critique &
création culturelle
Une vie comme une autre

Qui a tué ma mère

Projeté dans le cadre du festival Cinéma en ville , où il a d’ailleurs obtenu le prix du Jury et une Mention spéciale côté compétition internationale, déjà auréolé d’autres prix, « Une Vie comme une autre », premier long métrage documentaire de Faustine Cros, bouleverse. Loin de l’onde délébile que laisse présager son titre.

« Une Vie comme une autre », c’est ainsi que Valérie Declef-Cros définit sa vie de mère au foyer, ou plutôt la non-définit. Dans un monologue face-caméra d’une violence désespérée, s’intégrant dans une scène non moins violente qui la voit revenir des courses, traînant un caddy plein, chargée d’un cabas plein et de sacs pleins, en fredonnant sa ritournelle déprimante : « Des gamelles, des bidons. Des gamelles-melles-melles, des bidons-dons-dons », la mère de la réalisatrice vide ses sacs : ceux des courses, puis le sien. En rangeant les victuailles dans le frigo, dégoûtée d’avoir cassé dix œufs sur les douze qu’elle ramenait pour une omelette, épuisée de ces sempiternelles tâches ménagères qui la bouffent, peut-être agacée de ce mari incapable d’autre chose que de la filmer, même dans des situations de perdition, elle s’adonne – enfin ! – à une charge anti-patriarcale, contre les hommes, ces « clowns » qui ne se rendent pas compte de la dureté de sa réalité.

« Des fois, je me dis que c’est une vie comme une autre. Mais c’est dur de se dire ça, quoi ! Une vie comme une autre, enfin, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que je suis une conne ? Ça veut dire que je suis tombée dans le piège… Je suis tombée dans le piège de la famille, de la pseudo liberté entre guillemets. Ah ben tiens, ma cache ! Pffff… Allez-vous faire foutre ! Tous ! La liberté… »

La scène est filmée par son mari, Jean-Louis Cros (le père de Faustine Cros, donc, si vous suivez), lequel la relance en lui demandant  à qui elle s’adresse :

« Je pense que j’ai envie de dire ça aux hommes. Je pense que j’ai envie de dire ça à tous ces clowns qui depuis des années écrivent des récits philosophiques, machins, à la mords-moi-le-nœud, et qui sont pas dans la réalité du quotidien, qui voient pas ce qui se passe. Et c’est nous, enfin nous entre guillemets, je ne veux pas faire de machisme ou de quoi que ce soit, ou de féminisme, mais c’est nous les pauvres connes qui [sommes] là, à faire nos courses comme des connes, qui [sommes] confrontées à cette réalité ! Et puis, t’entends ces beaux parleurs te dire des trucs… Mais faut pas se leurrer ! T’as envie de foutre une bombe là-dedans ! T’as envie de leur cracher à la gueule, à ces mecs-là ! Et moi, ça me fout les boules, quoi ! Voilà, c’est tout ce que j’avais à dire. Mais j’ai vraiment les boules, quoi ! C’est une société de chiottes, de merde ! Ils ne se rendent pas compte, quoi. Tout le monde ment et c’est terrifiant, quoi. ».

Les dernières phrases sont embuées de larmes, elles prennent à la gorge. La femme brisée a parlé et la caméra s’éteint enfin.

Après cette scène-là, Jean-Louis Cros n’a plus filmé sa famille. Il prétendra, vingt ans plus tard, devant la caméra que tient désormais sa fille, ne plus trop se souvenir de cette charge, si ce n’est le malaise qu’elle lui avait causé.

Ironie des choses. Le malaise que le père de la réalisatrice dit avoir ressenti ce jour-là, il nous l’inflige tout au long des images qu’il a traquées durant des années dans les interstices de sa vie de famille, des images devenues d’archives dans le film de Faustine Cros. Le premier long métrage documentaire de cette dernière est en effet amplement constitué d’archives vidéos familiales, filmées depuis sa naissance par son père, caméra chevillée à l’épaule,  parce que « les films, c’est la vie ». La grossesse, les enfants, les repas, les jeux, la déconne, Valérie, Faustine, Ferdinand, Ferdinand, Faustine, Valérie… La Valère, aussi, cette sorcière libertaire imaginée par Valérie, son double maléfique à l’origine de tant de jeux avec ses enfants. Des rires, de la tendresse, mais aussi des cris, des colères, et un mal de mère diffus que la réalisatrice, devenue adulte, traque à son tour derrière les images anodines, après avoir appris la tentative de suicide de sa mère quelques années avant son tournage.

Voulant trouver des indices, à défaut de réponses, derrière les images tournées à l’époque par un père dans le déni du naufrage maternel, Faustine Cros redéroule le fil ténu de la vie documentée de son enfance et y déterre les germes d’une descente en enfer sur les ruines d’aspirations libertaires de sa mère. Car c’est cette soif de liberté détonante qui habite cette femme superbe, qui peu à peu se tarit, s’étouffe dans les affres de la maternité, des tâches ménagères, de la vie de femme au foyer. La dépression aura finalement raison d’elle, jusqu’au geste ultime, suivi d’une thérapie et d’un traitement lourd. Au moment où Faustine Cros entame son film, qu’elle façonnera pendant sept ans, le temps elle aussi de faire son propre cheminement psychologique, sa mère n’est plus que l’ombre d’elle-même, une femme dont l’extinction frappe d’autant plus qu’elle irradie dans les images d’archives. Au gré de l’avancée du film et du temps, elle reprendra vigueur, prendra le dessus sur la dépression.

En filmant à nouveau sa mère d’un point de vue documentaire et en confrontant ces nouvelles images, ce nouveau regard, aux images d’archives, Faustine Cros interroge également le regard de son père, documentariste chevronné, qui a capturé ces images précieuses de vie sans s’arrêter de tourner, sans empathie pour le sujet filmé, sans mettre en balance la souffrance dont il était témoin et l’utilité de la filmer, dans un documentarisme jusqu’au-boutiste qui provoque à bien des égards du malaise ; malaise de sujet filmés pas toujours consentants, malaise de ce père absent des moments de famille qu’il est occupé à capturer, malaise de ce déni de souffrance. Sous le prétexte égoïste de « préserver le bonheur que la paternité lui procurait », pour reprendre les termes de Faustine Cros dans une interview. Avec toujours ce slogan « Le cinéma c’est la vie » alors que sa chienne de vie, à Valérie, ce n’est pas du cinéma.

Il y a ces scènes gênantes, où son épouse flanche face caméra, coule, sans que la main tenant ladite caméra ne lui soit tendue. Faustine Cros se revendique d’une autre école documentaire, plus moderne, mettant l’empathie au centre, et le bien-être du sujet filmé comme condition sine qua non , affirmant vouloir montrer à sa mère, en la refilmant des années plus tard, qu’elle pouvait se réconcilier avec sa propre image. Sa mise en scène s’en ressent, un peu scolaire, sans beaucoup de relief, parfois incompréhensible, mais dans une perspective d’interaction à égalité avec le sujet filmé.

Au-delà d’une réalisation qui se cherche sans doute encore, le travail de Faustine Cros est rare et passionnant lorsqu’elle appréhende  dans le regard d’un autre ce qu’il n’a pas compris, le moteur du déni, et qu’elle confronte le regard de son père au sien de fille, à travers un montage parallèle d’images d’archives et d’images contemporaines.

De ces images, passées et présentes, irradie la mère, Valérie, dont la beauté et la personnalité complexe irriguent le film d’une incroyable force. On pressent une personnalité hors du commun, d’une dévotion évidente pour ses enfants, d’une créativité tout-terrain, et à la fois d’une noirceur peu commode. « La Détesteuse », comme l’appelle sa fille à 7 ans, qui s’auto-proclame en miroir « La Détestée », n’a sans doute pas toujours préservé les siens de ses idées noires. Et Faustine Cros n’a de cesse d’interroger son rapport à sa mère, que ce soit dans son film de fin d’année à l’INSAS, La Détesteuse , ou dans ce premier long métrage, Une vie comme une autre . Mais elle a l’intelligence d’ouvrir la réflexion sur la place laissée par la société active aux femmes qui enfantent.

Comme se plaît à le rappeler la réalisatrice, sa mère était maquilleuse sur des tournages de films, une maquilleuse douée et très appréciée, qui aimait son travail. Deux enfants plus tard, lorsqu’elle tente de revenir dans la vie active, elle ne trouve plus sa place, les conditions de tournage ne sont pas vraiment compatibles avec la gestion d’enfants en bas-âge. Elle doit se battre pour que l’on fasse à nouveau appel à elle, mais peu à peu la demande s’éteint, et Valérie avec, condamnée à une vie de femme au foyer qui ne lui convient guère. Faustine Cros dépasse ainsi son travail d’analyse intime pour donner une dimension politique à son film et montre à voir l’impossible équation de la maternité et de la carrière, pouvant mener à une profonde dépression lorsque la première ne suffit pas à l’épanouissement personnel de la génitrice. Loin des généralités abusives, Faustine Cros pose le constat d’une vie fauchée. Pas comme toutes les autres. Mais comme beaucoup d’autres.

Même rédacteur·ice :

 

Titre : Une Vie comme une autre.

Réalisation : Faustine Cros

Acteurs : Valérie Declef-Cros | Jean-Louis Cros | Ferdinand Cros | Faustine Cros
Date de sortie : 22 mars 2023
Durée : 68 minutes

 

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