critique &
création culturelle

L’Odyssée de Christopher Nolan

Traverser les tempêtes de l’oubli

Autopsie philo-cinématographique

Nostalgie, mémoire et identité : L’Odyssée (Christopher Nolan, 2026) nous plonge au cœur d’un voyage par delà temps et esprit. Dans un monde à la dérive, Ulysse cherche à regagner sa place. Entre poésie et terreur, Nolan joue avec notre crédulité et nous offre un modèle pour affronter les tempêtes de la vie.

Adapter l’un des plus anciens récits de la littérature n’a rien d’une évidence. Chaque époque se réapproprie les mythes – ou s’en crée de nouveaux – afin d'y projeter ses propres inquiétudes et de donner sens à un monde en crise. C’était du moins ce que prétendait le théoricien de la littérature, Roland Barthes. Tout comme Spiderman, L’Odyssée n’en est pas à sa première projection en salle. Comment expliquer un tel succès ? Ou comment un récit millénaire parvient-il encore à nous parler ?

Nolan fait un bond en arrière, au temps des mythes. Il met en scène les mésaventures d'Ulysse, incarné par un Matt Damon grisonnant. Après avoir contribué, par la ruse du cheval de Troie, à mettre un terme à dix années de guerre, le héros reprend la mer avec ses compagnons. Direction, Ithaque, leur foyer. Pourtant, la promesse du retour ne cesse de s’éloigner. Entre monstres, divinités et tempêtes, son voyage est une traversée d'îles mystérieuses et de profondeurs hostiles. Pendant ce temps, à Ithaque, Pénélope et son fils Télémaque jouent la montre face à des prétendants qui convoitent la place du héros grec. La menace des « gens de la mer » plane sur la civilisation, et exige la présence d’un roi, quel qu’il soit. Le temps n’est pas l’allié d’Ulysse.

L'Odyssée est l'œuvre emblématique du Nostos, le récit du retour. De ce terme grec dérive notre mot « nostalgie », ce désir douloureux de retrouver un lieu, un temps ou un monde perdu. Ulysse est l’un des rares héros sans ascendance divine. Son royaume est modeste face aux grandes puissances grecques. Ce qui le distingue est ailleurs : sa raison. Christopher Nolan n'a jamais caché sa fascination pour ce personnage animé par le désir du retour au foyer. Cinéaste-auteur, il a bâti une filmographie où le temps, la mémoire et la perception façonnent autant les récits que les personnages, de Memento à Inception ou Interstellar. Son adaptation de L'Odyssée s'inscrit naturellement dans cette continuité : elle intègre la difficile lutte d’un homme pour se faire reconnaitre dans un monde où le temps menace d’effacer toute trace de son existence.

Un film spatial et intemporel

En 2004, Troie de Wolfgang Petersen, avec Brad Pitt en Achille, Sean Bean en Ulysse et Diane Kruger en Hélène, se voulait une fresque réaliste. Le film évacuait la dimension mythologique du récit pour proposer une lecture historique et expéditive de la guerre de Troie. Mais cette prétention à l’historicité, déjà très limitée, fut un échec. Un temps envisagé pour réaliser ce péplum, Nolan revient finalement à la Grèce antique en s’emparant de L’Odyssée. Un choix étonnant pour un cinéaste qui cherche à rendre crédible l’impossible. On pense naturellement à sa trilogie Batman, sans doute l’une des tentatives les plus convaincantes de montrer l’héroïsme à l’échelle humaine.

Avec L’Odyssée, Nolan abandonne pourtant les explications pseudo-scientifiques qui ancrent habituellement ses films dans le réel. À commencer par certains costumes qui ne renvoient à aucune période historique probable. L’armure extravagante d’Agamemnon exprime cette liberté, jusqu’à devenir l’égérie de l’affiche du film. Ce design rappelle une évidence que Troie avait évacuée : il s’agit avant tout de mythes. Lorsqu’ils furent mis par écrit, les récits homériques avaient déjà traversé plusieurs siècles de transmission orale, et les Grecs eux-mêmes n’avaient plus nécessairement en mémoire les références esthétiques de l’époque mycénienne. Nolan évite ainsi l’écueil de la fresque pseudo-historique pour inscrire son film dans un temps qui n’est plus celui de l’Histoire, mais celui du mythe.

Si le film reste plus fidèle à Homère que ne le fut Troie, il n’est pas pour autant exempt de défaut. Avait-on besoin de l’intrigue ajoutée autour du sauvetage de Télémaque à Pylos et de l’incendie du temple de la déesse protectrice d’Ulysse ? De premières incohérences auxquelles s’ajoutent d’autres. Comme les déplacements rapides entre certains lieux ou l’attitude contradictoire de Calypso qui anesthésie Ulysse tout en lui faisant retrouver la mémoire. Le combat final contre les prétendants a également un aspect surréaliste. Malgré ces écarts de cohérence, Nolan respecte sa ligne directrice en privilégiant les effets visuels pratiques. Le Georges Méliès du XXIe siècle n’hésite pas à utiliser des marionnettes géantes ou des doublures de tailles variables pour créer des échelles de grandeurs saisissantes. Boudant les studios, il filme au grand air et jusque sur la mer.

L’utilisation de l’IMAX participe de cette volonté d’immersion. Depuis The Dark Knight, Nolan en est devenu l’un de ses principaux ambassadeurs, associant ce format à sa défense obstinée de l’expérience en salle. L’IMAX 70 mm offre une définition et une profondeur d’image exceptionnelles, ainsi que des plans larges particulièrement adaptés aux paysages marins et aux scènes monumentales d’un voyage comme L’Odyssée. La sensation d’immersion est totale. Mais le procédé impose aussi de lourdes contraintes : les caméras sont encombrantes (130 kilos), les pellicules extrêmement courtes et coûteuses, et seules 41 salles dans le monde sont capables de projeter ce format d’image. Pour profiter de l’événement cinématographique, il fallait avoir réservé tôt. Son pari pour amener du monde dans les cinémas est gagné, et promet de beaux jours à l’IMAX. Estimé à 250 millions de dollars, hors marketing, le film a franchi les 1,6 milliard de dollars au box-office mondial, soit le plus grand succès commercial de Nolan.

Avec un tel budget, Nolan a pu faire voyager son Ulysse à travers des lieux biens réels. Comme l’île de Favignana en Sicile, la grotte de Nestor en Grèce, le village fortifié d’Aït-Ben-Haddou au Maroc ou encore le glacier Svínafellsjökull en Islande. Cette multiplication de paysages et de décors en extérieur produit une esthétique minimaliste. Les murs imprenables de Troie sont modestes, le sanctuaire d’Athéna paraît archaïque, la maison de Circé est rustique. Un rendu crédible et souvent associé à une atmosphère oppressante. Nolan ancre ainsi son film dans une réalité géographique : la mer, les îles, les ruines et les falaises deviennent autant de métonymies de l’errance, de l’oubli et des limites du monde.

Pour accompagner cette spatialité, la musique offre une dimension temporelle. Nolan aime évoquer le temps à travers la musique. Celle de Ludwig Göransson cherche à faire communiquer les époques. Des instruments de la Grèce antique (gongs de bronze, aulos, lyres, cithares) ont été recréés pour produire des sonorités étranges, souvent lancinantes, parfois archaïques mais résolument modernes. Un ovni sonore bien loin de l’orchestre symphonique des péplums hollywoodiens. Ces compositions évoquent tantôt l’air salé, tantôt l’abime des fonds marins ou de l’esprit. C’est une mémoire sonore qui vient réveiller un texte ancien, tel le ressac des vagues ou un souvenir longtemps enfoui. Les chants viennent encore renforcer cette impression. Voix mélancoliques, chants guerriers ou éthérés habillent de gravité les différentes scènes. La présence de Travis Scott en aède, dans « When I’m Home », avec James Blake, rappelle qu’avant d’être un livre, L’Odyssée fut un chant, transmis de génération en génération.

Une filmographie tournée vers l’Odyssée

Le cinéma de Nolan est travaillé par la question du temps, mais aussi par celle de la mémoire et de l’identité. Son adaptation de L’Odyssée sonne comme une évidence tant sa filmographie transpire de motifs associés à ce poème millénaire. Dans des interviews, le cinéaste a admis que plusieurs de ses œuvres, qu’il pensait originales, trouvaient un écho dans L’Odyssée d’Homère. Un tel aveu n’est pas surprenant. Avant lui, Nietzsche, Winckelmann, Renan et bien d’autres l’avaient déjà reconnue comme une œuvre fondatrice.

Pour saisir cette filiation, il faut remonter au premier film de Nolan, Memento (2000). Leonard Shelby partage avec Ulysse une amnésie, suite à un accident. Le montage non-linéaire des deux films illustre une mémoire en perpétuelle reconstruction. Tel Leonard Shelby, Ulysse navigue entre les méandres de l’oubli, utilise des marques sur son corps ou des objets comme des bribes de mémoire. Le spectateur doit recomposer l’histoire à partir de fragments épars que donne le film. Cette mécanique se répète souvent chez Nolan.

Dans Oppenheimer (2023), Nolan étirait en plus le temps sur des décennies. Cette discontinuité narrative est ancrée dans L’Odyssée d’Homère. Le film ne commence ni au départ d’Ulysse pour Troie, ni même à son retour. L’histoire s’ouvre plutôt sur Télémaque, parti à la recherche de son père. Puis nous retrouvons Ulysse auprès de Calypso. Autant dire qu’il n’a pas fallu attendre Nolan pour créer une structure temporelle non linéaire. Il l’applique habilement dans son film, jusqu’à l’ajout d’éléments de L’Iliade, comme autant de traces du passé d’Ulysse. Oppenheimer annonçait également la culpabilité du génie mis au service de la guerre, ainsi que l’impossibilité d’échapper aux conséquences de son œuvre. La bombe atomique anticipe ainsi chez Nolan le cheval de Troie. Il déconstruit la glorification militaire pour mieux présenter l’homme derrière le mythe.

Mais c’est Interstellar qui offre le double d’Ulysse le plus saisissant. Cooper se lance dans une odyssée de l’espace. Entre planètes hostiles et trous noir, il parcourt l’océan galactique. Ces deux navigateurs du vide n’aspirent qu’à retrouver ceux qu’ils ont laissés derrière eux. Ulysse aussi découvre que le véritable prix du voyage n’est pas le risque du non-retour, mais celui de ne pas rentrer à temps. Tous les films de Nolan ont ainsi en commun une sorte de métaphysique du temps, comme s’il cherchait à dompter l’inévitable, l’ultime chronomètre.

« Je n’ai pas peur de la mort… j’ai peur du temps. »
(Professeur Brand, Interstellar)

Dans L’Odyssée, le temps est indissociable de l’absence. Absence du père, de l’époux et du roi pour Ulysse ; absence de la patrie pour ses compagnons ; absence des camarades morts à Troie pour Ménélas. On cherche souvent, au fil du récit, à établir les années écoulées. C’est Argos qui sert d’étalon de mesure. Il est à Ulysse ce que Murphy est à son père, Cooper : le douloureux rappel d’une vie perdue. Dans les deux films, les retrouvailles constituent un moment poignant qui fait ressentir l’implacabilité du temps. Murphy et Argos s’éteignent après avoir revu nos héros. Malgré cette perte, Nolan termine toujours sur une note d’espoir : ce qui n’est plus n’empêche pas de continuer à vivre. Shelby, Cooper, Bruce Wayne, Cobb, Ulysse… chaque héros nolanien finit par reprendre la route, comme si aucune aiguille ne pouvait les figer.

Un film politique : Gynécée et hospitalité

L’Odyssée de Nolan est sans doute le film de sa carrière qui a suscité le plus de débats. Et pour cause : il se sert ici du passé pour interroger et critiquer notre époque, à commencer par la place des femmes. La mythologie grecque présente parfois des figures féminines fortes, en conflit avec les valeurs de leur temps. Pénélope, brillamment incarnée par Anne Hathaway, est enfermée dans le gynécée, prisonnière de prétendants opportunistes. Figure idéalisée dans l’Antiquité pour sa fidélité, elle tient ici un véritable discours politique sur la légitimité du pouvoir.

« Je suis assise sur ce trône vide depuis vingt ans. Mes connaissances, mon expérience, tout cela ne vaut rien comparé à tes trois poils au menton !? »
(Pénélope)

On ne lui demande pas qui elle veut être, mais quel homme doit diriger à sa place : son fils, un prétendant ou celui qui naîtra de ce remariage ? La phallocratie est ainsi questionnée à travers la reine d’Ithaque. Mais cette critique se heurte à un climax des plus virilistes. Avec un Ulysse vieillissant, encore capable de bander son arc pour sauver une femme sans défense, le propos politique du film s’étiole – tout en restant fidèle au matériau homérique. À l’opposé de l’épouse fidèle, Hélène est le symbole du malheur et du déshonneur. Nolan raconte ce qu’elle devient après la guerre : un trophée pour une brute, Ménélas. Son visage porte la marque de la violence des hommes. La balafre dont le film tait l’origine devient la métaphore d’un monde dont la beauté a été brisée par la guerre.

Le traitement de Circé et de Calypso s’éloigne davantage du récit homérique. Circé n’est plus la séduisante magicienne d’une île enchantée, mais une sorcière recluse dans une vieille cabane. La transformation des hommes d’Ulysse en porcs est particulièrement horrifique. Elle pétrit leur peau comme de la glaise. Mais lorsque Ulysse entre en scène, Circé se transforme en cliché de féministe assimilant les hommes à des porcs. La résolution a toutefois le mérite d’être plus originale : Ulysse, en plus d’être observateur, nous dévoile ses talents de psychanalyste. Il découvre que le corbeau en cage est la sœur de Circé, transformée par celle-ci. On n’en saura pas plus. Calypso est un mystère plus grand encore. Elle devient ici une sorte de thérapeute qui écoute Ulysse fouiller dans son passé, lui offre les lotus comme un anxiolytique, avant de lui conseiller d’accepter ses erreurs. La question de l’immortalité est à peine soulevée. Dommage, puisque Nolan, cinéaste obsédé par le temps et la mémoire, aurait trouvé là un terreau fertile. Jamais mémorables chez Nolan, Circé et Calypso sont surtout là pour glorifier un Ulysse dont les défauts ont été gommés afin d’en faire un modèle d’époux fidèle et protecteur.

Autre thématique utilisée pour rendre Ulysse plus loyal que rusé : le respect de l’hospitalité, ou Xenia en grec. Cette « loi de Zeus » constitue l’un des piliers de L’Odyssée et de la société grecque antique. Au début du film, Télémaque rappelle l’obligation morale d'accueillir un étranger, car les dieux eux-mêmes peuvent prendre l’apparence d’un mendiant. La Xenia consiste ainsi à traiter l’autre comme on aimerait être traité soi-même, et Nolan en fait un véritable principe de civilisation.

« Tout le monde connaît la loi de Zeus. » (Ulysse)

Le film montre d’abord comment les Grecs ont fait de cette loi un compas éthique, permettant de se distinguer des sauvages. Mais il introduit bientôt un doute. Nos catégories morales sont parfois faussées par notre perception. Lors de leur première escale, les hommes d’Ulysse se présentent fièrement comme des Grecs à des villageois qu’ils viennent de piller, raison pour laquelle on les confond avec les « gens de la mer ». Même renversement avec le Cyclope. Après l’avoir aveuglé, Ulysse découvre que le monstre parle leur langue. L’un de ses hommes lui fait alors remarquer qu’il aurait fallu le raisonner avant de l’attaquer. Mais le mal est fait. Le cri de douleur du Cyclope, au-delà de sa violence sonore, produit une forme d’empathie pour cette créature isolée, vivant d’eau et de fromage.

Le renversement se poursuit avec les Lestrygons et Circé. Les premiers massacrent des intrus armés sur leur territoire ; la seconde retourne explicitement l’accusation contre Ulysse et ses hommes. Il sont aux autres ce que les prétendants sont à Pénélope, des hommes qui confondent sans cesse hospitalité et spoliation au nom d’un principe de supériorité. Cette relecture de la Xenia trouve évidemment un écho contemporain dans le tournant conservateur de l’Amérique de Trump. Le film porte ainsi une charge critique contre le durcissement des politiques économiques et migratoires, mais aussi contre l’ethnocentrisme et la politique militaire interventionniste. Agamemnon, auteur de ce chaos, s’avère aussi orgueilleux et pitoyable que l’actuel président américain.

« ― Ménélas renoncera à Hélène. (Pénélope)

― Ce n’est qu’un prétexte d’Agamemnon pour briser la mainmise de Troie sur les voies marchandes. (Ulysse) »

Lorsque Ulysse raconte à Pénélope la guerre de Troie, il explique comment les Grecs, par le truchement de son idée du cheval de Troie, ont eux-mêmes brisé la Xenia. Nolan adopte alors une approche résolument moderne, en montrant ce que l’épopée préfère taire. À travers ce flashback, nous assistons aux atrocités commises par les vainqueurs, faisant du film un pamphlet anti-guerre. La révélation liée à Athéna donne dès lors au récit une dimension traumatique. La déesse serait la réminiscence d’une prêtresse troyenne, exécutée par les Grecs au comble de la barbarie. Le mystère des « gens de la mer », évoqués tout au long du film sans jamais être montrés, trouve là sa résolution. Bien que absente du texte homérique, la chute de l’Age du bronze est ici associée aux pillages des Grecs de retour de Troie. Ulysse et ses hommes ne sont qu’un exemple parmi tant d’autres de cette prédation.

La prise de Troie constitue donc le premier symptôme de ce déclin. L’ennemi de la civilisation apparaît comme la destruction du lien qui permet le vivre ensemble. Le film se referme à travers le regard terrifié d’Ulysse, sur un plan du cheval en bois, à la fois œuvre de son génie et profanation de la loi sacrée de Zeus, pourtant si chère à ses yeux.

« Nous leur avons laissé un cadeau, une offrande de paix, qu’ils ont emportée chez eux. Nous avons violé tout ce qui est sacré entre les gens. » (Ulysse)

Du récit thérapeutique au témoignage historique

Le cinéma de Nolan aime semer le doute. Leonard Shelby dans Memento est-il le meurtrier de sa femme ? Bruce Wayne dans The Dark Knight Rises est-il mort ? Dom Cobb de Inception rêve-t-il qu’il retrouve ses enfants ? Enfin, le récit d’Ulysse est-il vrai ? Ne pas se poser cette question, c’est passer à côté du sous-texte de L’Odyssée

Les évènements fantastiques du film nous sont racontés par Ulysse. Le reste se veut réaliste : la guerre de Troie, les aventures de Télémaque, le combat contre les prétendants. Même l’aspect divin de Calypso est évacué. Mais de toutes les libertés prises par Nolan, l’une d’elles change profondément l’interprétation du film : le traitement de Mentor. Dans l’œuvre originale, Athéna prend ses traits et agit aux côtés de Télémaque. Nolan inverse ce twist final. Non seulement Mentor n’est pas Athéna, mais les apparitions de la déesse se révèlent être une émanation du traumatisme d’Ulysse, la vision d’une prêtresse troyenne exécutée par les Grecs. Dès lors, rien ne garantit la véracité de ce qu’Ulysse raconte, ni de ce qu’il croit voir. Chez Nolan, les images de la mémoire ne sont jamais rattachées à une vérité authentique. Comme Leonard Shelby, Ulysse est frappé par l’oubli et se ment à lui-même pour vivre en paix avec son passé.

« Les souvenirs sont malléables. Ce sont des interprétations. Rien de plus. »
(Leonard Shelby, Memento)

Le film joue ainsi avec notre crédulité. L’écoute bienveillante de Calypso n’en fait pas une garantie de la véracité du discours d’Ulysse. Seul survivant de son voyage, Ulysse n’a personne pour le contredire – c’est d’ailleurs toute la métaphore du chant des Sirènes, lui seul peut en parler. Nous voyons surtout un homme rongé par la culpabilité, et une mémoire brisée se reconstruire au travers d’un récit. Faire histoire devient alors une forme de guérison.

Dès lors, L’Odyssée de Nolan s’apparente davantage au voyage intérieur d’Ulysse dont chaque étape serait le reflet d’une blessure invisible. Le Cyclope évoque l’abandon de ses hommes sans sépulture ; les Lestrygons, la défaite militaire ; Circé, la mutinerie ; les Sirènes, les promesses non tenues ; Charybde et Scylla, les sacrifices inavouables ; l’Enfer, le traumatisme du survivant ; les bœufs du soleil, la famine en mer. La tempête, enfin, devient l’engloutissement de la mémoire. Même la découverte de la mort d’Agamemnon peut recevoir une explication rationnelle. Le meurtre du « roi des rois » a pu être suffisamment retentissant pour que la nouvelle lui parvienne. Enfin, lorsqu’il justifie ses choix, Ulysse invoque sa responsabilité. Dans cette perspective, les monstres sont autant de figures de sa culpabilité. L’exergue en début de film nous met d’ailleurs en garde sur ce que nous voyons : « À une époque d’apparence magique… » Chez Nolan, le surnaturel n’est jamais l’unique explication possible. Ce n’est sans doute pas un hasard si le seul personnage inventé, Sinon, nous livre l’une des clés de compréhension de son film :

« Si tu retournes au pays… narre ce qui m’est arrivé, et n’hésite pas à en rajouter. » (Sinon)

Il ne sera pourtant plus question de modifier l’histoire lorsque Ulysse racontera la guerre de Troie à Pénélope. Déguisé en mendiant, il offre cette fois un témoignage différent. La broche d’Athéna lui confère une forme de crédibilité, mais il n’est surtout plus le seul à raconter. Typique des narrations découpées chez Nolan, Ménélas nous avait auparavant livré sa propre version des événements. Les témoignages se corroborent. Sous cette apparence de récit à la troisième personne, Ulysse critique ce que les chants ont glorifié. La porte grillagée en osier derrière laquelle il témoigne prend d’ailleurs la forme d’un confessionnal. Ces aveux se terminent sur la révélation de la réminiscence traumatique de la prêtresse troyenne. Ulysse n’est jamais aussi sincère qu’à cette occasion. Il exprime sa honte, celle d’avoir brisé la loi sacrée de l’hospitalité et jeté le monde dans le chaos.

« Brûler les murailles de Troie, c'était brûler le monde dans son entier. Et donc son foyer aussi. » (Ulysse)

L’identité narrative : se construire par le récit

Dans le cinéma de Nolan, les personnages cherchent souvent des traces pour reconstruire une vérité qui leur échappe. Pour Ulysse, il s’agit de retrouver la place qu’il a perdue. Mais elle semble ne jamais lui revenir. Se pose alors la question de la reconnaissance d’Ulysse par les siens. Comment se fait-on reconnaitre dans un monde sans image ? Antinoüs en offre une illustration macabre lorsqu’il charge un assassin de tuer Télémaque et de lui rapporter, pour preuve, son nez et ses oreilles. Comme si quelques morceaux de corps suffisaient à identifier une personne. Et si, après tant d’années, personne ne venait à reconnaitre Ulysse ?

Le procédé narratif de sa reconnaissance est vieux comme la littérature. Aristote le nomme Anagnorisis. C’est le passage de l’ignorance à la connaissance. Cette révélation se fait par un détail, une marque ou un souvenir. Le Comte de Monte-Cristo est un exemple célèbre. Comme Edmond Dantès, Ulysse est arraché à son bonheur. Vingt ans plus tard, il est un étranger aux yeux de son propre fils. Le premier à le reconnaître sous ses airs de mendiant est Argos, son chien agonisant. Un moment émouvant qui exprime le temps perdu, une vie entière, celle d’un animal capable de reconnaître son maître par-delà les apparences. Puis vient Euryclée, la vieille servante. En nettoyant sa cuisse, elle découvre sa cicatrice, cette mémoire inscrite dans le corps. La troisième Anagnorisis survient lors du concours de tir à l’arc. Cette fois, c’est l’aptitude unique d’une personne qui révèle son identité aux yeux de tous. Enfin, la broche de Pénélope – ajout propre à Nolan – marque l’attachement d’Ulysse à son épouse.

Mais ces signes suffisent-ils vraiment à dire qui est Ulysse ? Une cicatrice, un chien ou une broche ne permettent pas de reconnaitre une personne. C’est ici que Paul Ricoeur vient enrichir l’Anagnorisis par le concept d’identité narrative. Au-delà des souvenirs, c’est notre façon d’en faire un récit qui constitue notre individualité. Autrement dit, pour Ricoeur, l’identité est surtout le produit d’une histoire que nous nous racontons pour donner une cohérence à notre vécu. Ulysse en est l’exemple parfait. Il ne revient pas seulement avec des souvenirs, il revient avec une histoire.

C’est auprès de Calypso qu’il se reconstruit par le langage. Son esprit est une épave, à l’instar de son navire échoué. Mais Nolan montre que l’amnésie d’Ulysse cache autre chose. En effet, le roi d’Ithaque s’interdit le retour que la nostalgie lui fait désirer. Car il ne s’agit pas simplement de rentrer chez soi, mais d’y retrouver sa place. Les horreurs de la guerre l’ont transformé, lui et ses hommes. Pour ces derniers, le retour à la normalité est impossible. Le film présente d’ailleurs les mendiants comme d’anciens vétérans, inadaptés à un monde en paix. Sous l’emprise du Lotus, Ulysse rassemble les fragments de son radeau et de son passé. Une fois ce travail accompli, il peut se raconter. L’Odyssée porte d’ailleurs son nom en grec (Odysseus). Peu importe que ses aventures soient vraies ou qu’il s’agisse de métaphores de sa culpabilité. C’est ce qu’elles nous disent de lui qui compte. Raconter autrement son histoire, c’est déjà devenir autre.

« Peut-être que l’Ulysse que tu as connu s’est égaré… » (Ulysse)

Plus encore que la guerre, c’est son voyage en mer qui marque sa transformation. En multipliant les flashbacks et en les présentant dans un ordre aléatoire, Nolan donne une forme cinématographique à cet esprit disloqué. La perte de ses hommes devient la disparition de fragments de lui-même. Mais il va au-devant des promesses non tenues et de la culpabilité en intégrant ces pertes à sa propre construction narrative. La mémoire cesse alors d’être une blessure pour devenir une histoire qu’il peut enfin porter.

Après avoir affronté son passé, Ulysse reprend la route vers Ithaque. La séquence du radeau dans la tempête est chargée de symbolisme. Englouti par la mer, il traverse le vide de l’abîme dans une scène qui évoque un baptême. Contre son cœur, il serre la broche d’Athéna comme un crucifix, ultime serment d’un retour fait à Pénélope. C’est une renaissance. Un renouveau qui ne nie pas le passé, mais le transforme... Plus qu’une prouesse technique sur écran IMAX, L’Odyssée de Nolan montre qu’à travers le récit de sa vie, un individu peut reconstruire une identité fracturée par les épreuves. Ulysse rentre finalement chez lui. Non pour redevenir celui qu’il était, mais pour se raconter comme celui qu’il est devenu.

« Tu dois t’abandonner à la tempête, t’abandonner à Poséidon.

Et accepter ta punition. Zeus ne le laissera pas te tuer.

Abandonne la lutte. Lâche prise. Et vis ! »

(Calypso)

Même rédacteur·ice :

L’Odyssée (The Odyssey)

de Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan
Avec Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Robert Pattinson, Lupita Nyong’o, Zendaya, Charlize Theron, Elliot Page, Jon Bernthal, Himesh Patel, Mia Goth

États-Unis – Royaume-Uni, 2026

172 minutes.

Photographie : Hoyte van Hoytema
Montage : Jennifer Lame
Musique : Ludwig Göransson
Décors : Ruth De Jong
Costumes : Ellen Mirojnick
Production : Christopher Nolan et Emma Thomas
Production : Syncopy / Universal Pictures

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