Rencontre avec Set & Chloé
Ode à la lenteur

Entre récupération de bidules, installations immersives et science-fiction écologiste, Set Chevallier et Chloé Van Oost construisent à quatre mains un univers trickster où le bricolage devient langage.
« Quand tu bosses à deux, tu es tout le temps en train d'extérioriser, de voir si ça parle, de tester tes premières intuitions. »
Depuis 2020, les deux artistes élaborent des récits d'anticipation à la croisée de l'anthropologie, du design et des imaginaires science-fictionnels — dont Quazar, leur univers trickster1, projet fondateur qui continue de structurer leur pratique. Low-tech et résolument écologistes, elles reviennent pour le Calendrier Karoo sur ce qui les lie, ce qui les anime, et ce qui les attend de l'autre côté du monde.
Pour celles et ceux qui vous découvrent, comment définiriez-vous l'entité Set & Chloé ? Est-ce une troisième personne qui naît de votre collaboration, ou un dialogue permanent ?
CHLOÉ : C'est autant Set & Chloé que Chloé & Set, ça fait une entité. Et c'est un dialogue permanent entre nous deux.
SET : Il y a certaines tâches qu'on se partage suivant nos facilités respectives, mais il y a beaucoup de choses qu'on fait vraiment à quatre mains. On peut couler des pièces, enlever des épingles ensemble ‒ des gestes qu'une personne pourrait faire seule, mais qu'on fait à deux parce que la pratique fait partie de la conception. On a besoin de voir ça ensemble, avec deux cerveaux et quatre mains.
Et ça s'est construit au fil du temps ?
CHLOÉ : Ce qui nous lie, je pense, c'est qu'au-delà de tout, ce qui nous intéresse vraiment, c'est la manière de voir l'espace, de concevoir le travail, le design, la médiation. C'est une vision très globale et, à l'intérieur, on a plein de casquettes. Comme on n'est expertes en rien mais qu'on maîtrise un peu tout, on compose, on fait un pas chacune, toujours ensemble.
SET : L'avantage, c'est qu'à chaque projet, on change de technique. On a tendance à s'ennuyer et c’est vrai qu’être dans une production en série, au bout d'un moment, on en serait incapables. À chaque fois, c'est plutôt des intuitions, des envies.

Comment vous êtes-vous rencontrées ?
SET : On s'est rencontrées via une exposition que Chloé avait organisée au Palace, un peu par hasard, via une autre artiste.
CHLOÉ : C'était pendant le Covid, donc il y avait cette idée de créer un sens de circulation dans l'expo, ce qui a demandé de repenser toute une narration. En parlant, on s'est rendues compte qu'on avait les mêmes envies en termes de mise en place de récits, de médiations, de mise en scène. On a fait l'éclairage et la scénographie sur ce projet. Le fait de s'être rencontrées autour d'une curation globale et pas d'un projet personnel nous a permis de composer sans avoir une identité très marquée dès le départ.
SET : Aussi, on est aujourd'hui toutes les deux actives dans une profession qu'on n'a pas étudiée. Chloé venait de la gravure, de l'image imprimée. Moi, j'ai une formation de designer graphique. Le fait que ce soit un peu nouveau pour nous aussi, ça crée un terrain plus neutre. On démarre du même point.
Y a-t-il eu un déclic qui vous a donné envie d'explorer quelque chose de nouveau par rapport à ce que vous aviez étudié ?
CHLOÉ : Pour ce qui est de la gravure, c'est un médium assez technique, qui parle à un petit monde. J'en étais arrivée à un stade où je faisais des gravures hyperréalistes, mais ça ressemblait à de la photo ‒ ça ne servait plus à rien. Je voulais quelque chose qui parle à plus de gens. De toute façon, je n'avais pas de matos, d'où l'expo que j'ai montée au Palace. En sortant des études, je me suis rendu compte qu'il fallait se bouger, que personne n'allait venir me chercher.
SET : Moi, l'idée d'aller travailler dans une agence, un studio, faire des logos, être dans l'exécution, ça me déprimait. Et le fait de travailler à deux aussi, ça permet d'éviter un truc : quand je travaillais seule, j'avais vite l'impression de tomber dans un monde intérieur, très dur à transcrire à des gens extérieurs. Des cosmogonies personnelles c'est bien, mais c'est dur à partager. Quand tu bosses à deux, tu es tout le temps en train d'extérioriser, de voir si ça parle, de tester tes premières intuitions.
À Bruxelles, l’effervescence créative est indéniable, mais de plus en plus de lieux sont menacés et/ou ferment. Comment sentez-vous ce climat pour la jeune création ?
SET : C’est compliqué mais on a la chance d'avoir le statut d'artiste, et je me sens hyper privilégiée de l'avoir. Je préfère avoir ce statut et galérer plutôt que de tourner dans un boulot alimentaire. Mais ça reste très précaire, c'est un métier qui n'est pas du tout considéré. J'ai des repas de famille où les gens disent « t'es artiste, tu vis d'amour et d’eau fraîche », alors que c'est énormément de travail qui est invisibilisé, dans des conditions parfois difficiles avec les ateliers pas bien chauffés, sans les protections qu'il faut... C'est la première fois que j'ai compris ce que c'était d'avoir la foi, parce que si tu ne l'as pas, à quoi bon ?
CHLOÉ : On voit qu'il y a un certain niveau d'art qui est mis de côté ‒ tout ce qui est plus social, qui vise plus d'enrichissement personnel, de rencontre, de partage. Ça donne plutôt envie d'aller travailler des formes qui s'ancrent dans des communautés, des collectivités. Notre prochain projet va aller dans ce sens avec l'envie d'être plus irrévérencieux, assumer un peu plus qui on est, se sentir légitimes.
La précarité des espaces physiques influence-t-elle votre esthétique low-tech et votre manière de penser les projets ?
SET : Il y a ce moment où l’on a travaillé dans un espace qui était franchement un sous-sol, ambiance fuites d'eau et mérule, super froid. Du coup, ça nous a donné envie, pour Quazar, d'aller travailler en extérieur, au soleil. Et c'est vrai que nos pièces ressemblent un peu à notre atelier.
CHLOÉ : Ça s'influence, mais ça va au-delà. C'est aussi l'espace urbain, le fait qu'on habite à Bruxelles, qu'il y a beaucoup de choses qui traînent dans la rue. On est rentrées dans un truc de récupération lié à ça. Et quand on n'a pas beaucoup de moyens, on est plus ingénieuses. On va réparer plutôt que racheter, on entre dans une logique du bricolage.

Pour le Calendrier Karoo, vous avez fait un montage de plusieurs de vos installations. Pourquoi être parties sur la technique du collage ?
SET : Vu qu'on fait des projets avec une conception très arborescente, c'est difficile de donner une seule image représentative. Il y avait aussi l'idée de raconter une histoire ‒ comme dans nos installations où il y a vidéo, son, sculpture et performance ‒ mais tout ça rassemblé dans une seule image. Ce n'est pas notre pratique habituelle de faire des photomontages, c'était une manière nouvelle de communiquer sur notre travail.
CHLOÉ : Dans nos installations, il y a toujours plein d'indices un peu cachés, des trucs à observer, à aller chercher. Il y a une histoire de jeu. Et il y a des images plus subjectives, type jeu vidéo, où l’on nous voit bricoler, travailler les choses. Ce qui nous intéresse, ce n'est pas la finalité nécessairement, mais tout le processus.
SET : On ne se voyait pas mettre une seule pièce, un truc monolithique. Ce qui nous intéresse, c'est l'assemblage. Comme sur notre site, sur la page d'accueil, tu as plein de bidules et tu peux les assembler, t'amuser avec eux. Ça combine recherche, fragments de travaux passés, et ça fait un peu un inventaire mine de rien. Ça fait aussi écho à notre pratique qui n'est pas focalisée sur une œuvre isolée mais sur un dialogue entre toutes les pièces et la narration qu'on crée autour.
Si vous aviez carte blanche, sans contrainte de budget ni d'espace, qu'aimeriez-vous créer ?
CHLOÉ : En vrai, j’ai l'impression qu'on a déjà carte blanche.
SET : On prendrait un atelier un peu moins froid, ça c'est sûr. On se paierait un peu plus. Mais je ne pense pas qu'on changerait vraiment notre manière de travailler. Les contraintes, ça stimule. Surtout dans une logique de bricolage où l’on travaille à partir de matériaux qu'on trouve autour de nous plutôt que d'aller acheter tout fait.
CHLOÉ : Le fond reste le même, mais la forme serait peut-être moins dans la galère. On sait à peu près ce qu'on va faire jusqu'au printemps 2027. On a toujours un ou deux ans d'avance en projection, et entre-temps, un million d'idées. Ce qu'il nous faudrait, c'est plus de temps encore. Je pense qu'il nous faut plusieurs vies pour faire tout ce qu'on a envie de faire.
Concrètement, qu'est-ce que vous avez prévu prochainement ?
SET : On est très contentes parce qu'on a réussi à monter le projet qui nous tient le plus à cœur : continuer Quazar dans une version aquatique, Aquaquaz. C'est une forme qu'on a déjà pu tester en Suisse en 2024. On part à Java, en Indonésie, début mai, pour un tournage de quatre mois. Ça sera un mélange de bruitages, de pièces filmées, d’interviews autour du low-tech, du bricolage et des questions écologiques. Tout le matériel capté sera intégré dans une exposition un peu à l’image de Quazar, qu'on réalisera pour 2027 avec l’aide d’une artiste en postproduction, ce qui est vraiment cool.
CHLOÉ : Et on a gagné le prix Médiatine 2026 qui nous permet de faire une résidence à POELP, à Anderlecht. L'idée là-bas, ce sera de réfléchir autour de l'installation : comment montrer des médias numériques sous d'autres formes. Une future exposition est prévue fin 2027, début 2028. Quelque chose de très grand, le genre de projet qu’on fait tous les cinq ans.
SET : On est dans un timing parfois long, où on pourrait utiliser des découpes CNC laser pour un rendu industriel pour accélérer la production. Mais ce qu'on préfère, c'est récupérer, poncer des parties pour faire comme si ça avait été réalisé de manière industrielle. Ça prend énormément de temps. Mais c'est bien aussi, la lenteur.