Quand l'opéra rencontre la jeunesse
entretien avec le musicologue Jean-Marc Onkelinx

Guindé, élitiste, démodé, ennuyeux, cher, inaccessible, conservateur, pour les vieux... autant d’adjectifs qui semblent coller à la peau du genre lyrique de nos jours. Pourtant, l’opéra a beaucoup à offrir à notre société actuelle, ainsi qu’au jeune public. On en discute avec le musicologue Jean-Marc Onkelinx, au détour d’une conférence d’histoire de la musique.
Timothée Chalamet est sous le feu des critiques depuis quelques jours, après avoir affirmé dans une interview que « plus personne n’en a rien à faire de l’opéra et du ballet ». Si plusieurs maisons d’opéra à travers le monde ont répondu avec humour à la sortie contestable et gratuite de l’acteur de 30 ans, en montrant par exemple combien de personnes une production d’opéra mobilise (spoiler : beaucoup plus qu’on ne le pense), cela soulève quelques questions : quelle est la relation des jeunes avec l’opéra en ce début de XXIe siècle ? L’opéra intéresse-t-il encore les jeunes aujourd’hui ?
Le public habituel de ce genre artistique est majoritairement relativement âgé. Certaines productions modernes (comme Ali vu à la Monnaie il y a quelques mois) qui abordent des thèmes actuels à l’aide de formes artistiques plus contemporaines semblent attirer un public un peu plus jeune, mais cela reste une exception… Cette question me trotte dans la tête depuis un petit temps : je travaille dans une salle de concert qui accueille régulièrement des conférences de musicologie données par Jean-Marc Onkelinx, et nos discussions ont déjà tourné autour de ces questions. Jean-Marc est musicologue, conférencier et professeur au Conservatoire royal de Liège. Passionné par la musique classique, il donne environ 140 conférences par an sur des sujets variés, explorant les compositions du Moyen-Âge à nos jours. Il travaille notamment avec l’Opéra royal de Wallonie-Liège où il propose des analyses d'œuvres les jours de première. J’ai donc profité de sa présence sur mon lieu de travail pour dresser un état des lieux de la place de l’opéra auprès des jeunes dans notre société.

Trouve-t-on encore de jeunes spectateurs dans les salles d’opéra ?
« Si l’on parle des 18-30 ans, alors oui, c’est certain ! Il y a plein de jeunes dans les salles d’opéra. Ils y vont en groupe avec l’école, avec leurs parents ou grands-parents, ou parce qu’ils étudient la musique ou la musicologie. L’opéra parle d’eux, de la vie, de l’humanité. Cet art leur permet de visualiser une métaphore de leur vie sur scène et les fait réfléchir. Et n’oublions pas le plaisir qu’un opéra procure : c’est un spectacle total, dans une belle salle, la mise en scène est sublimée par les costumes, les lumières, les décors… »
Ainsi, l’expérience du spectateur à l’opéra est totale. Il semblerait que cela soit une véritable force, à l’heure où l’attention a pris autant de valeur que le temps et l’argent sur les réseaux sociaux où, si elle n’est pas si difficile à capter, il devient de plus en plus compliqué de la maintenir. « Les jeunes sont tout le temps actifs, c’est un véritable problème. Ils consomment 30 secondes d’une musique avant de passer à la suivante. Les jeunes semblent trouver tout long et n’écoutent plus rien en entier. C’est étonnant. Or, un opéra, c’est long… Le fait que cela bouge sur scène permet que cela fonctionne. »
En plus de l’ennui qu’il peut évoquer, l’opéra souffre de l’image d’élitisme qu’il renvoie, de celle d’un milieu fermé auquel il faut être initié, d’un entre-soi bien ancré. Le bâtiment lui-même peut être intimidant tant il est chargé d’histoire et richement décoré. La réalité est plus flexible : on va à l’opéra en costume ou en jeans, selon l’image qu’on souhaite renvoyer de soi. Mais cette question reste centrale : chaque année, les étudiants de Jean-Marc lui demandent comment s’habiller pour assister à un opéra, s’il faut sortir les robes et les costumes. « L’élitisme ne va jamais disparaître, ni le snobisme. Il y a toujours eu des snobs et il y en aura toujours. Il faut faire beaucoup pour que les non-snobs puissent s’intégrer et se sentir valorisés, en évitant le chichi ». En ce qui concerne l’accessibilité, La Monnaie et l’Opéra Royal de Wallonie-Liège proposent des tarifs réduits pour les jeunes jusqu’à 32 ans, et des prix encore plus minimes pour les productions proposées aux enfants, souvent une version adaptée d’un opéra joué en parallèle pour un public adulte. Jean-Marc ajoute que beaucoup d’écoles de la région de Liège se rendent à l’ORW : « c’est bien parce que les professeurs disent que leurs élèves sont enchantés de découvrir ce monde qui ne leur semblait pas être pour eux, qui paraissait un peu fermé. Ce seront peut-être de futurs amateurs du genre. »

Je lis à Jean-Marc quelques passages du livre Faire vivre l’opéra de Bernard Foccroulle (2018), organiste et compositeur belge, directeur de La Monnaie de 1992 à 2007. Foccroulle y développe quelques enjeux de l’art lyrique, entre autres l’idée de la modernisation des œuvres :
« Dans le monde actuel de l’opéra, la création est clairement devenue l’exception – et cette évolution me semble aussi regrettable que dangereuse. Que le patrimoine soit plus accessible et mieux mis en lumière, je m’en réjouis. Mais le danger, c’est que ce patrimoine devienne une chose figée dans des formats inlassablement répétés. [...] Nous avons besoin d’un lien très fécond, très vivant avec le patrimoine. [...] Ce qui est passionnant dans la vie des œuvres, et surtout des chefs-d’œuvre, c’est que leur sens ne cesse d’être en mouvement, d’être réinterrogé, au fil des époques et des interprètes. Relisant ces œuvres, les interprètes sont amenés à les déplacer, à introduire des frictions entre le texte littéral et le sens qui surgit aujourd’hui. Certains y voient une trahison – et cela peut être effectivement de cet ordre si la mise en scène est ratée. [...] Je parlerais plutôt d’un nécessaire contrepoint entre une œuvre et son interprétation, un contrepoint qui peut engendrer des dissonances, des écarts, des tensions qui doivent faire sens et nous aider à revenir à la vérité profonde de l'œuvre. »
Le lien vivant avec le patrimoine permet de revaloriser la place de l’opéra dans notre société actuelle. Jean-Marc rejoint Foccroulle sur plusieurs points : « Je suis pour la modernisation quand le propos ne trahit pas l'œuvre. Il ne faut pas faire dire à une œuvre ce qu’elle ne dit pas ; évidemment, on touche à l’ego des metteurs en scène quand on aborde ce sujet. Pour ne pas perdre les spectateurs, il faut faire une transposition correctement. Ce qui compte, c’est de garder intacte la valeur du message, respecter le sens profond de l'œuvre. Par exemple, Castellucci a détourné complètement le sens de la Flûte enchantée en donnant une connotation négative à la symbolique du personnage de Sarastro : il l’a fait passer de la lumière triomphante du soleil sur la nuit à un soleil qui brûle, qui détruit. On comprend que les gens soient saisis en voyant cela. Un jeune qui ne connait rien du monde de l’opéra va prendre cela pour argent comptant. » On prend donc le risque de dégoûter les (futurs) spectateurs.
Alors comment l’opéra s’inscrit-il dans la société ? Quel rôle y joue-t-il ? Quels thèmes émergent et surtout, attirent-ils l’attention des jeunes ?
« Comme l’a dit Foccroulle, les maisons d’opéra ne doivent pas devenir des musées. Les œuvres anciennes doivent côtoyer les objets modernes, qui eux sont le reflet du monde d’aujourd’hui. Les sujets sont ceux qui font notre société, comme Ali qui traite de l’immigration. Je ne serais pas surpris de voir un opéra sur Trump ou Poutine un jour, ce sont des figures importantes de notre monde. Ça ne serait pas indécent car les compositeurs ont toujours travaillé avec des sujets de leur époque. L’intégration de ces nouveaux thèmes doit être naturelle. Je pense toutefois qu’il ne faut pas sous-estimer la capacité des jeunes à comprendre le passé : trop materner revient à leur faire éviter systématiquement ce qui est ancien sous prétexte que c’est ancien. »
De plus, depuis toujours, les opéras dénoncent les problèmes d’une époque en montrant des passions exacerbées, des histoires au destin funeste ou des comédies faisant la part belle au ridicule. « Les héroïnes de Puccini (comme dans Madame Butterfly ou Tosca) sont montrées commes des victimes soumises pour justement dénoncer ce fait. Verdi, lui, défendait la condition de la femme dans une société où elle n’en avait pas. » Ainsi, les maisons d’opéras ne doivent pas tout transformer des œuvres pour que les spectateurs actuels puissent les comprendre : il suffit d’une mise en scène bien faite et peu vulgaire. Jean-Marc évoque une production récente de Don Giovanni de Mozart dans une salle de bourse : on comprend d’autant mieux, surtout dans les années 2020, la situation d’harcèlement sexuel dans laquelle les protagonistes se trouvent.

Le véritable problème de la fréquentation des salles d’opéra par les jeunes serait donc l’ennui. « Oui, puis il faut les y faire venir », insiste Jean-Marc. « Les maisons d’opéra ne peuvent pas tout faire ; c’est l’école et plus globalement la culture générale qui est dévalorisée dans une société où l’on ne fait que consommer. Il faudrait la donner par tous les moyens éducatifs. » Les médiateurs et animateurs socioculturels des maisons d’opéra proposent de plus en plus de contenu éducatif et informatif aux écoles, que les spectateurs peuvent aussi facilement retrouver sur Internet pour pousser plus loin la découverte.
Quelles sont les attentes du public de l’opéra aujourd’hui ?
« On va encore être obligé de dire que c’est une question d’état social. On ne cherche pas la même chose en fonction du milieu dans lequel on baigne. Quand de grands ados en fin de secondaire s’y rendent avec l’école, c’est parfois pour la première fois, parfois sans vouloir y aller. Leurs attentes sont sûrement que ce sentiment de ne pas avoir envie puisse être changé, transformé. Le milieu d’où l’on vient génère beaucoup l’intérêt que l’on peut avoir dans la culture. » Y aller entre amis, poussé par quelqu’un qui nous dit « Mais si, j’y suis déjà allée, tu vas voir, c’est super » peut aider à dépasser les aprioris, tout comme les contenus de vulgarisation que l’on peut trouver sur YouTube ou sur Instagram sur des comptes spécialisés. L’art lyrique n’est d’ailleurs pas si éloigné du quotidien des jeunes, notamment grâce à son utilisation dans les films ou les publicités. « J’ai fait écouter « La donna è mobile » à mes étudiants il y a 10 ans et leur ai demandé s’ils connaissaient cet air. L’un d’eux a levé la main et a lancé fièrement qu’il s’agissait de la musique des pizzas Dr. Oetker. Ça m’a fait sourire : c’est une bonne porte d’entrée dans le milieu. »
Par contre, le public de l’opéra n’est pas forcément curieux. On peut vouloir tenter l’expérience, renforcer son statut dans la société, venir pour le plaisir, mais, selon Jean-Marc, la diminution de la curiosité de ce public est un véritable problème : « On peut se demander pourquoi certains étudiants choisissent d’aller au Conservatoire s’ils se fichent autant de la musique. Ils jouent bien ou non de leur instrument, mais ne s’intéressent pas aux compositeurs, aux styles… ils deviennent des exécutants. C’est inquiétant. En effet, il s’agit de faire d’eux non seulement des musiciens, mais aussi des citoyens responsables intégrés dans la société, où leur message musical est culturel, chargé d’émotions et donc d’Histoire. Il faut être conscient de cela quand on étudie la musique. »
J’évoque le fait que l’on peut assister à des scènes absolument abominables à l’opéra, mais qui sont tout de même supportables bien qu’elles sont impactantes… « Oui, c’est stylisé par l’enrobage musical. Quand on y regarde bien, La Traviata, Tosca, Madame Butterfly ou Rigoletto, ce n’est vraiment pas drôle. Il n’y a pas d’air plus horrible que « La donna è mobile », mais tout le monde le chante. C’est tout l’art de Verdi dont nous devons prendre conscience. La pédagogie joue un rôle essentiel pour nous faire comprendre que l’art c’est plus que du divertissement. C’est le reflet d’une société dans laquelle nous sommes impliqués, et là se situe la plus-value de l’opéra. »
Dès lors, comment rêver le rapport des jeunes à l’opéra ? En somme, comment rendre compte de cette plus-value ?
« Je pense que ce qui pourrait être rêvé, c’est d’y trouver à la fois le divertissement et l’enseignement. C’est une idée très ancienne de Molière : « j’essaie d’éduquer les gens en les divertissant ». Les opéras contiennent des valeurs, des idées, des points de vue philosophiques qui peuvent décanter en nous. Et puis, ce n’est pas seulement un spectacle, mais c’est aussi un spectacle. » Eh oui : on peut faire le choix d’aller voir un opéra pour se cultiver, pour développer son esprit critique, pour se confronter à une autre réalité que la sienne, pour comprendre un peu mieux la société dans laquelle on évolue, mais, comme le rappelle Jean-Marc, « on peut s’y rendre en toute convivialité, aller boire un verre ou manger au resto et se dire qu’on a quand même appris quelque chose. Ça serait le rêve. »
Et puisqu’on parle de rêve, je finis par demander à Jean–Marc de me parler de son opéra préféré :
« Ce serait La Traviata donnée au Festival de Salzbourg en 2005, avec Anna Netrebko dans le rôle-titre. Ce choix peut paraître banal, et puis Verdi n’est même pas mon compositeur préféré. J’ai des amours différentes pour Puccini, Verdi ou Wagner. Mais quand j’étais jeune, je n’aimais pas l’opéra, je préférais la musique symphonique et la musique de chambre. C’est parce qu’on m’a demandé de donner des conférences sur l’opéra, et que ma toute première était sur La Traviata, que j’y ai pris goût. »
Guindé, élitiste, démodé, ennuyeux, cher, inaccessible, conservateur, pour les vieux… Et finalement, si vous veniez vérifier ça par vous-mêmes ?