critique &
création culturelle

Zones de Pauline Vanden Neste et Tom Lyon

Un projet en mouvement
Dé/nicher #5

Pauline et Tom sont deux artistes en réflexion sur le monde qui les entoure et la manière d’en parler. La création de leur second projet, Zones, marque une évolution de leur pratique photographique à deux. Karoo les a rencontrés pour discuter de leur série en devenir et de leur duo résistant au confort.

Pauline et Tom sont deux photographes belges qui se sont rapprochés lors de leurs études en photographie à l’École Supérieure des Arts Le 75. Ils travaillaient tous les deux, et pour des raisons différentes, sur le canal qui traverse Bruxelles. Au fil du temps et du hasard, la rencontre de leurs démarches artistiques est devenue évidente. Ils ont donc d’abord mis en commun leurs réflexions et ensuite décidé de les fusionner en un projet.

Zones est leur seconde collaboration. Elle suit la lignée de la première, On est venu ici pour la vue, qui se focalise sur le quartier Aurore, au sud d’Anderlecht, tout en s’en démarquant. Avec ce nouveau projet, ils étendent leur champ d’étude en abordant les alentours de ce quartier, notamment Laeken, Molenbeek et Anderlecht. Tom reconnait que « c’en est presque devenu boulimique ».

Leurs photographies documentent sensiblement ces lieux, en pleine mutation, touchés par le Plan Canal lancé par la ville de Bruxelles dans le but de les dynamiser et d’y construire de nouveaux logements. Selon eux, c’est un des plus gros enjeux politique, social et économique de Bruxelles : c’est pourquoi il est important d’en parler. À travers leurs images, ils questionnent notamment le système de gentrification que favorise ce Plan Canal.

La particularité de leur travail est que les deux photographes fonctionnent comme une équipe (pour reprendre leurs mots) : à partir d’un même appareil photo, un argentique, ils construisent un regard à deux. « Le choix est d’abord lié à des raisons mécaniques et techniques, confie Tom. L’appareil est composé d’un boîtier lourd et encombrant, caractérisé par une utilisation lente. En plus d’avoir une grande vitre, la visée centrale, nécessitant un regard par le dessus, favorise la construction d’un regard à deux. » Tom ajoute que la dynamique de groupe offre une énergie qui se maintient sur le long terme :

« Ce qui nous tient à deux, c’est que c’est chouette de créer ensemble et de ne pas être dans un processus solitaire qu’impose souvent la création photographique. »

Quand ils ont commencé à photographier ensemble, c’était nouveau pour eux de mélanger leurs regards afin d’obtenir une seule photographie : ils cherchaient encore leur langage. Pauline avance que « être à deux nous a permis d’être dans le discours, de verbaliser notre création, de nous questionner sur les éléments qu’on voulait photographier ou non, de faire de la constitution de l’image une discussion de surface, un débat. » Selon eux, on le fait moins quand on est seulement avec son propre œil.

Le processus de l’argentique ne permet pas de photographier sur le vif et Pauline avoue que « fonctionner comme cela ne nous intéresse pas : nous sommes assez contrôlants dans notre manière de concevoir les images ». C’est important pour eux qu’il y ait une conscientisation, c’est-à-dire qu’il y ait une discussion, une participation des personnes vivant dans les lieux qu’ils mettent en image.

« La fiction en dit plus que l’image première et réelle. »

Par rapport à ça, travailler à deux est favorable : pendant que l’un maintient le contact avec les personnes rencontrées, l’autre gère les réglages.

Avec Zones, scénariser ce qu’ils photographient est un objectif. Comme le dit Tom, « il y a ce que l’image renvoie esthétiquement, mais aussi le travail qui se cache à l’arrière. C’est pourquoi on envisage d’autant plus de questionner les personnes avec qui nous sommes en contact sur ce qu’ils pensent de leur rue ou de leur quartier, voire comment ils le mettraient eux-mêmes en photo ».

Plus généralement, leur nouveau projet, Zones, représente une nouvelle manière d’envisager leur collaboration. Avec On est venus ici pour la vue, ils fonctionnaient intuitivement et avec curiosité, alors que maintenant ils disent réfléchir au préalable et définir leurs intentions tout en restant ouvert à l’inattendu et à ce qu’il peut offrir.

« Avec le premier projet, on découvrait un lieu défini et on racontait, par le biais de la photographie, ce qu’il s’y passait, ceux qu’on rencontrait. On n’avait pas envie d’un projet conceptuel, mais de témoigner d’une certaine réalité inconnue pour nous également. On a parfois eu l’impression de rester en surface. Avec le second projet, on essaye de complexifier le processus photographique, la manière dont on fait le portrait d’un lieu. Avec Zones, on a envie d’aborder ce qu’on ne voit pas au premier regard et pour ça, on a dû trouver des moyens pour accéder à des lieux précis ou pour entrer en contact avec certaines personnes », précise Pauline.

Tom explique aussi que c’était important pour eux de développer une nouvelle dynamique car « photographier, ça pousse à aller dénicher, mais il y a quelque chose de piégeux dans cette pratique : on projette ses propres manières de voir et donc on ne va pas les découvrir. Sans s’en rendre compte, on peut exposer ce qu’il y a dans notre esprit, ce qu’on projette du lieu. Parfois, même en passant par l’inconnu et la découverte, on reste dans ses propres certitudes et pensées. En photographie, il y a quelque chose de pervers et de dangereux, il faut toujours se questionner sur le point de vue à partir duquel on regarde. C’est pour ça qu’on se questionne beaucoup, pour ne pas tomber dans un confort et surtout, pour rester juste ».

Tom surenchérit que Zones n’est pas une suite, c’est plutôt une nouvelle manière de questionner cet endroit : « On tente de se détacher d’un territoire donné et d’aller vers quelque chose de plus large. On n’a plus envie de parler d’une manière d’habiter un endroit en particulier, mais d’aborder en général la manière d’habiter une zone. Avec le temps, on essaye davantage de trouver un équilibre. C’est important de partir de l’autre, de l’inconnu, d’un lieu, d’arpenter et de trouver, mais plus on avance, plus on ressent le besoin d’aller vers le concept.» Cette ambition de porter un regard plus large et plus complet sur ces quartiers bruxellois, c’est ce qui les a poussés à continuer d’en parler.

En étendant leur champ de recherche, ils se sont confrontés à mille réalités, ce qui les a obligés à clarifier leur angle d’approche. En plus, avec le temps, les lieux ont changé, ce qui a entraîné de nouveaux enjeux. Pauline confirme que « c’est quand même la quatrième année qu’on travaille sur le canal, on connaît les lieux maintenant, ça nous a donné envie de travailler sur des choses précises ».

Ce qui les intéresse avant tout pour ce second projet, ce sont les endroits où ça résiste. En effet, les zones dont ils parlent se modifient et face aux changements, des choses résistent. Leurs photographies abordent les quartiers impénétrables, les personnes qui s’enracinent malgré le Plan Canal, ce qui prend ou ceux qui prennent place dans les immeubles construits mais non vendus.

« On veut montrer ce qui est mis en place en matière de ressources d’habitation dans ces lieux en pleine mutation », ajoute Pauline.

Zones est un projet en devenir : des photographies existent, mais aucune forme définitive n’est établie. Cet échange s’inscrit dans un moment pivot où tout est en train de se construire. À l’image des quartiers bordant le canal, tout est en mouvement. Mais peut-être est-ce à ce moment précis, qui se situe sans aucune délimitation, que Tom et Pauline s’approchent le mieux d’une certaine réalité.

 

 

ndr : Zones fait partie des lauréats du Prix National de Photographie Ouverte et sera exposé au Musée de la Photographie à Charleroi du 1er juin au 29 septembre 2024 ! ⁠En septembre, une exposition en collaboration avec le collectif Gilbard aura également lieu à Anderlecht : à suivre !

Même rédacteur·ice :

Zones
De Pauline Vanden Neste et Tom Lyon
2021 - en cours

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