Suite et fin de la série déménagement. Quelques notes autour d'Expressions du désert, de Bartleby Bazlen, éditions Chemins et ruines, mars 2018. Un livre qu'on ne m'a pas envoyé  par la poste, en espérant que son magnétisme suffise à le révéler, telle cette statue sous la table de l'atelier du sculpteur - qu'on ne peut remarquer qu'après s'être baissé pour ramasser quelque chose sur le sol...

Il faut un peu d'espace

Et beaucoup de chance

pour honorer le oui1

L'anonymat et la pseudonymie sont en vogue en ces temps incertains. Les cycles du désir et du plaisir servent d'horizon à qui aurait oublié que vivre ne demande aucune justification. L'ennui a mauvaise presse ; la poésie est en solde. Dans ce siècle agité, certains conservent cependant le goût de l'immémorial et font des ricochets en attendant le déluge. Il paraît que des milliers de pages, des tonnes de papiers imprimés partent chaque jour au pilon. Qu'est-ce aujourd'hui qu'un autodafé ? Un recueil surnage çà et là, avec à l'intérieur, une voix qui nous appelle. Des lignes implorent qu'on les lise, comme si le feu, à chaque instant, allait s'éteindre pour de bon. Le souffleur, de son côté, préférerait que les dernières cendres puissent servir à raviver la flamme car sinon, sinon... Mais tout, bien sûr, est déjà perdu depuis longtemps.

Entre vouloir et agir

Bâillement du jour

Domesticité2

C'est une littérature d'après la catastrophe. Une œuvre qui n'en est pas une à l’âge des auteurs approximatifs. À peine une « expression du désert », un congrès de fantômes, un récital pour épouvantails déchus, hommes flottant, jadis en quête d’insurrections. Sorte de symphonie labyrinthique, manière de faire entendre le silence assourdissant qui règne au fond du noyau - si seulement on y portait l'oreille. Autant de textes comme un montage de citations, réminiscences, graffitis et autres crachats lyriques. Bartleby Bazlen n'espère ni qu'on le déchiffre,  ni qu'on le découvre. La reconnaissance à laquelle il aspirerait plutôt tient de l'oubli complet. De la disparition définitive, de l'effacement intégral : le double parfait du déclin. Une espèce de modestie délirante, ou d'orgueil soustractif ? Le problème réside en ce que nous n'avons plus la mémoire de pareille vocation.

On croirait que ces poèmes sont écrits en rue, au rythme de la marche. Rien de plus faux ! Cela est composé après des lustres d’égarement au fond d'un lit, entre rêves et cauchemars, pour tuer le temps, serrer la mort dans ses bras et lui enfoncer dans la bouche une langue aimante et vorace : lui arracher un dernier cri. « Il était une fois les hommes... » résume, laconiquement, la 4ème de couverture sans autre explication. Nul autre espèce de renseignement sinon que « T. » est remercié pour deux dessins qui ouvrent et ferment cette partition du désastre en couleurs de fumées et de boues. C'est, en somme, un ressemblant portrait d'époque. Une absence qui se répète obstinément de tercet en tercet, et dont la chanson passe du murmure grinçant au chuchotement presque inaudible. Entre la mélodie des grillons quand vient le crépuscule et le dernier râle d'une bête traquée lorsque tombe la nuit. Est-ce que cela n'est pas joyeux ?

Ta main tousse

To ventre proteste

Tes blessures t'enseignent

 

A entendre l'insauvable

Comme l'avoir lieu du nom

De l'impossible guérison3

C'est une élégie pour chaise vide dans le coin sombre d'une cour abandonnée. Tout est dit, et je le sais, le pire est déjà arrivé et je le connais. Cela se passe après la chute des tours jumelles, et l'empire ne cesse d'empirer... L'arbitre n'a du reste toujours pas sifflé la fin du match. Mais  peut-être n'y-a-t-il simplement plus d'arbitre ni de sifflet dans cette coupe du monde infernale? Voici donc la plus haute félicité de l'esprit ; une inquiétude sans fin ; la très grande aventure de l'âme qui, à chaque effondrement, reprend son élan avant d'éclater de rire ou de se noyer. Pensée critique qui court de naufrage en naufrage. Mais qui sait ? Peut-être n'y a-t-il pas d'autre moyen de traverser les crises. Il faut descendre pour pouvoir monter. Le gouffre et les étoiles sont innombrables dans ce chaos galactique qui conjugue les aphorismes aux prophéties, les fragments aux formules magiques.  Quelques questions cependant, cher ami : quelle est l'adresse de ta prison ? A combien revient le pain de cette quotidienne détresse ? N'y a-t-il pas, aussi, dans chaque mur un visage ? Et dans chaque œil une amande qui brûle ? Que la porte soit le cadre, que les diables l'emportent !

Il est dit quelque part que le sort des hommes est plus enviable que celui des anges. Contrairement à ces derniers, ils peuvent sanctifier les nourritures qu'il leur faut chaque jour avaler, et servir ainsi de pont entre la nature et Dieu. E stette sopra di loro, sotto l'albero, mentre essi mangiavano » (Gen 18, 8.)  Ecco come Rabbi Sussja spiegava questa frase della Scritura che descrive Abramo mentre serve da mangiare agli angeli : l'uomo – diceva – sta sopra agli angeli perché conosce l'intenzione che santifica il pasto, mentre essi non la conosco. Abramo fece scendere sugli angeli, che non erano adusi al cibo, l'intezione atraverso la quale egli era solito consacrarlo a Dio. Qualsiasi atto naturale, se santificato, conduce a Dio, e la natura ha bisogna dell'uomo perché compia in lei cio che nessun angelo puo compiere : santificarla.4 

D'un bout à l'autre de cette vaste table du poème, tu me rappelles que nous sommes vivants. Et tes boucles brunes éveillent maintenant une origine enfuie qui nous invite autant au partage, au départ qu'à l'accueil. La fenêtre est grande ouverte sur un été radieux. L'olivier pousse au balcon comme si la paix pouvait exister entre nous de part et d’autre de la frontière. L’eau rend comme frères ceux qui la boivent à la source. Il faut respirer avant la note liée. Et je lis Royaume d'hier à haute et intelligible voix, pour que mes voisins profitent de ce léger courant d'air bruxellois :

 

A la mémoire de nos vertiges

Pour la justesse de nos écarts

J'épelle une dernière fois ta sueur

 

Dans l'arrière-saison de ta nuque

Repose indécise

La définition du présent.

P.S : Signalons aussi la parution de Gauche résistance de Ceylan Bazlen, aux éditions Chemins et ruines : Dans la geste des enfantillages, notre masure est une parole ténue, mâtinée de secrètes correspondances. (Veillance, p.12)


  1. Bartleby Bazlen, Expressions du désert, Sabakus, Royaume d'hier, Chemins et ruines, p. 29. 

  2. Ibid., Temps vide, p. 25. 

  3. Idem., Soubresauts d'un geste, p. 8. 

  4. Martin Buber, Il Cammino dell'uomo, Edizioni Qiqajon Comunita di Bosse, p.32.