Tu cherches quoi ? d'Adrien Le Bot
Rencontres périphériques

Tu cherches quoi ? demande le petit opus d’Adrien Le Bot à une cinquantaine d’hommes rencontrés sur divers lieux de dragues en France, plus ou moins cachés, sur des parkings, des aires d’autoroutes, des toilettes publiques ou derrière une nature protectrice. Ni étude sociologique, ni littérature, le recueil de récits publié chez les éditions Allia nous laisse entrevoir une réalité plus diverse qu’il n’y paraît.
L’anthologie de courts témoignages anonymes qu’est Tu cherches quoi ? d’Adrien Le Bot nous révèle un monde deviné mais peu connu, celui des lieux de drague qui concernent très majoritairement des rencontres homosexuelles et qui sont à la fois parties intégrantes de la société, mais quelque part invisibles, comme s’il fallait des lunettes spéciales pour les voir. Racontés par les hommes qui les fréquentent, ces lieux parfois recherchés, mais aussi découverts par hasard, fréquentés de manière assumée ou non, font se cotoyer des personnalités et des désirs multiples : des hommes à la recherche d’autres hommes, d’autres pratiques, d’un refuge, de tendresse, de soumission, de nouveauté, de sexe, d’anonymat, d’animalité, de voyeurisme, d’échappatoire.
« Je viens pour jeter le verre. [...] Tu veux que je te raconte un truc ? Moi, je suis marié tu vois, avec une femme bien sûr. J’ai une vie normale, assez banale même. [...] Une vie banale, à l’exception que j’achète beaucoup de verre. [...] Je m’en bats un peu les couilles de la planète pour se dire clairement les choses. Par contre, je suis très soucieux du recyclage. C’est mon alibi pour venir ici. Ma femme ne doit pas savoir. Ça la détruirait pour rien, car ici c’est pas ma vie. »
On glisse sur le style « harmonisé » de ces courts récits, en achoppant sur l’une ou l’autre phrase crue. De manière générale, les témoignages sont travaillés de façon à ce que la lecture soit fluide. Des traces de l’oralité sont présentes, même si le recueil n'est pas une retranscription brute de ces témoignages. Cela floute légèrement l’idée que l’on pourrait se faire de certains personnages, en leur devinant une origine sociale ; il reste principalement l’expérience du lieu comme identité centrale des personnages. La force du livre, finalement, est d’éviter le commentaire d’analyse (pourtant, Le Bot est l’auteur d’une thèse sur le sujet). Le lecteur est exposé aux récits, et se laisse aller à ses propres réflexions. La voix de l’auteur et ses questions ne sont pas retranscrites, mais sa présence se devine par le biais des témoignages repris dans le livre ; certains l’interpellent, le questionnent, lui parlent parfois avec un peu d’agressivité, voir même tentent de le draguer.
« Éclairé donc de mon téléphone, je suis tombé nez à nez avec un troupeau de sangliers. Une rencontre complètement improbable, un surgissement de bêtes sauvages dans ma réalité. [...] Cette rencontre avec les sangliers aura été un choc, comme une irruption dans la routine, travail, dodo. J’ai alors pris conscience de mes droits et de là où ils s’arrêtaient. [...] Ces sangliers m’ont rappelé que nous ne sommes qu’une partie des habitants de ce monde et que, comme eux, nous nous faufilons entre le mur et la forêt pour nous cacher. [...] Venir ici, c’est me rappeler cette sensation et expérimenter des choses qui jusqu’ici semblaient inexplorables. [...] Par exemple, la sensation de chasser l’autre. »
« Et toi, lecteur, que cherches-tu ? » semble demander le livre. Fascination, voyeurisme, curiosité, questionnements se mélangent à cette lecture qui laisse entrevoir une réalité bien plus complexe qu’on aurait pu la penser, et qui est une réelle addition au paysage littéraire.