Urchin
la misère est système

Avec Urchin, l’acteur Harris Dickinson passe pour la première fois derrière la caméra et signe le portrait brut, à la fois violent et compatissant, d’un sans-abri toxicomane. Sélectionné et primé dans la catégorie « Un Certain Regard » au Festival de Cannes 2025, le film sort en salles en Belgique en ce début du mois de mars.
Mike est sans-abri, il erre dans les rues de Londres à la recherche d’un peu de monnaie, de nourriture. Alors qu’un bon samaritain lui vient en aide et propose d’aller lui acheter un sandwich, Mike l’agresse et vole sa montre dans l’espoir de la revendre. Arrêté immédiatement par la police, le sans-abri est incarcéré. Le film se concentre ensuite sur sa réinsertion difficile voire impossible. Une fois libéré, le jeune homme, aidé notamment de son assistante sociale, tente de rassembler ses espoirs pour remonter la pente. Une tentative de rédemption qui se fera vite rattraper par ses comportements autodestructeurs.
Avec Urchin1, Harris Dickinson propose un drame sur la violence d’un système conçu pour laisser les gens dans la misère. À travers une réalisation très sobre mais où chaque plan semble minutieusement réfléchi, l’artiste britannique entend nous rapprocher au plus près de la réalité des sans-abris. L’absence de musique pendant la quasi-totalité du film témoigne de cet effort de réalisme de la part du réalisateur. À l’exception de certaines compositions électro, la bande-son se résume à quelques scènes véritablement musicales, où d’un coup la musique devient le centre narratif (notamment avec une très belle scène de karaoké). Autrement, le « silence » règne, soulignant le vacarme urbain dans lequel Mike doit vivre mais aussi le silence qui s’impose face à sa situation de vie extrêmement solitaire. Le karaoké, première scène où nous le voyons créer des liens sociaux avec deux collègues de son nouveau petit boulot, offre ainsi un contraste d’autant plus fort : l’isolement rompu par un début d’amitié en chanson.

Le reste du temps, Mike comble les silences par des CD de méditation/d’affirmations de développement personnel, des affirmations dont la naïveté et la futilité ne font que souligner leur immense déconnexion par rapport à la réalité précaire de Mike. Une déconnexion parfaitement retransmise par la mise en scène d’Harris Dickinson qui préfère des plans d’ensemble (qui zooment progressivement vers des plans poitrine) pour replacer sans cesse Mike dans son environnement, un environnement toujours temporaire, qu’il ne choisit jamais et sur lequel il n’a pas de contrôle (que ce soit la rue, la prison ou une auberge). Lors des quelques incursions plus oniriques du film, sortes de projections imaginaires du jeune homme, le réalisateur nous donne à voir de magnifiques paysages naturels, dont Mike est absent, comme si, même dans ses rêves, il ne parvenait pas à s’imaginer dans un environnement désirable.
Si l’histoire de Mike constitue le cœur du film, Harris Dickinson ne manque pas de montrer qu’il n’est pas un cas isolé et que la précarité et le sans-abrisme touchent beaucoup d’autres, tant d’autres… Si bien qu’ils en deviennent complètement invisibles aux yeux de la société. SPOILERS Dans un final bouleversant frôlant le surréalisme, on assiste à l’overdose de Mike, qui se replie en position foetale au milieu d’un bâtiment délabré. À l’écran, son corps devient de plus en plus petit, se voit englouti par un cosmos gigantesque en fond. On réalise la petitesse de sa vie par rapport à celle de l’univers. Ce n’est même pas un grain de sable, son destin est invisible tout comme lui ; un final qui fait parfaitement écho à la scène d'ouverture dans laquelle Mike demande de la monnaie aux passant·es, sans qu’une seule personne ne lui adresse un regard, et encore moins une parole. Sa vie comme sa mort sont invisibles, insignifiantes.

Cette conclusion aurait pu paraître mélodramatique mais au contraire, elle est criante de vérité. Un happy end aurait été improbable et vecteur d’un faux message de « Si tu le veux, tu peux » du mythe pondu par le capitalisme libéral pour nous faire croire que tout est le fruit de choix et d’actions individuelles dans un système en réalité conçu pour être injuste et discriminant. Ceci étant dit, le film porte un message ambigu. À plusieurs reprises, des personnes, que ce soit le passant agressé, des bénévoles d’une association caritative, le patron d’une auberge ou l’assistante sociale, tendent des perches à Mike. Certaines issues s’offrent à lui, mais rattrapé par ses addictions, il ne parvient à en saisir aucune. Harris Dickinson met ainsi en lumière autant les failles de Mike que celles du système qui finit toujours par l’abandonner. Cette ambivalence entre la violence que Mike subit et celle qu’il se fait subir est particulièrement intéressante, laissant le/la spectateurice dans une compassion frustrée envers lui. En parallèle d’une performance incroyablement touchante de Frank Dillane, sacré du prix du Meilleur Acteur au Festival de Cannes 2025, Harris Dickinson crève aussi l’écran : car oui le réalisateur et scénariste repasse une tête devant l’objectif pour interpréter le rôle de Nathan, un autre sans-abri toxicomane, sorte d’acolyte de Mike qui vivra à peu de choses près le chemin inverse de notre protagoniste principal, donnant un léger sentiment d’espoir.
Urchin est un premier long-métrage très réussi pour Harris Dickinson qui, sans tomber dans le misérabilisme, parvient à proposer un drame réaliste et poignant sur un jeune SDF qui n’a d’autre choix que répondre à la violence de la société par la violence.