critique &
création culturelle

Entretien avec Joseph Prado

L’art sert à prendre du recul sur notre humanité

Étudiant en bande dessinée à Saint-Luc à Bruxelles, Joseph Prado nous décrit ses projets et sa vision. Un illustrateur en devenir, rempli d’ambitions, imbu d’humilité et animé d’un désir touchant de s’approprier un engagement artistique.

Qui es-tu Joseph Prado ?

Qui suis-je ? C’est compliqué comme question. Je suis Joseph Prado César da Fonseca. C’est un long nom, du coup c’est surtout Joseph Prado, ou Jojo Prado : je signe toujours Jojo Prado. Je suis Belgo-Brésilien. Je suis étudiant en Master de bandes dessinées à Saint-Luc et voilà. À part ça, je n’ai pas beaucoup d’autres qualifications.

Je crois que mon rêve, ce serait… Mais là, on part déjà sur autre chose… ? Bon, ce serait de devenir auteur de BD. En vivre, ce serait quand même compliqué, mais que la BD fasse partie de ma vie.

En réalité, c’est une grande question que je me suis posée dernièrement, avec mon mémoire notamment : est-ce que je souhaite que la BD fasse partie de ma vie ? Ceci dit, c’est déjà le cas, pas à 100% non plus parce que je suis encore étudiant, mais car je crée déjà des fanzines. Ils ne sont pas énormes, et je n’en ai pas beaucoup, mais c’est vrai que c’est bon à considérer.

J’aimerais que ça continue au niveau professionnel en fait. Aussi bien comme auteur que comme chercheur, les deux me vont. Les deux peuvent même être liés. Faire de la recherche en narratologie, en histoire de l’art, en études de lettres, en sémiotique… ce sont des domaines que j’ai découvert cette année aux cours et qui m’ont intéressé.

Tu fais de la bd, mais pas que : par exemple, ce que tu as fait pour Karoo.

C’est plus une illustration, effectivement, ce n’est pas la même chose. Déjà, il y a des études différentes. En tous cas à Saint-Luc, il y a la branche illu et la branche BD. La bande dessinée va plutôt se penser en articulation, alors que l’illu tient en elle-même, même si les deux sont très narratives.

D’ailleurs c’est assez facile de switcher de l’une à l’autre. C’est certainement même plus facile de partir de la BD, parce que tu peux en faire en une seule case aussi. De l’illu, pour en avoir parlé avec des potes, c’est plus compliqué. Mais ça leur donne une grande force, parce qu’ils sont moins dirigés par des codes déjà établis. Et la qualité n’en est pas diminuée, ça finit même souvent en BD plus expérimentales et rafraîchissantes.

C’est quelque chose qui m’intéresse : il y a moins de carcans que dans la BD, il faut sortir de cette base plus codifiée. Mais pour ça, il faut aussi que je forge de nouvelles méthodes de travail, parce que ça ne se réfléchit pas exactement de la même manière et je n’ai pas encore tous les réflexes nécessaires.

« En attendant Jojo » page 1

Comment t’est venue l’idée de faire une illustration comme celle-ci ?

J’avoue que j’ai eu du mal à la réaliser, peut-être à cause du thème « Récupération et détournement ». En général, j’aime suivre des contraintes, ça m’alimente, j’arrive à rebondir dessus et ça me sert beaucoup. Mais, je ne sais pas pourquoi, sur ce coup-ci, le thème, bien que hyper intéressant, me paraissait trop large. Les seules images qui me venaient en tête, comme le tank, me semblaient clichées, déjà-vues, un peu genre « faites l’amour, pas la guerre ». J’ai fini par m’y résigner, un peu par dépit, parce que l’échéance était en train d’arriver.

J'y ai ajouté les plantes, que je trouvais un peu bateau, mais qui étaient un bon prétexte pour insérer de la contrainte, car elles prennent la forme de figures abstraites, plantiformes justement, que j’explorais à ce moment-là.

Quelque chose a attiré mon attention : les couleurs que tu as choisies, et en particulier le fond rose.

De base, l’illu était en noir et blanc, puis je voulais coloriser à l’aquarelle. Mais j’ai plutôt opté pour l’ordi. Je ne sais pas très bien coloriser à l’ordi, mais je trouve que les à-plats sont très satisfaisants. Comme il y a une gamme extraordinaire de couleurs, on peut vite se perdre dans cette masse. Donc j’ai choisi un ensemble très spécifique et homogène : bleu, jaune et rose. Avec le blanc et le bleu foncé, ça marchait bien, c’est flash et doux en même temps.

Et, en effet, un tank bleu avec un fond rose et des lions blancs à la crinière jaune, c’est inattendu. C’est quelque chose que j’appris en cours qu’il est toujours plus intéressant de colorer un élément par une couleur différente de la vraie vie. Ça questionne et ça renouvelle, et ça contribue aussi au thème.

« Mauvaises Herbes »

En parlant de questionner, il y a quand même un message très explicite sur l’illustration : « ACAB ». Je me demandais pourquoi tu avais intégré ce mot dans cette illustration-là, dans ce contexte-là.

Quand j’ai commencé à travailler dessus, c’était peu après une grande manifestation à Bruxelles où j’avais assisté à des violences policières, que j’avais même vécues en fait. Je soutenais déjà le mouvement ACAB, mais je me suis dit que c’était un message intéressant à rappeler. Le dessin seul faisait un peu vide, moins politique.

Et c’est quelque chose qui me tient à cœur d’intégrer une portée politique à mes créations. N’importe quelle œuvre est engagée et porte un message politique, car elle donne une image des relations, de la société, etc. Il peut y avoir des œuvres engagées à droite, mais le plus souvent les artistes sont à gauche, ils en ont besoin pour vivre. Si les artistes sont de droite, ils se tirent une balle dans le pied.

Je pense que c’est important de divulguer un message qui t’est cher, qui pourrait parler aux autres, sans non plus tomber dans un côté moralisateur. C’est toute la difficulté de créer une œuvre : il faut intéresser les gens, les toucher, les choquer, mais il ne faut pas trop les brusquer non plus.

Et c’est d’autant plus réussi quand le message n’est pas non plus super évident. L’œuvre raconte quelque chose, et à travers ce qu’elle raconte, tu peux trouver le message. Ce sont des œuvres comme ça que j’aimerais réaliser.

Bon, celle pour Karoo n’est pas très subtile du coup, avec « ACAB » écrit en gros… Je ne suis pas encore arrivé à maturité là-dessus. C’est aussi parce que j’ai peur que les gens interprètent mal, que les plantes puissent naître de la guerre dans ce cas. En explicitant, au moins, c’est clair.

Mais, ceci dit, il y a une dichotomie que tu poses qui m’intéresse : tu dis que le message doit être engagé mais pas moralisateur. Où est-ce que tu situes la frontière, et comment tu évites de la franchir ?

C’est compliqué. Déjà, parce que je n’ai pas beaucoup de pratique. Mais je pense qu’il faut éviter de blâmer la personne qui reçoit l’œuvre. Il ne faut pas expliquer comment faire, mais plutôt donner des clefs et dire : « Regardez, il se passe ça. Établissez ce que vous voulez à partir de ce qu’on vous a donné. »

Il y a certainement de l’essai-erreur. Tu fais des trucs, et puis tu vois si ça marche ou pas. Il y a les retours positifs ou négatifs, et il y a le recul : tu attends un peu et tu commences à avoir un peu de maturité sur ce que tu as fait. Parfois, les gens ont apprécié, mais pas moi.

C’est ma manière de fonctionner. Et je pense que quand je serai plus âgé, je fonctionnerai toujours comme ça. Mais j’aurai plus d’outils acquis et de critiques reçues derrière moi. Pour le moment, je fais de l’essai-erreur, je navigue dans pas mal de trucs différents.

Par exemple, j’avais organisé une exposition au Dolle Mol en 2024. J’ai donné une de mes œuvres à une de mes amies, qui m’a dit qu’elle était parmi celles qui l’avaient le plus touchée de toute sa vie. Et moi aussi, ça m’a touché énormément. Je me suis rendu compte que je pouvais non seulement intéresser des gens, mais aussi les impacter émotionnellement.

Je crois même que c’est pour ça que je fais de l’art. S’il fallait chercher une utilité à l’art, je lui attribuerais celle-là. C’est très subjectif, mais ça construit des mentalités et la manière dont tu peux élaborer le futur et le monde. Ça sert à prendre du recul sur notre humanité, à partager des points de vue pour consolider son esprit et ses relations.

« Diable »

Question traditionnelle sur Karoo : si tu ne devais choisir qu’une œuvre parmi toutes celles qui existent et ont existé dans l’Histoire, laquelle serait-ce ?

Ce serait une œuvre qui m’a marqué, mais pas non plus ma préférée : la BD Par-delà la vallée de Richard, de Michael Deforge. Ça résume un peu la manière dont j’ai envie de faire de la BD. Il fait des choses qui m’impressionnent, c’est hyper touchant. C’est une BD assez grosse, et j’adore les BD où on raconte plein de choses, où on suit une longue aventure.

Ce sont les dessins qui me parlent, la manière de raconter… Mon style y ressemble un peu, et c’est un auteur qui m’inspire beaucoup. À chaque fois, ce sont des petits sketchs, une narration feuilletonesque, qui raconte une histoire sur base de plein de micro histoires.

Mais ça c’est parce que je l’ai dit sans réfléchir, je suis sûr que je vais m’en vouloir de l’avoir choisie. C’est aussi parce que de là où je suis placé, j’ai une vue sur ma bibliothèque…

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