Dire de Xavier Dolan qu’il est un jeune prodige montréalais, qu’il n’a que vingt-cinq ans et déjà une belle panoplie de prix, qu’il est un cinéaste-poète mature et hors du commun... Oui, c’est vrai. Mais il est bien d’autres choses, heureusement. Gourmand, hyperactif, spontané, il n’est pas qu’un talent, mais une somme complexe d’expériences.

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Habité par un vécu banlieusard et par une éducation qu’il qualifie d’inculte, Dolan recherche l’expurgation de cette enfance. Élevé par sa mère, ses réalisations transmettent les difficultés relationnelles qui peuvent s’installer au sein d’une éducation monoparentale, mais aussi la violence qu’il porte au fond de lui. Profondément nerveux, pugnace et véritablement spontané, il traduit en formes cinématographiques les débats qui le font vivre, qui l’individualisent. Parce que ce ne sont que des formes, et non des techniques : rien ne sert de maîtriser l’histoire du cinéma pour réaliser de bons films, rien ne sert de faire son marché dans les grandes œuvres pour produire un long remarquable. Il suffit d’être attentif aux événements, à ce qui nous entoure, de se laisser porter par la vie ; ne captons rien, mais inspirons-nous, évoluons avec ce que nous percevons des choses, et non avec celles-ci.

L’enfance nous forge, les changements immuables s’opèrent très tôt, le reste n’est qu’un choix entre dette ou vol. Et déterminer une influence chez Dolan, ce serait mentir sur sa culture cinématographique, qu’il dit quasi inexistante. Voilà comment, selon ses propres mots, il existe dans ses films.

Jusqu’à aujourd’hui, il a toujours évoqué deux types de relations possibles entre une mère et son fils : la première se construit depuis le fils, la seconde depuis la mère. J’ai tué ma mère s’articule autour du point de vue du garçon, Mommy le retourne, et observe ce même gamin qui ne ressemble plus à celui qu’il était ; il y a une véritable évolution dans sa production, inconsciente si nous l’écoutons, qui tourne autour de ce binôme. Mais pourquoi est-ce une obsession ? Simplement parce que Dolan voue une passion sans nom pour la figure de la femme, « puits sans fond », au potentiel artistique et aux possibilités figuratives importantes.

« Chaque actrice est une mère potentielle », dit-il, et c’est cette force maternelle, inhérente à toute femme, qui le fascine. Il parle de la mère en général, et non pas de sa mère. C’est aussi parce qu’il est pugnace, amoureux du travail et de la persévérance, sans lesquels il ne conçoit pas la réussite. D’ailleurs, sa première œuvre portait sans doute les germes des suivantes, et son besoin de travailler l’image de la mère devait se développer plus amplement, au risque d’être trop exhaustif. Cette opiniâtreté le conduit alors à tirer le meilleur de ses acteurs, sans jamais les diriger inutilement. Il réalise ses films pour eux et avec eux, afin d’approcher au plus près la réalité.

Rencontre avec Anne Dorval
Rencontre avec Anne Dorval

Il écrit ensuite pour les femmes. Il les valorise, les met sur un piédestal ; il nous montre qui elles sont, incroyables forces de la nature qui toujours tenteront de venir en aide à ceux qui comptent à leurs yeux. Ce qui est alors remarquable, ce sont ses personnages, qui traduisent dans la diversité toute la violence qu’il contient en lui. Il écrit en effet pour évacuer celle-ci, Mommy en est d’ailleurs un bon exemple. Vers sept ou huit ans, Dolan était un garçon impulsif et agressif, et le cinéma est, selon lui, un outil pour canaliser cette haine inexplicable.

Il n’a que vingt-cinq ans, certes. On célèbre sa maîtrise, son talent incroyable et son génie. Mais c’est être incomplet : son talent, c’est sa spontanéité, et son besoin viscéral de créer. Il ne fonde ses réalisations que sur des idées, parfois simples, souvent efficaces. Il ne maîtrise pas, ou pas totalement, mais il sait servir ses désirs. Et si nous louons chez lui une maturité rare pour son âge, c’est justement parce qu’il a compris qu’il suffit d’avoir confiance en soi pour réussir.

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