critique &
création culturelle

Sirens de Ludwig Göransson

This Is Your Song (130)

Et si, pour retrouver l’Antiquité, il fallait commencer par s’en éloigner ? Pour The Odyssey, Ludwig Göransson délaisse les grandes envolées symphoniques et emprunte des chemins sonores plus expérimentaux. Aulos, lyre, bronze et voix se mêlent dans un paysage sonore impossible à situer, où les Sirènes semblent réveiller ce que nous avions oublié avoir perdu.

Il y a quelque chose d'insaisissable dans « Sirens ». Pas une menace franche, grandiloquente et tonitruante d’une musique accompagnant un des passages les plus célèbres de l’Odyssée. Plutôt une sensation de trouble : angoissantes et apaisantes en même temps, les sonorités nous parviennent d’un lieu impossible à situer (enfin peut-être de nos baffles à fond) tout en donnant l’impression d’émerger de notre subconscient (le casque réducteur de bruit). C’est doux et mystique mais un peu contrariant. On reconnaît une mélodie sans parvenir à la saisir tout à fait. Les sons flottent et se déforment autour et à l’intérieur de nous.

Créer une bande-son intemporelle pour THE épopée de la culture occidentale : c’est le pouvoir de Ludwig Göransson. Souhaitant s’écarter des représentations usuelles de l’Odyssée dans de grandes fresques hollywoodiennes des années 50 et de leurs bandes originales grandiloquentes, Christopher Nolan ne veut ni orchestre symphonique, ni progressions dramatiques jusqu’au climax. Le compositeur est donc allé chercher ailleurs : dans les instruments de la Grèce ancienne, mais aussi dans leurs résonances contemporaines. Il fait reconstruire un aulos, instrument à anche double au timbre plus râpeux et incisif qu’une flûte moderne. Avec la lyre, des gongs en bronze et des voix (notamment celle de James Blake), Göransson construit un univers sonore qui va au-delà de ce qu’on associerait (par erreur et par habitude) aux sons de l’Antiquité et qui ne s’inscrit pas non plus dans les registres de la modernité.

L’aulos est poignant. Son souffle est entre l’humain et l’animal : moins doux que d’autres instruments à vent, plus rugueux, parfois plaintif, comme une voix qui aurait oublié les mots. Dans « Sirens », il se démarque des autres nappes sonores qui semblent reproduire le mouvement de la mer et de la houle, par un son diffus, aigu, qui siffle doucement dans nos oreilles, en répétant lentement une mélodie dissonante. C’est précisément cette étrange discordance qui procure une sensation d’archaïsme sans pourtant en être une reconstitution. Là réside le caractère mystique du morceau. La rencontre des instruments anciens avec leur traitement contemporain produit un effet intemporel. Celui d’un passé qui devient étrangement présent.

Dans le film, lorsque Euryloque demande à Ulysse ce que chantent les Sirènes, celui-ci répond : « Ce que tu désires le plus est ce que tu ne peux surtout pas avoir. Et ce que tu ne peux surtout pas avoir, c’est ce que tu avais déjà… et que tu as perdu. »
Les Sirènes, tout comme l’aulos, réveillent quelque chose qui semble exister en nous sans que nous sachions exactement pourquoi. La mélodie de Göransson ne se donne jamais complètement mais laisse échapper des fragments, comme une chose presque reconnue mais déjà perdue.

« Sirens » ne ressemble aucunement à ce que l’on attend d’une musique de l’Antiquité car pour retrouver un monde disparu, Göransson ne cherche pas à en reproduire les clichés. Il déplace nos repères vers un ailleurs, vers un espace sonore qui n’appartient à aucune époque précise.

Et c’est peut-être là que réside le mystère des Sirènes : elles ne nous attirent pas vers l’inconnu des abysses. Elles nous ramènent vers ce que nous avons déjà connu, vers ce que nous avons perdu. Pour leur résister, il faut continuer à avancer. Quitter le rivage familier, abandonner l’idée de retrouver ce qui habite uniquement notre mémoire et emprunter un autre chemin. C’est ce que fait Göransson avec sa bande son pour l’Odyssée : plutôt que de nous ramener dans l’Antiquité, il nous en éloigne juste assez pour que, dans cet étrange ailleurs, nous puissions encore l’entendre.

Même rédacteur·ice :

The Odysseus

bande sonore composée par Ludwig Göransson

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