Nouvelle scène culte sur Karoo : la rencontre entre un ogre maigrelet et une jeune fille qui n’écoute que son instinct, ou comment Ofelia manque de finir engloutie par un monstre. Le Labyrinthe de Pan (2006) de Guillermo del Toro.

En 1944, Ofelia rejoint avec sa mère le moulin où son beau-père, le capitaine Vidal, s’est établi pour étouffer la guérilla anti-franquiste qui sévit dans la région. Peu de temps après, la jeune fille rencontre un faune qui lui annonce qu’elle n’est autre que la princesse Maona. Le labyrinthe où le faune se terre est un des derniers portails qui permettrait à la princesse de rejoindre son vrai père dans le Monde des Abîmes, mais avant cela, explique le faune, il faut être sûr que la jeune fille n’est pas devenue mortelle. Pour se faire, elle devra passer trois épreuves. La rencontre avec l’homme pâle concerne la deuxième étape de son parcours.

 

Munie de la craie blanche que le faune lui a donnée, Ofelia, jouée par Ivana Baquero, dessine une porte sur l’un des murs de sa chambre. Elle a été avertie : il lui faudra revenir avant que le dernier grain du sablier ne soit tombé, et il ne lui faudra ni manger ni boire une fois descendue dans cet autre monde. Une musique dramatique accompagne l’ouverture du passage. S’y mêle aussi un souffle d’air, ou plutôt une inspiration gutturale menaçante. La caméra glisse à reculons, quittant un instant Ofélia, observatrice du long couloir qui se découvre au spectateur. Les couleurs ocres et dorées offrent un nouvel univers qui tranche avec les tons froids de la chambre de la petite. Le monde imaginaire présente un côté utérin, chaleureux. Comme l’explique le réalisateur Guillermo del Toro, Ofelia désire rester au plus près de sa mère. C’est là l’idée qu’elle se fait du bonheur absolu.

Ofelia retourne le sablier et, munie d’une chaise, elle descend. Le souffle oppressant hante toujours les lieux. Elle jette un dernier coup d’œil aux grains qui s’écoulent déjà. Au plan suivant, craintive, elle marche lentement. La caméra, toujours en mouvement, la suit et découvre avec elle l’antre de l’ogre : une salle voûtée, plantée de piliers, au centre de laquelle une longue table se dresse, pleine de cruchons, de verres et de plats d’or où abondent  des mets à l’allure succulente : tartes, viandes, crabes, gelées, plateau de fruits… Un défilé alléchant qui mène, par un traveling, jusqu’à l’assiette de l’homme pâle. Ofelia lève alors subitement les yeux, prise d’un soubresaut. L’ogre amaigri est là, il ne bouge pas. Intriguée, la jeune fille regarde l’assiette du monstre, où deux globes blancs et rouges reposent. La tête de l’ogre est dépourvue d’yeux, et seules deux fentes, semblables à celles présentent sur le ventre d’une raie manta, accompagnent une bouche inexpressive. Pour l’anecdote, lors du tournage, il a fallu cinq heures et quatre personnes afin de maquiller l’acteur Doug Jones et le revêtir de son costume. L’acteur joue aussi le personnage du Faune dans le film, et était déjà habitué à tourner avec Guillermo del Toro et à endosser ce genre de rôle puisqu’il avait déjà précédemment incarné Abraham « Abe » Sapien dans Hellboy (2004), un être amphibie, rôle qu’il reprendra dans la suite Hellboy 2 : Les Légions d’or maudites (2008).

La pièce en elle-même, où se déroule l’essentiel de la scène, fait écho à la salle à manger du capitaine Vidal, elle aussi constituée d’une longue table menant vers une cheminée. Un parallèle bien à propos dès lors que le beau-père d’Ofelia peut être considéré comme le grand méchant de l’histoire, un monstre à sa façon, bien qu’humain. Les décors, réalisés sous la direction de Ramón Moya, ont valu au film un Oscar. La photographie et le maquillage lui ont aussi rapporté deux autres récompenses ; et la scène dépeinte ici illustre parfaitement les raisons de ce succès.

Après avoir observé l’homme pâle siégeant en bout de table, Ofelia regarde au plafond. Le mouvement circulaire de sa tête est répété par une caméra qui découvre plusieurs fresques relatant l’histoire de l’ogre qui tue et mange des enfants. La respiration d’Ofelia s’accélère, et son regard finit par se poser sur un empilement de chaussures ; celles, sans nul doute, des nombreuses victimes dégustées par le monstre. Petit à petit, la tension se construit. Trêve d’observation, elle libère les trois fées de sa sacoche afin de pouvoir accomplir sa deuxième épreuve. Celles-ci la conduisent vers trois minuscules portes. L’une des fées lui indique celle du milieu. Mais, bien qu’Ofelia introduise dans un premier temps la clé dans la serrure indiquée, elle opte finalement pour la porte de gauche. Ce geste de désobéissance n’est pas anodin. Ce n’est pas la première fois qu’Ofelia juge et agit par elle-même, sans considération pour ce qu’on pourrait lui dire. Et ce geste annonce à la fois son comportement lors de la troisième épreuve, où elle refusera de suivre le diktat du faune, mais aussi la suite même de la scène que nous décrivons ici. 

L’époque dans laquelle se situe l’histoire est propice à des personnages à la fois désobéissants et obéissants. La mère d’Ofelia se soumet ainsi à son nouveau mari, alors que des personnages comme Mercedes, ou le docteur vers la fin du récit, décident de s’opposer au pouvoir en place, tout comme les rebelles cachés dans la forêt.

Alors que le temps s’écoule dans le sablier, les gestes d’Ofelia restent mesurés. Elle ne s’inquiète pas outre mesure, une attitude qui reflète parfaitement l’innocence de son personnage. Après quelque peine, elle arrive finalement à extirper un poignard de l’excavation se trouvant derrière la porte qu’elle a ouverte. Tout comme la clé qu’elle a dégotée dans la première épreuve aura servi ici, le poignard qu’elle vient de récupérer sera utile à l’accomplissement de la dernière épreuve. Aussi, on peut voir un enchainement ou emboitement logique entre les différentes étapes nécessaires pour prouver au faune qu’Ofelia n’est pas devenue mortelle. Le poignard récupéré, Ofelia se retourne. Elle observe alors un peu plus l’homme pâle, toujours immobile. Elle longe la table avant de s’arrêter. La caméra, aussi curieuse qu’elle, se meut et s’intéresse ensuite, au moyen d’un gros plan à des grappes de raisins. Une fée fait de grands gestes avec ses bras. Il ne faut pas y toucher. Mais Ofelia, fidèle à elle-même, balaie d’un revers de la main l’être magique. Elle vérifie : non, l’homme pâle n’a toujours pas bougé et ne semble pas sur le point de le faire, à quoi bon s’inquiéter. Encore les mises en garde d’une fée, encore un mouvement de la main pour l’écarter. Elle englouti un premier raisin.

À ce moment-là, on quitte la jeune fille pour se glisser vers les doigts longs du monstre qui s’éveillent. Une main, puis l’autre. Un, deux, trois et quatre sons musicaux et angoissants déchirent tour à tour une quiétude jusque-là relative. L’homme pâle se met à bouger. Il récupère sur son assiettes les deux globes, et les insère dans les fentes au creux de ses paumes. Il rapproche ses mains des extrémités de sa tête aveugle et se constitue ainsi un visage. Le voilà à présent muni d’yeux. Insouciante, la jeune fille mange son second raisin. Mais finalement alertée, elle se retourne pour se trouver nez à nez avec le monstre, qui attrape à la volée deux des fées. Il arrache la tête de la première et croque la deuxième au niveau du buste. Le sang coule aux commissures de sa bouche sans lèvres. Il se lèche les doigts pendant qu’Ofelia s’enfuit en courant. Ensuite, le monstre la pourchasse. Munie d’une main qu’il élève pour voir où il va, il hurle d’une voix stridente et se déplace de manière saccadée sur ses deux jambes chétives. Le monstre est maigre, et l’on comprend qu’il n’a pu se sustenter depuis bien longtemps. Les plats sur la table de sa salle à manger ne l’intéressent pas, il ne festoie que de l’innocence de jeunes enfants.

Le sablier, pendant ce temps, s’écoule jusqu’au tout dernier grain. Ofelia, le souffle court, voit la porte qui se ferme face à elle. Munie de la craie, elle tente dès lors dans la précipitation de créer un nouveau passage, mais le morceau de calcaire se rompt au contact de la pierre. L’homme pâle arrive à l’arrière-plan du champ de la caméra. Ofélia se retourne. Le monstre dresse à nouveau une main devant lui, avant de continuer à s’approcher. La jeune fille monte sur le dossier de la chaise pour pouvoir dessiner au plafond du couloir. Dangereusement, le monstre s’avance auprès d’elle. Ofelia finit par ouvrir une trappe. L’ogre affamé manque de lui agripper les jambes, mais elle parvient à se glisser à temps par l’ouverture.

La trappe une fois refermée, la tension se dissipe petit à petit, la mélodie qui tambourinait jusqu’alors se mourant lentement.

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Le Labyrinthe de Pan

Réalisé par Guillermo del Toro
Avec Ivana Baquero, Doug Jones, Sergi López, Maribel Verdú
Espagne, 2006
118 minutes