective culturelle 2025 de Julie

La culture sera politique

© Hugo Glendinnig

D'un futur à la propagande exacerbée à un passé où la santé mentale des femmes est détournée, en passant par un présent où rôde la masculinité toxique, ces six coups de cœur culturels questionnent notre monde et nos sociétés, pour toujours prouver que la culture est politique, et qu'elle le sera aussi demain.⁠

S'il y a bien un élément commun aux six rétrospectives culturelles publiées sur Karoo en cette fin 2025, c'est leur dimension politique. N'en déplaise à certains qu'on évitera de nommer, celle-ci n'échappe pas à la règle. D'un futur à la propagande exacerbée à un passé où la santé mentale des femmes est détournée, en passant par un présent où rôde la masculinité toxique, ces six coups de cœur culturels se perçoivent de manière engagée et enageante, parce que oui, la culture, et l’esprit critique qu’elle encourage, sert aussi aux espaces militants. 

How About Now de Hannes Langolf (Brigittines, le 16 octobre)

Enfermés dans une boîte en verre à l'allure d'aquarium géant, H et E se rencontrent au détour d'une soirée. Alors que le premier tente d'uriner au fond d'une allée, l'autre l'invective et la conversation s'engage. Il est « plus tard que la nuit », mais les deux hommes passeront tout de même les prochaines heures à se rencontrer, s'apprivoiser, se confier puis se toiser, tentant sans cesse de s'impressioner l'un l'autre. Si méfiance et tentative de domination persistent tout au long de la soirée, une certaine sincérité reste présente, et une hypothèse de relation se forme entre ces deux anonymes, esseulés dans un monde qui bouillonne. La joute est autant verbale que corporelle : sur scène, Hannes Langolf (qui incarne H) et Ed Mitchell (E), sont constamment en mouvement. Ils oscillent comme des pendules, s'approchent et se repoussent au rythme d'une création sonore calibrée. Les deux danseurs sautillent et cabriolent, et chaque geste vient soutenir leur dialogue incessant (en anglais, sur-titré en français). La mise en tension est constante, comme un élastique qui se tend puis se détend pour illustrer les limites testées par l'un puis l'autre et le lien, ténu car neuf, est sans cesse éprouvé. La performance est impressionnante de par l'endurance des deux danseurs/comédiens qui ne manquent jamais de souffle : malgré le rythme soutenu de la chorégraphie, le dialogue est délivré avec une répartie mordante.

How About Now offre un récit en quatre narrations : au texte et au mouvement s'ajoutent une mise en scène et une bande son particulièrement porteuses de sens. Son et lumière viennent conditionner et détourner le ton des échanges, et la boîte géante tient un rôle à elle seule. Tour à tour enclos contraignant puis reflets d'insécurités, les murs de verre s'apparentent à un palais des glaces qui piège les deux protagonistes dans une illusion, synonyme d’amusement et de rire mais aussi symbole de faux-semblant. En fonction du positionnement des deux danseurs, les vitres reflètent différentes facettes des protagonistes, dévoilent d’autres points de vue, renvoient une image altérée. Le décor accentue non seulement la mise en tension due à la notion d’enfermement, mais soutient aussi l’idée du paraître, du besoin d’être vu et perçu, de prétendre. How About Now se fait alors le témoin d'un sentiment d'aliénation qui assujettit les deux protagonsites et conditionne nos manières de vivre ensemble. 

Foxfinder de Julie-Anne Roth d'après Dawn King (Théâtre de poche, le 6 novembre)

Dans une Angleterre rurale d'un futur pas si lointain, un couple d'agriculteur attend avec anxiété l'arrivée d'un Foxfinder. Ce « chasseur de renard » n'a qu'une seule mission : déterminer la présence d'un de ces fameux renards au sein de l'exploitation agricole. Animal mystique qui n'a plus été vu depuis des années et des années, celui-ci expliquerait les malheurs qui frappent la ferme : la mort soudaine de l'enfant quelques mois plus tôt, la « maladie » du père qui a suivi, les récoltes en baisse... Si renard il y a, l'État s'emparera de l'exploitation pour la fermer et le couple finira à l'usine où l'espérance de vie se limite à quelques mois, vu les produits chimiques qui y sont utilisés. Mais ces renards existent-ils seulement ?

© Lara Herbinia

La pièce, écrite par Dawn King en 2011, mise en scène pour le théâtre de Poche par Julie-Anne Roth, brille pour sa caractérisation de la propagande. On y perçoit avec effroi la démarche d'instrumentalisation de la peur, de la difficulté, de la douleur vers un ennemi omnipotent et au don d’ubiquité. Ainsi, le renard pervertit, le renard provoque le doute, le renard influence les rêves... La présence du renard a des conséquences sur la météo, sur la malchance, sur la mort d’enfants innocents, sur les mauvaises récoltes. Le renard s’insinue dans les foyers en proie à l’alcoolisme et à l’adultère – offrez un cidre, ayez une sexualité au point mort, soyez en dépression : c’est le signe du Mal. Même mettre en doute la présence du renard est un signe de complicité. Le renard devient un bouc émissaire bien pratique qu’on ne cesse de diaboliser, qui permet de dédouaner un gouvernement qui contrôle les masses par la peur grâce à cet animal surpuissant, rusé, vil… et invisible. L'outil de contrôle lui-même n'échappe pas à l'aveuglement : les foxfinders sont entraînés (entendez « conditionnés ») depuis leur 5 ans. Pieux, chaste, vierge et endoctriné, celui qui contrôle son égal comme une sorte de police de mœurs n'a aucunement conscience de la réalité qui se joue sous ses yeux, tandis que le peuple peine à survivre dans des conditions climatiques et socio-économiques désastreuses, entre pollution extrême, pluies diluviennes, pauvreté et rationnement... Outre le texte particulièrement captivant, on saluera le casting, rafraichissant, et la mise en scène, très belle et complète, épurée comme maline.

Mon vrai nom est Élisabeth de Adèle Yon (éditions du sous-sol, février)

Quand Adèle Yon entame l'enquête qui aboutira à son livre, c'est avant tout parce qu'elle est inquiète pour sa propre senté mentale. Au-dessus d'elle plane l'ombre d'une arrière-grand-mère, Betsy, dont elle ne sait pas grand chose, si ce n'est qu'elle était folle et qu'elle a été internée pour une maladie qui toucherait, de près ou de loin, d'autres femmes de sa grande famille. En proie à une dépression, à une dépendance affective et à une colère sous-jacente constante, l'autrice se résout à briser des générations de tabous autour de cette hérédité peu assumée. Entre journal intime, biographie, récit épistolaire, essai, enquête et restitution de témoignages, Adèle Yon manie habilement les genres littéraires dans Mon vrai nom est Élisabeth, publié aux éditions du sous-sol en février. De Betsy, on sait d'emblée qu'elle a été diagnostiquée schizophrène dans les années 50, qu'elle a été lobotomisée, qu'elle a été enfermée à l'asile de nombreuses années et qu'elle a laissé dans son sillage un impact lourd sur plusieurs générations. Au fil des pages, on en apprend sur son caractère, sur son début de relation avec celui qu'elle épousera et sur sa vision du mariage, sur son rapport à ses (nombreux) frères et sœurs, à ses parents, puis à ses (nombreux) enfants. On égrénera les indices à propos des « symptômes » de sa maladie, de ses réactions face à l'exil, puis sur sa personnalité vieillissante, après l'hospitalisation, après la lobotomie. Le récit n'est pas linéaire, les voix polyphoniques et on regrettra l'absence de quelques membres clés de la famille qui ont probablement refusé de prendre part à cette enquête intime devenue publique. On n'aura également jamais la voix de Betsy, si ce n'est dans ses lettres pré-mariage. Pourtant, Adèle Yon fait preuve d'une fidélité et d'une rigueur sans faille à l'égard de la véritable histoire de son arrière-grand-mère, qu'elle traite dans ses pages avec respect et bienveillance, mais toujours avec un certain détachement. Mon vrai nom est Élisabteh se dévore et ne s'oublie pas : plus que le récit d'une famille et du poids des secrets sur les générations qui les suivent, Mon vrai nom est Élisabeth rend compte d'une société patriarcale particulièrement violente quand féminisme et santé mentale s'entremêlent. 

« Il est des établissements qui sont comme des familles et des familles qui sont des établissements. Des établissements qui sont des familles, je n’y crois pas trop, par contre des familles qui sont des établissements, ça j’y crois beaucoup. Des familles où une organisation est faite en dehors de l’affect. Des mécanismes d’autorité, des valeurs bourgeoises où l’émotion, la parole, n’ont aucune place... »

Adolescence de Stephen Graham (Netflix, mars)

La mini-série Adolescence de Stephen Graham mérite sa place dans cette rétrospective ne fut-ce que pour sa prouesse technique. Chacun des quatre épisodes est en fait un long plan séquence d'une heure, exigeant une coordination sans faille au niveau de la réalisation, une inventivité remarquable pour la prise d'image et de son, mais aussi une habilité pointilleuse et endurante de la part des acteurices. Le résultat est captivant, l'action étant vécue en temps réel avec les différents personnages. Et le choix de propulser le spectateur au cœur du récit semble particulièrement pertinent pour décupler l'impact de la narration, qui dénonce un phénomène sociétal d'actualité aux lourdes conséquences. Adolescence débute avec l'arrestation de Jamie, un adolescent de 13 ans, soupçonné d'avoir assassiné une camarade de classe. Chaque épisode se concentre sur un aspect précis : l'arrestation et l'interrogatoire de Jamie, l'enquête au sein de l'école de Jamie et de sa victime, le dernier rendez-vous du bilan psychologique de Jamie et enfin les conséquences sur sa famille quelques mois plus tard. Chacun de ces épisodes peut se percevoir comme un film à part entière tant la narration est riche et le rythme soutenu. Mis ensemble, les quatre épisodes dénoncent à la fois les enjeux du féminicide, mais aussi la culture de l'incel et la masculinité toxique qui circule en ligne, sans oublier l'harcèlement ou la fracture générationnelle qui s'accentue avec les réseaux sociaux. Couronnée par un casting brillant, Adolescence réussit à merveille à dénoncer avec choc et puissance : en faisant parler d'elle, la série encourage à la déconstruction, à la rencontre, à la parole, comme c'est le cas au Royaume-Unis et aux Pays-Bas, qui intègrent désormais la série dans leur programme scolaire.

Les Justes de Jean-Baptiste Delcourt d'après Albert Camus (Jean Vilar, le 18 septembre)

La mise en scène de Jean-Baptiste Delcourt des Justes, joués au Vilar en septembre puis aux Martyrs en novembre, reste fidèle au texte original de Camus. On est embarqué au cœur de la planque d'un groupe de révolutionnaires, quelques minutes avant qu'ils ne commettent un attentat contre l'oncle du Tsar de Russie, en visite au théâtre. Mais au moment de commettre l'acte, le pratoganiste découvre que sa cible est accompagnée de deux enfants, son neveu et sa nièce. S'il renonce initialement à son plan, il lui reste une chance de le mener à bien, si le reste du groupe juge que l'attentat doit se maintenir, peu importe les jeunes victimes collatérales. Jusqu'où justifie-t-on la violence ? Quelles sont les limites d'une cause ? Quelle responsabilité porte-t-on dans un monde qui se délite et qui profite aux puissants plus qu'au peuple ? Le texte de Camus, publié en 1949 et inspiré de faits historiques datant de 1905 à Moscou, contient une dimension intemporelle dans sa démarche philosophique. Mais elle ne se limite pas à des grands mots et l'histoire reste particulièrement engageante. Ici, Jean-Baptiste Delcourt parvient avec brio à transposer l'action à nos sociétés actuelles : la bombe devient plus technologique, les protagonistes ont une contemporanéité crédible, la planque ressemble à une cave industrielle... On est maintenu tout du long dans une tension crispante, happé par le jeu et le devenir de chaque personnage. J'ai assisté à la pièce quelques semaines après l'assassinat de Charlie Kirk aux États-Unis, qui a fait grand bruit jusqu'ici. Les Justes, tombé à point nommé, frappe par sa justesse et permet d'engendrer débats et réflexions particulièrement nécessaires aujourd'hui. 

« Mourir avec elle ! Ceux qui s'aiment aujourd'hui doivent mourir ensemble s'ils veulent être réunis. L'injustice sépare, la honte, la douleur, le mal qu'on fait aux autres, le crime séparent. Vivre est une torture puisque vivre sépare. »

© Matthieu Delcourt

Dido and Æneas (After Purcell) de Blanca Li (KVS, le 4 janvier)

Premier spectacle que j'ai vu cette année, l'adaptation de Dido and Æneas par Blanca Li m'est restée en tête toute la saison. Sur un enregistrement sonore de l'opéra baroque de Henry Purcell, ce sont dix danseurs et danseuses qui ont réinterprété ce mythe dans un ballet contemporain sur la scène du KVS. C'est également la version de Purcell et non celle de Virgile qui est ici relatée : alors qu'Énée fuit Troie, saccagée, il fait la rencontre de Didon, avec qui il vit une idylle passionnée jusqu'à l'arrivée de sorcières qui lui rappellent son destin : bâtir Rome en Italie, afin de le forcer à quitter la belle Didon. Lorsque Énée lui confesse qu'il doit partir, Didon est profondément blessée et le rejette, Énée offre alors de rester auprès d'elle mais Didon ne peut supporter l'injure d'Énée qui a envisager de la quitter, et elle le repousse à nouveau. Tandis qu'Énée prend la mer pour accomplir sa destinée, Didon se suicide. Une histoire qui est parfois difficile à percevoir dans la chorégraphie qui se déroule sur la scène, à peine soutenue par un opéra en anglais non sur-titré. Toutefois, la force d'évocation des danseurs et danseuses est telle qu'on se laisse très facilement embarquer dans l'histoire. Le coup de maître ici est que Blanca Li a pris le parti de faire incarner les personnages par l'ensemble de la compagnie. On ne se retrouve pas face à une Didon et un Énée cantonné à leur rôle : les ensembles interprètent tous une scène, un épisode, une émotion, ce qui décuple l'immersion dans le drame. La pièce rend particulièrement compte de la lutte interne que vit Énée dans son absence d'auto-détermination. Les tableaux de passions, de tempête et de déchirement sont sublimes et la mise en scène se joue des éléments pour ancrer son récit. On retiendra ainsi particulièrement les nombreuses scènes où les danseurs et danseuses glissent sur l'eau au sol ou encore l'image de fin qui voit une galère s'éloigner doucement lorsque l'ombre des danseurs et danseuses évoluant assis·es au sol se reflètent sur le fond bleu océan tandis que Énée renonce à sa liberté au profit d'un destin qui lui est rappelé de manière fourbe.

© Dan Aucante
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