Tout sur ma mère
Barcelone ne juge pas
À la revoyure #1

« À la revoyure » s'intéresse à ce que les films nous laissent et à ce qui se passe quand on leur revient. Pour ce premier volet, retour sur Tout sur ma mère de Pedro Almodóvar, grand classique du cinéma espagnol sorti en 1999, revu en clôture de L'heure d'hiver, festival et événement incontournable du Cinéma Galeries consacré cette année à Barcelone.
Fin mars à Bruxelles. Il fait ce temps ambivalent, humide et faussement printanier qui colle à la capitale comme une habitude. Je me sens fiévreuse depuis la veille et j'aurais toutes les raisons de rester chez moi. Mais rares sont les occasions de revoir de grands films sur grand écran, et le Cinéma Galeries a quelque chose d'un luxe discret qu'on a trop vite fait de négliger. À 18h34, je me glisse dans la salle, maintenue en éveil par la curiosité plus que par mon début d'angine.
La première fois que j'ai vu ce film, c'était autour de 2009 ou 2010. Les deux pieds dans l’adolescence, je grandissais à Rome et m'efforçais consciencieusement de me constituer une culture cinématographique. La porte d'entrée dans la filmographie d’Almodovar avait été Volver (2006) ‒ ce film rediffusé quasi chaque année sur Canale 5* et que j'adorais avec la fidélité un peu aveugle qu'on réserve aux comfort movies qu’on apprécie sans pouvoir précisément dire pourquoi. Todo sobre mi madre m'était apparu comme la suite logique : comprendre ce réalisateur en remontant à sa source (et potasser mon espagnol au passage). Ce que j'en avais retenu, quinze ans plus tard, tenait en peu de choses : des couleurs saturées, une présence écrasante des femmes, et des bribes du monologue d'Agrado.
L'heure d'hiver est un festival annuel du Cinéma Galeries qui, depuis huit éditions, consacre une ville méditerranéenne à travers le prisme du cinéma. Avec un pendant estival, tout naturellement nommé L’heure d’été, le projet a pour vocation de dresser un portrait pluriel d'une ville, de ses rues et de ses habitants, à travers fictions, documentaires et cinéma expérimental. Après Athènes en 2024 et Naples en 2025, Barcelone est la muse de cette nouvelle édition hivernale. Avec une quinzaine de films, des classiques du cinéma catalan aux œuvres plus récentes, une place de choix est également faite au cinéma queer et aux réalisatrices. C'est dans ce cadre que je retrouve le film, quinze ans après, avec l'impression de ne pas tout à fait revoir le même.

Revoir l’œuvre aujourd'hui, c'est réaliser à quel point j'en avais oublié presque tout le reste : le plot, les dynamiques entre personnages, l'armature narrative. Ce qui avait persisté n'était pas l'histoire mais quelque chose d'autre, une texture, des miettes d’atmosphère. La rémanence, pour le dire avec les mots du dossier, n'avait retenu que l'essentiel, ou ce qui l'était devenu pour moi.
Le film suit Manuela, infirmière madrilène dont le fils unique Esteban meurt renversé par une voiture le soir de son dix-septième anniversaire. Dévastée, elle part pour Barcelone retrouver le père de l'enfant, une femme trans prénommée Lola, qu'elle avait fui des années plus tôt. Sur place, elle renoue avec son ancienne amie Agrado, autre femme trans dont le monologue sur l'authenticité reste l'une des scènes les plus célèbres du film, et rencontre sœur Rosa, jeune religieuse enceinte de Lola. Almodóvar tisse autour de Manuela un réseau de femmes, et de personnages qui redéfinissent ce que ce mot recouvre, unies par la perte, la maternité et la résilience. Le film convoque Tennessee Williams, Bette Davis, la commedia dell'arte et le mélodrame hollywoodien pour raconter quelque chose d'assez simple et d'assez immense : comment on survit à ce qu'on ne devrait pas pouvoir survivre.

Ce que ce deuxième visionnage m'a rendu, en revanche, c'est Barcelone. La ville ne m’est pas seulement apparue en décor du film, mais comme un personnage à part entière. Almodóvar filme ses rues, ses façades, ses lumières nocturnes avec une affection qui n'est pas touristique. Barcelone accueille Manuela comme une ville qui a l'habitude des fugues et des recommencements. Elle ne juge pas, elle absorbe. Elle offre l'anonymat et, paradoxalement, la communauté, ce petit monde de femmes qui gravitent les unes autour des autres dans un quartier qui existe en dehors du reste du monde. À quinze ans, je n'avais pas encore les outils pour lire ça. Je ne savais pas encore ce que signifie arriver quelque part et laisser une ville vous reformater en douceur.
Ce n'est pas pour autant que le film se laisse idéaliser sans résistance. Reste la question que le film pose, et que l'on est tenté d'évacuer trop vite : celle de la résilience féminine. L'œuvre est souvent célébrée pour ces femmes qui souffrent, qui perdent, qui se relèvent. Et c'est vrai. Mais à y regarder de plus près, on peut aussi y trouver quelque chose de légèrement irritant : les connexions entre les personnages restent souvent superficielles, les dialogues parfois figés dans une élégance qui tient à distance l'émotion brute qu'ils sont censés convoquer. La résilience comme thème, répétée assez souvent, finit par ressembler à une posture. Belle, mais prudente.

Ce qui sauve le film de lui-même, pour parler en termes un poil mélodramatiques, c'est justement son mélange de registres. Le drame et la comédie s'interpénètrent avec une aisance déconcertante, une scène peut passer de l'intime douloureux à l'absurde le plus complet en quelques répliques. On rit, on est ému et on ne sait pas toujours laquelle des deux émotions a pris le dessus. C'est là qu'Almodóvar est le plus précis, le plus lui-même, le plus généreux.
En sortant du Galeries ce soir-là, dans le froid qui n'avait pas attendu que je me sente mieux pour continuer d'exister, je me suis dit que ce que j'avais retenu du film en 2009 était plus juste que je ne l'avais cru. Non pas que j'aie eu raison à l'époque, j'avais tout simplement gardé ce qui m'appartenait. Et ce soir, ce qui reste, c'est surtout cette Barcelone-là : hospitalière, sans condition, un peu irréelle. La ville comme promesse. Le genre de chose qu'on ne voit vraiment qu'à la deuxième vision, ou qu'à certains âges.