The Beloved (El ser querido)
Aux limites du pardon

The Beloved, dernier film de Rodrigo Sorogoyen, met en scène les retrouvailles d'Esteban Martínez, réalisateur couronné de succès, et de sa fille, Emilia, née d'une première union. Mais le temps ne semble pas avoir effacé les plaies, et les grains de sable se perdent aux creux des yeux. Entre rancœurs et souvenirs enfouis, Javier Bardem, Victoria Luengo et Marina Foïs portent un drame intime où présent et passé se heurtent jusqu’aux frontières du Sahara.
Après les succès El Reino (2018) et As Bestas (2022), Sorogoyen signe son huitième long métrage. Le talentueux réalisateur espagnol quitte ici les décors urbains madrilènes pour filmer les étendues désertiques de Fuerteventura, au cœur des îles Canaries. Présenté comme un huis clos à ciel ouvert, The Beloved s’ouvre sur le rendez-vous d’un père avec sa fille. Emilia vivote entre son job de serveuse et des rôles dans des séries médiocres. Après treize années d’absence, Estéban refait surface et lui offre un rôle dans son nouveau projet, Desierto, un drame historique au cœur du Sahara. Cette occasion semble autant destinée à révéler le talent de la jeune actrice qu'à retrouver une place dans sa vie. D’abord perplexe, Emilia finit par rejoindre le casting, avec ce que cela comporte de pressions d’être la fille du patron. Mais les ressentiments demeurent. Emilia ne digère pas l’abandon, d’elle et de sa mère, ancienne vedette à l’éclat disparu, par celui qui a refait sa vie à l’autre bout du monde.
Dès les premières minutes, le film nous fait comprendre qu’Esteban est un homme au passé houleux, marqué par les excès et la violence. S'il tente de se présenter sous un jour meilleur, à commencer par la nouvelle famille qu’il a fondée, il ne trompe pas Emilia qui refuse de se laisser manipuler ou intimider. Le masque bienveillant d’Esteban se fissure à mesure qu'il se heurte à son propre déni. Son plus grand échec – celui d'être un père aimant pour Emilia – lui revient au visage à travers cette jeune femme qui ne se démonte jamais. La tentative de réconciliation se transforme progressivement en champ de bataille émotionnel où ressurgissent blessures et souvenirs contradictoires.
Javier Bardem, en père anxiogène et réalisateur tyrannique, est saisissant. Son regard prédateur, constamment à l'affût du moindre détail, comme sa férocité verbale rendent chacune de ses apparitions inconfortables. Par de petits gestes ou quelques mots, il exprime une masculinité toxique héritée d'un autre temps. Le malaise affleure chaque fois qu'il demande à sa fille si elle va bien tandis que sa lâcheté éclate lorsqu'il minimise ou nie les dérives passées qu'Emilia tente de lui faire reconnaître. Face à lui, Victoria Luengo, moins connue sur la scène internationale, livre une interprétation tout aussi convaincante. Contenue, à la fois forte et vulnérable, elle retrouve une légèreté sincère auprès de ses collègues de tournage. Les deux acteurs retranscrivent avec intensité les crispations qui électrisent le plateau.

On notera également la présence de Marina Foïs dont le personnage agit en conscience morale d’Esteban. Elle le confronte à ses contradictions et répare les débordements du réalisateur dont le comportement finit par épuiser son équipe. Enfin, le désert est le dernier personnage de ce huis clos. Fuerteventura et son décor cinégénique offrent l’impression d’une solitude absolue. Les tempêtes de sable s'acharnent sur l'équipe de tournage, le soleil écrase les corps, et rien ne semble effriter la volonté d’Esteban ou l’amertume d’Emilia. Cet océan de sable devient alors le reflet du vide émotionnel qui sépare nos personnages.
Le film offre une perspective intéressante sur les coulisses du cinéma. Sorogoyen a voulu montrer les contraintes techniques, humaines et parfois psychologiques qui accompagnent le tournage d’un film en plein air. On alterne habilement plans larges et cadrages resserrés. Lors de la première discussion entre Emilia et son père au restaurant, la succession de champs-contrechamps construit une intimité presque étouffante. Les visages partiellement dévorés par l'ombre, les regards qui s'évitent ou s'affrontent et les silences rendent perceptible le poids des non-dits. La scène s'étire, laissant remonter à la surface des années de rancœur et d'amertume. Comme expression de cette douleur enfuie, Sorogoyen fait également usage de séquences en noir et blanc. Elles traduisent le malaise intérieur que peinent à verbaliser nos deux personnages. L’image peut basculer dans le monochrome par un point de vue subjectif ou, avec plus d’élégance, au travers d’un miroir. La chaleur quitte ce monde lorsque la mélancolie s’installe.
Le son aussi disparait par moment. Lors d’une prise, on a le temps d’observer les personnages réciter leur dialogue dans un silence assourdissant. L’absence de son détourne momentanément l'attention des paroles pour se concentrer sur les gestes d’Emilia, au centre de l’image, précise dans son rôle de serveuse. À l'inverse, la musique, les rares fois où elle surgit, opère comme une coupure. Des écouteurs d’Emilia ou de ceux d’Esteban, ces fragments sonores décuplent l’intensité de moments contemplatifs. Les violons pleurent tandis qu’Esteban retient ses larmes en observant sa fille de l’autre côté de la caméra, une robe rouge, perdue entre l’immensité jaune et bleue.

S’il fait tout pour renouer avec sa fille, cette dernière finira par clarifier la nature de leur relation. Alors qu’Esteban la met en garde sur sa consommation problématique d’alcool, Emilia rejette cette fois celui qui l’a abandonnée. Elle s’affranchit ainsi de tout besoin de validation ou d’attention paternelle. La réponse d’Esteban ne se fait pas attendre. Sur le plateau, la séquence du repas se transforme en règlement de compte. Attablés autour de plats de poissons, les acteurs sont pris d’un fou rire contagieux. Les prises ratées se multiplient, et la tension monte. Esteban perd patience et en vient à menacer ses acteurs. Emilia s’interpose. Son père n’hésite pas en retour à rappeler devant tout le monde ses origines modestes, puis à l’infantiliser.
La violence de la scène heurte, montre comment des réalisateurs peuvent abuser de leur pouvoir sur les plateaux. Humiliée, Emilia se retrouve piégée entre deux statuts : celui de la fille et de l'employée. Victoria Luengo exprime admirablement ce tiraillement intérieur, oscillant entre la colère, la honte et le désir de préserver sa dignité. L'incident provoque d'ailleurs des répercussions immédiates. L’équipe de tournage scandalisée par le comportement d’Esteban décide de lever le camp. Emilia parvient quant à elle à maîtriser ses émotions et à terminer le film. Ironiquement, c'est précisément dans ce professionnalisme qu'elle adopte la qualité valorisée par son père, avant de s’éloigner définitivement de lui.
On regrettera une dernière partie un peu moins intense. Après la scène du repas de poisson, la tension retombe. L'enjeu principal devient alors l’achèvement du tournage, au risque de diluer légèrement la puissance émotionnelle accumulée jusque-là. Mais cette réserve n’entache pas la qualité du long-métrage qui évite d’ailleurs l’écueil du dénouement heureux. Ici, ni réconciliation miraculeuse, ni élans sentimentaux. Le cinéma n’est jamais présenté comme un remède. El ser querido est moins un film sur le pardon qu’une réflexion sur ses limites. Sorogoyen semble nous dire qu’une passion commune ne permet pas de refermer des blessures ouvertes ou de combler des absences irréparables. Esteban et Emilia se sont retrouvés dans les étendues brûlantes de Fuerteventura mais demeurent séparés par un vide que ni l'art ni le temps ne semblent pouvoir combler.