« Ainsi va la vie à bord du Redoutable. » Cette phrase, placidement ânonnée par un poste de radio matinal, hante le dernier film de Michel Hazanavicius. Ritournelle implacable répétée par les personnages, sur laquelle la voix de Jean-Luc Godard, même singée par Louis Garrel, amerrit à merveille, comme une évidence désabusée.

Et si la voix ne se reproduit pas aisément, l’acteur parvient à rendre le ton du modèle, reconnaissable entre mille aphorismes caverneux zozotés sentencieusement. Le Redoutable, comme son nom ne l’indique pas forcément, c’est avant tout le premier sous-marin nucléaire français, dont le lancement était donc annoncé en 1967 à un certain journal parlé, attentivement écouté par le réalisateur.

« Ainsi va la vie à bord du Redoutable » continue, après la vision du long métrage presque éponyme, à hanter les pas qui portent hors de la salle, dans le temps rattrapé du vieux Jean-Luc. Et le souvenir mélange déjà l’original et la copie, tant l’original a marqué les esprits, du temps où il prenait volontiers langue publique, avant la retraite genevoise (dont la pauvre Agnès Varda a vainement essayé de le tirer dans son dernier documentaire). Tant la copie ne démérite pas, qui, tout en ne dédaignant pas de caricaturer l’infernal cinéaste, lui prête son talent pour raconter un épisode de la vie de Jean-Luc Godard.

Cet épisode, c’est l’épisode Anne Wiazemsky, entre l’épisode Anna Karina et l’épisode Anne-Marie Miéville, fidèles accompagnatrices de la filmographie de l’un des monstres sacrés du cinéma français. Lorsqu’elle rencontre JLG, la-petite-fille-de-François-Mauriac n’a que dix-neuf ans, elle a entamé des études de philosophie à Nanterre, elle a déjà tourné pour Robert Bresson Au hasard Balthazar. Elle tournera pour Godard la Chinoise, Week-End, le Gai Savoir, Vent d’Est, Tout va bien. Elle jouera aussi pour Marco Ferreri, André Téchiné, Pier Paolo Pasolini, Michel Deville, Philippe Garrel, entre autres. Le scénario du film de Michel Hazanavicius s’inspire de deux livres autobiographiques écrits par Anne Wiazemsky, Une année studieuse et Un an après, contant son idylle avec Jean-Luc Godard, soit la rencontre en 1966, le mariage en 1967, les films de 1967 à 1972, la séparation en 1970.

Cet épisode c’est aussi l’épisode Dziga Vertov, soit les années radicales du cinéma godardien, qui tue le père, pour célébrer la paire qu’il forme alors avec Jean-Pierre Gorin. Reniant la politique des auteurs revendiquée par les jeunes Turcs de la Nouvelle Vague dans les Cahiers du cinéma des années 1960, Jean-Luc Godard met un terme à sa toute puissance auteuriste pour s’effacer au profit du collectif Dziga Vertov. Sur fond de Mai 68, JLG confirme le tournant maoïste de sa réflexion, imprimé cette fois sur l’industrie du cinéma, qu’il s’agit de repenser pour la sortir de la lie capitaliste dans laquelle elle est pourtant née. Les grèves estudiantines et ouvrières secouant alors la France fouettent le sang du petit bourgeois suisse qui se prend à rêver révolution et filmer politiquement. Faire un film de manière politique, pas spécialement un film politique, va devenir l’obsession du cinéaste, l’enfonçant peu à peu dans un magma d’incompréhension à son entour, dans l’exclusion, dans la fuite de ses amis, contraints et forcés de laisser là les théories parfois difficiles à suivre de cet imbuvable caractère de cochon.

Le Redoutable, c’est le naufrage de la relation Wiazemsky-Godard, en même temps que celui de Godard en tant que réalisateur, que Michel Hazanivicius a choisi de traiter sur un ton comique. Le cinéaste est ainsi pastiché dans ses travers idéologiques et relationnels, le tout sur fond de comédie légère, sans trop s’intéresser à la matière filmique produite à cette période – irregardable, selon moi – mais plutôt à l’emboîtement caustique des événements, avec force clins d’œil bien entendu. Hazanavicius poursuit ainsi son parcours de documentaliste de l’histoire du cinéma, entamée avec la Classe américaine, continuée avec les OSS 117, porté aux nues avec The Artist. Ici aussi, il s’agit de se saisir d’un élément cinématographique, de se l’approprier avec humour, et de le vulgariser. Comme The Artist a pu constituer pour certains une première approche du cinéma muet d’antan, sans dépasser le pastiche lisse bien exécuté, le Redoutable peut présenter une clé du personnage JLG, sans, là non plus, sortir de l’imitation libre qui ironise dans un volettement postmoderne. Et comme ses précédents films, celui-ci pose, l’air de rien, la question de la place de l’Auteur, une place somme toute peu enviable.

Même si Michel Hazanavicius ne prétend pas livrer un portrait réaliste, son film permet tout de même de comprendre le contexte d’un certain cinéma de Jean-Luc Godard, le moins intéressant, diront d’aucuns, mais parsemé d’anecdotes non dénuées d’effet comique et de bons mots dont Godard est si friand. Et, à en croire le générique de fin, ce dernier ne s’est sans doute pas opposé au projet osé de son plus jeune collègue. Reste à savoir ce qu’il en aura pensé...

Le Redoutable faisait partie de la sélection officielle du festival de Cannes, où il a été projeté sans provoquer particulièrement de vague. Il n’en mérite en effet pas. Il s’agit avant tout d’un film plaisant, par moments drôle, par moments touchant, par moments fin, un film qui virevolte sans faire trop de vent. Un bon film sur un génie, sans être un film de génie.

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Le Redoutable

Réalisé par Michel Hazanavicius

D’après l’œuvre d’Anne Wiazemski

Avec Louis Garrel, Stacy Martin, Bérénice Béjo