critique &
création culturelle

En terrain connu d'Elisa Sartori et Dina Melnikova

L’enfer, sauce marinara

Dante avait Virgile pour le guider dans les enfers. Elisa Sartori, elle, a Dante pour l’accompagner chez ses parents. En terrain connu transforme le retour au pays en drôle de voyage existentiel peuplé de souvenirs et de nostalgie, sans oublier quelques démons. En mettant en regard un simple retour à la maison et l’une des plus grandes œuvres consacrées aux enfers, ce livre illustré, paru en 2026 chez CotCotCot, joue sur le contraste entre grand récit mythologique et petite épopée familiale.

« L’enfer » est un des mots les plus utilisé.s des zillennials (catégorie d’individus qui se situent précisément à l’intersection des millenials et des gen-Z et à laquelle j’appartiens fièrement) et de toutes les personnes aimant le côté extra drama des superlatifs, et ce dans toutes les langues. Pourtant, qui peut se vanter d’avoir une idée précise de ce que ce vaste terme représente ? Dante Alighieri, illustre poète italien du XIVe siècle et Elisa Sartori, autrice italienne du XXIe siècle, semblent pouvoir décrire leurs voyages respectifs dans les tréfonds des abîmes (et encore un peu d’extra drama), chacun.e à sa propre sauce.

Il y a plusieurs façons de goûter aux enfers. Dante a ceci de commun avec toute une génération d’anxieux.ses né.es entre 1992 et 1999 (les zillennials donc), d’aimer la dramaturgie et de se mettre pathologiquement en scène dans des scénarios catastrophes. Il a donc imaginé un trou béant laissé par Satan, des forêts obscures, le poète romain Virgile qui le guide et neuf cercles de damné.es (en parlant de drama king). Elisa, de son côté, prend l’avion pour l’Italie (sûrement au départ de l’aéroport de Charleroi) et retrouve sa famille italienne. À première vue, le voyage paraît moins spectaculaire. Pas de fleuve à traverser, pas de monstres à combattre, pas de supplices éternels. Seulement un repas de famille, quelques jours dans sa maison d’enfance et une étrange sensation de redevenir, sans l’être jamais tout à fait, la personne qu’on était avant de partir.

Par une intrigue loin d’être dantesque (obligé), Elisa Sartori transforme le retour au pays en voyage existentiel. Chaque année, la narratrice, qui vit à Bruxelles, retourne en Italie pour retrouver sa famille. Et comme pour beaucoup de personnes expatriées, rentrer chez soi prend une drôle de saveur. On connaît l’endroit par cœur, les trajets, les détails, les habitudes, les odeurs... Et pourtant, il faut parfois un peu de temps pour retrouver sa place. Car bien que le terrain soit connu, on ne l’occupe plus tout à fait de la même manière. Tout y est familier mais quelle version de soi y habite ? Ses parents ont vieilli mais la lasagne (sauce ragù pour les puristes, pas marinara) de son enfance a toujours le même goût, voire un fumet plus corsé : celui de la nostalgie. La recette est pourtant la même mais on l’apprécie d’autant plus qu’elle se fait rare. Les discussions reprennent là où elles s’étaient arrêtées même si la vie a continué sans nous.

Il était difficile de créer une œuvre sur l’enfer italien sans convoquer l’auteur qui en a fait sa spécialité. Dante accompagne donc Elisa dans son voyage comme une sorte de petite voix intérieure, ou plutôt comme un GPS existentiel : il la guide dans un des cercles de l’enfer, celui réservé aux personnes auxquelles on se permet de répondre après sept jours ouvrés. « Seraient-ce des démons ? », à propos des nièces et neveux. Le parallèle avec La Divine Comédie, l’oeuvre majeure de Dante Alighieri, structurée en trois parties : l’enfer, le purgatoire et le paradis, donne au récit une forme ludique décalée et permet à Sartori de mettre des mots et des images sur des sentiments finalement assez difficiles à saisir.

« L’enfer c’est de ne plus voir autant qu’avant celles et ceux qu’on aime.
Le purgatoire, c’est un repas où l’on ne trouve plus vraiment sa place.
Le paradis, c’est de revenir à la maison, celle de son enfance ou celle d’aujourd’hui. »

Ces trois phrases résument assez bien l’expérience de la personne qui a quitté son pays, mais aussi, plus largement, celle de quiconque a déjà eu la sensation bizarre de rentrer quelque part sans être tout à fait sûr.e d’y être encore chez soi. L’enfer n’est donc pas nécessairement un endroit où l’on purge la peine de ses péchés. Il peut aussi être trouvé dans les blagues racistes d’un oncle lors d’un dîner familial. Le purgatoire, un espace autant physique que symbolique qu’on cherche à se réapproprier suite à la question taquine d’un cousin qui serait soulagé qu’on décide enfin « de se poser ». Après ça, viendrait alors le paradis. Ne serait-ce pas l’endroit où on n’a plus besoin de choisir entre plusieurs définitions du mot « maison » ? Où on accepte qu’on n’est pas tout à fait le même dans chacun de ces espaces ?

À l’âge adulte et en tant qu’expatrié, les maisons se multiplient. Il y a celles qui existent dans notre mémoire, celles où l’on a grandi, celles dans lesquelles vivent nos parents et celles qu’on habite aujourd’hui. On est fragmenté dans chacun de ces lieux, entier.es dans aucun. On peut avoir quitté sa région sans cesser de la considérer comme la sienne, vivre dans une nouvelle ville en s’y sentant presque natif. Dans En terrain connu, on explore une idée intéressante : les enfers contemporains ressemblent peut-être moins aux paysages torturés illustrant La Divine Comédie qu’à nos propres souvenirs. Comment trouver une place dans la tragique fatalité du changement ? Même sans avoir jamais quitté son pays, on est tous.tes touché.es par les mêmes constats du temps qui passe. On reconnaît les lieux, les objets, les gestes mais pas forcément la personne qu’on était lorsqu’on les a connus pour la première fois. Les illustrations inspirées des gravures de Gustave Doré fonctionnent alors comme des miroirs étranges de certaines scènes quotidiennes : les grands paysages infernaux rencontrent les petits enfers domestiques. C’est ce décalage qui fonctionne le mieux et qui crée un drôle de paradoxe dans ce livre : plus elle cherche à convoquer les références grandiloquentes des arts italiens et les grandes questions sur l’existence, l’identité, l’exil ou l’appartenance, plus je me suis attachée aux choses les plus insignifiantes, bien loin de toutes dantesqueries.

Dina Melnikova, elle aussi ancienne étudiante de l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles et expatriée, transforme très poétiquement des sentiments diffus en images très simples grâce à ses dessins à l’encre de Chine. Son trait a quelque chose de suffisamment précis pour être intime et d’assez dépouillé et vague pour rester universel. Des mains ridées, un plat typique, une valise, un geste presque insignifiant. Rien de spectaculaire et c’est ce qui fonctionne. Le dessin donne à ces détails quotidiens une gravité tranquille. Ils nous laissent la place nécessaire pour y mettre nos propres souvenirs. Et associés à l’histoire écrite par Elisa, ces images se transforment en symboles universels.

C’est justement cette relation entre le dessin et le texte qui crée l’impression de feuilleter un album photo dans lequel chacun.e se laisse porter par ses propres souvenirs. Les illustrations occupent généreusement les doubles pages, tantôt déployées en grands tableaux, parfois plus minimalistes, comme des souvenirs qui affleurent, des détails qui resurgissent. Le noir de l’encre de Chine, plus ou moins diluée, tranche avec le blanc du papier et donne aux images une qualité presque photographique. Certaines semblent figer un instant, d’autres évoquer un souvenir dont les contours seraient déjà un peu effacés. Entre détails précis et réminiscence, les images oscillent. Le texte intervient par touches, parfois quelques lignes seulement, parfois rien du tout. Plutôt que de légender les images, il leur tient compagnie et dépose une réflexion ou une émotion qui ne correspond pas toujours à ce qu’elles représentent. Ce dialogue un peu libre entre le visible et le raconté donne à l’album des airs de journal intime : une succession de scènes, de pensées éparses, d’anecdotes et de sentiments parfois contradictoires. Comme dans nos propres souvenirs, tout ne s’enchaîne pas parfaitement, mais chaque élément contribue à faire émerger une histoire plus vaste que la somme de ses morceaux. Cependant une chose reste fixe : le voyage en avion au début du livre et à sa fin : l’aller-retour, qui encadre le séjour. Le trajet devient le liant entre deux vies, une sorte de rituel nécessaire pour passer de l’une à l’autre. C’est peut-être là que les fragments finissent par se recoller : dans cet entre-deux où l’on quitte momentanément une version de soi pour retrouver l’autre, sans avoir tout à fait à choisir entre les deux.

La lecture de ce livre illustré est douce, réconfortante et familière, elle se lit le temps d’un café digestif et elle évoquera à quiconque un sentiment partagé : la nostalgie. Elle est dotée d’une grande force évocatrice mais en utilisant des ingrédients assez communs, elle ne m’a pas surprise. C’est agréable mais elle m’a laissé un goût finalement assez quelconque. C’est là que la marinara prend tout son sens : c’est bon mais on sait à quoi s’attendre. Elle accompagne tout, elle réconforte mais elle ne prend pas trop de risques. L’idée de départ d'En terrain connu est pourtant efficace et certaines situations font mouche. Il y a quelque chose d’assez consensuel dans la manière dont ce livre aborde l’exil et le sentiment d’appartenance. Des sujets qui pourraient facilement se transformer en véritables gouffres existentiels sont finalement traités d’une manière assez simple. Le parallèle avec Dante est une trouvaille fertile qui amène une profondeur dramatique à l’histoire, créant un décalage cocasse. Un procédé attendu mais qui donne une dimension presque burlesque (ce n’est pas pour déplaire à notre génération de drama queens and kings). Mais Dante est un sacré concurrent. Lorsqu’on convoque l’un des textes les plus célèbres de la littérature occidentale pour raconter quelques jours chez ses parents, la comparaison peut parfois sembler plus ambitieuse que ce qu’elle accompagne.

 

C’est peut-être pour cela que les petites choses m’ont davantage intéressée que les grandes. Ce sont les détails qui racontent le mieux ce qu'En terrain connu cherche à saisir. Les personnes qu’on aime et qu’on voit moins, la maison qui ne bouge pas alors que nous avons déménagé, les endroits qui conservent nos souvenirs quand nous avons commencé à en fabriquer d’autres ailleurs. L’expérience banale de rentrer chez ses parents devient une épopée existentielle. En tournant les pages, on réalise que l’enfer, le purgatoire et le paradis deviennent moins des lieux que des états émotionnels qu’on traverse pour trouver sa place. L’empyrée serait alors simplement cette capacité à unifier nos différentes maisons en les faisant cohabiter. Pas besoin de choisir, elles font partie de nous. Pour cela il suffirait peut-être d’accepter que nous ne sommes jamais exactement la même personne selon l’endroit où nous posons l’ancre. Et finalement, être en paix avec l’idée que toutes ces versions coexistent. Car lorsqu’on arrête d’être dramatique, c’est quand même loin d’être l’enfer d’avoir plusieurs endroits où rentrer chez soi.

Même rédacteur·ice :

En terrain connu

Texte d'Elisa Sartori 

Illustrations de Dina Melnikova 

CotCotCot éditions, 2026

2026

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