On vous l’annonçait précédemment, Edmond, la pièce aux cinq Molières qui continue de faire fureur en France, s’offre une tournure belge sur les planches du Public.

Quel nez !

Quel nez le théâtre du Public a eu de lancer sa saison 2019-2020 (ainsi que les festivités pour son 25e anniversaire) avec la pièce Edmond d’Alexis Michalik, l’auteur aux multiples Molières qui comble les salles françaises depuis quelques années.

Avec plus de mille représentations au compteur en France, et une pièce qui n’en finit pas de tourner, Edmond bat tous les records d’entrées, à l’instar du Porteur d’histoire, également de Michalik, également jouée plus de mille fois en France, également au programme du Public (la saison précédente).

On reprend ici – peu ou prou –  la même formule : une pièce française interprétée par une brochette d’acteurs belges et inépuisables, mais cette fois-ci mise en scène par Michel Kacenelenbogen, sous le regard artistique bienveillant de l’auteur. Qui avait lui-même mis en scène Le Porteur d’histoire l’année dernière au Public.

© Le Public - Gaël Maleux

Et la formule fonctionne tout autant que la distribution originale, de passage dans quelques lieux culturels bruxellois l’année dernière, notamment pour une soirée à Bozar, dans la fameuse salle Henri Leboeuf, dont les balcons ne se prêtent pourtant pas idéalement à la vision d’une pièce de théâtre (blâme public pour Bozar, ici, qui vend à prix d’or des places avec vue sur la scène limitée – bouhouh).

© Gaetan Bergez

Au Public, la scène est plus petite, naturellement. Mais l’assise frontale des spectateurs favorise une pleine appréhension des mouvements incessants des protagonistes. C’est que cela s’agite sur les planches, les tableaux s’enchaînent à une vitesse folle (comme seul Alexis Michalik sait l’inventer), les mots d’esprit fusent, les costumes s’échangent, les décors se suivent, dans une ronde joyeuse à la gloire du théâtre et des comédiens.

© Le Public - Gaël Maleux

Car la pièce d’Alexis Michalik est aussi – pour ne pas dire d’abord – un cri d’amour aux comédiens, qu’elle fait suer à tout va. Il faut mériter cet amour insolite qui, sous prétexte de narrer la création de la pièce Cyrano de Bergerac par Edmond Rostand, ébauche une réflexion sur la création, le statut de l’auteur et celui d’acteur. Edmond donne à voir l’enfer du décor, les tribulations rocambolesques de la mise en place d’une pièce, les répétitions fantasques qu’elle peut générer, la tension de la première, bref un genre de Shakespeare in Love, mais en plus énergique et plus drôle. La mise en abîme théâtrale invite le spectateur dans un monde qui lui est souvent fermé, lève un coin du voile avec humour et pose en miroir le quotidien d’Edmond Rostand et les aventures de Cyrano. Les mésaventures sentimentales de son ami et comédien Léo constituent la chair de l’œuvre qui s’écrit devant nos yeux plissés de plaisir. Jeanne inspire Roxane qui n’efface cependant pas Rosemonde, la muse platonique dont Edmond cultive l’admiration ne pouvant ne pouvant écarter la bonne épouse, autrefois muse, maintenant mère et conjointe aimante.

© Le Public - Gaël Maleux

L’amour profond et sincère ne nourrit hélas pas son homme et Edmond Rostand, acculé par les besoins financiers, désespéré des fours répétés de ses pièces en vers, s’embarque dans une commande du directeur de théâtre et acteur Constant Coquelin, lequel veut une comédie en trois actes et va se retrouver avec un drame en cinq actes, une actrice imposée par des producteurs corses et proxénètes, un fils incapable d’aligner une phrase correctement, une interdiction de jouer de la Comédie française, et un auteur dans le doute permanent et versé dans l’imposture au nom de l’art.  La pièce finira par être montée en 1897, avec le succès qu’on connaît, d’autant plus étonnant à cette époque qui ne jure que par le vaudeville (de Feydeau ou Labiche, pour ne citer qu’eux). Comme il aime le faire, l’auteur s’autorise quelques libertés avec l’histoire mais on ne lui en voudra pas, tant les événements se nouent avec justesse. Tant il est vrai que Cyrano reste la pièce la plus jouée en France.

© Le Public - Gaël Maleux

Et un rôle auquel rêvent la plupart des comédiens. Lesquels ne sont certes pas desservis par la présente production. Comme pour Le Porteur d’histoire, il n’y a pas moins d’une trentaine de rôles à interpréter, cette fois-ci par douze comédiens. Ce qui demande une concentration et une énergie folle, ainsi qu’une mise en scène au poil, d’autant plus que les changements de décors sont fréquents et apparents, et également assumés par les comédiens entre deux enfilages de chemise ou de robe. Le résultat est spectaculaire, à la fois proche de la version française, tout en s’adaptant aux talents des interprètes, qui, pour la plupart, servent à merveille la drôlerie de la pièce (on pense en particulier à Antoine Guillaume, Perrine Delers, Itsik Elbaz, Réal Siellez ou encore François-Michel van der Rest et Tristan Schotte dans le rôle titre, pour ne citer qu’eux). Une véritable ambiance de troupe baigne la représentation, cristallisée par cette attente des acteurs du début de la pièce. Il faut les voir, tandis que le public s’installe, déjà présents, déjà costumés, déjà placés dans le premier décor et pourtant encore absents de leurs rôles, encore en civil dans leur tête. Il y a quelque chose de particulièrement émouvant dans cette attente.

© Le Public - Gaël Maleux

Pensé d’abord comme un film, vocation à laquelle Michalik n’a d’ailleurs pas renoncé puisque Edmond est sorti en long métrage au début de l’année, la pièce s’est essayée aux planches, pour y être déflorée avant d’accéder au public des salles obscures.

À voir la bande-annonce, d’un film de qualité, à n’en pas douter, on préfèrera la version théâtrale, car si ode à l’une des plus grandes œuvres de théâtre il doit y avoir, c’est sur scène, devant un public applaudissant à tout rompre la fin de la première de Cyrano, et entrant de ce fait dans la pièce dans la pièce, qu’Edmond prendra tout son sens. C’est devant un public chuchotant la tirade du nez dans une communion avec le comédien sur scène qu’Edmond est vivant. C’est des éclats de rire provoqués par les situations cocasses qu’Edmond se nourrit.

À voir, donc, absolument mais absolument au théâtre ! En se dépêchant car les réservations filent. Programmée pour un mois et demi au Public, la pièce vient d’être prolongée de deux semaines devant l’engouement généralisé.

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Edmond

Texte et direction artistique : Alexis Michalik

Mise en scène : Michel Kacenelenbogen
Avec : Tristan Schotte, Maxime Anselin, Perrine Delers, Inès Dubuisson, David Dumont, Itsik Elbaz, Mwanza Goutier, Antoine Guillaume, Sandrine Laroche, Réal Siellez, Elsa Tarlton, François-Michel van der Rest

DU 05/09/19 AU 30/11/19 au théâtre Le Public