2084, un absolutisme religieux. Boualem Sansal nous dépeint de manière fictionnelle et philosophique une société totalitaire et rétrograde. Mais si c’était réel ? La dystopie se veut actuelle, fondée sur nos peurs et nos troubles.

En 2084, le monde tel qu’on le connaît a bien changé. Un seul pays, totalitaire et éclairé, divisé en soixante provinces, domine la Terre : l’Abistan. À sa tête, Yoläh, Dieu unique et surpuissant, et son Délégué Abi, omniscient, omnipotent et immortel. Leurs volontés sont directement transmises aux Honorables et hauts fonctionnaires, qui font presque office de prophètes et s’assurent de faire régner l’ordre. Le peuple vit quant à lui dans des conditions sommaires, en totale abnégation et en adoration pour Yoläh, qui guide chacune de leurs pensées et actions. La pensée unique est d’application, et chacun se dévoue avec joie à sa foi. Ati va pourtant remettre en cause cette société. Il comprend notamment qu’elle est fondée sur l’amnésie : avant Yölah, rien n’existe ; il est la cause et la conséquence de toutes choses. Et si un événement vient perturber la réalité établie, l’Histoire se réécrit miraculeusement, et trouve des prétextes pour intégrer chaque fait nouveau. Ati entame alors un périple vers l’Appareil du pouvoir pour comprendre son monde, à la recherche de la vérité et d’une liberté rêvée.

[…] Leur virée dans le ghetto de Balis et leur traversée de Qodsabad […] les avaient ancrés dans l’impression que l’Abistan n’existait pas, que Qodsabad n’était qu’un artefact, un décor de théâtre qui cachait un cimetière, et, pis, leur avaient fiché dans la tête la sensation affreuse que la vie était morte depuis longtemps, et que les gens étaient à ce point endommagés par leur inutilité qu’ils ne voyaient pas qu’ils étaient de vagues relents de vie, des souvenirs douloureux qui erraient dans un temps perdu.

2084, la fin du monde a reçu en 2015 le grand prix du Roman de l’Académie française, et c’est mérité, malgré le casse-tête que peut représenter le livre. L’écriture très philosophique rend la lecture ardue et peu fluide, et 2084 sonne comme un plaidoyer, une ode à la liberté - de croyance, de penser, d’expression... La narration retarde ainsi l’avancée des péripéties des personnages principaux, et se concentre plutôt sur des cheminements de pensées. Si la dénonciation du système reste l’élément central de l’histoire, elle demeure tout de même sous-jacente chez Ati. La révolte des personnages « lucides » n’est que très douce et passive, toujours respectueuse de ce Dieu, de cette religion et de cette société. Cette dualité se traduit par l’utilisation dominante de monologues dans le récit, qui caractérise le processus réflexif d’Ati, qui lutte face à cette croyance si profondément ancrée en lui et en ses pairs. Le narrateur externe introduit une écriture descriptive : on ne comprend pas vraiment les motivations d’Ati ; son changement d’état d’esprit se fait sans réelle raison apparente. Ati sert ainsi de prétexte à la description d’un monde précis, pensé dans les moindres détails. Son destin importe peu, seul compte le système dans lequel il évolue.

Le décor que plante Boualem Sansal semble être lui-même un prétexte à l’expression de ses propres peurs face à un pays qu’il aime et admire, mais dont il dénonce les dérives au fil de ses romans. L’auteur est en effet Algérien, et n’a jamais cessé de vivre dans son pays. Plusieurs de ses écrits y sont pourtant censurés par le régime, qui considère ses romans comme subversifs.

2084 n’échappe pas à la volonté critique de Boualem Sansal qui imagine ici une société née suite aux extrémismes religieux actuels. L’Abistan fait ainsi référence à l’ère du terrorisme : que deviendrait le monde si les extrémistes venaient à tout détruire, anéantir nos civilisations occidentales et notre mode de vie, et régnaient sur tout et sur tous. C’est ce que suggère le roman, bien qu’il dépeigne une époque lointaine, bien après cette date de 2084 : la narration prend plutôt place cent ans au moins après notre 2018. Si les débordements pour en arriver là trouvent leur origine dans les maux du présent, ils ont toutefois dû se développer sur une succession d’évènements extrêmes et peu probables.

Et c’est là toute la force et toute la magie du genre dystopique : transposer petit à petit et presque à l’insu du lecteur cet univers totalement fictionnel à notre réalité. On y vit la confrontation de deux mondes. La dystopie vient nous titiller dans nos habitudes, nous déranger de manière subtile et déguisée, de sorte que l’on porte une réflexion sur notre quotidien et nos sociétés, qui semblent pourtant, à première vue, si éloignées du monde décrit.

Autrement dit la religion est-elle intrinsèquement tournée vers la dictature et le meurtre ?

Les éléments qui mènent à ce nouveau monde sont vagues et flous. Le roman liste brièvement une série de catastrophes réalistes selon notre époque, mais pourtant peu expliquées. Guerres nucléaires, invasions, famines, épidémies, chamboulements climatiques…

[…] Il y avait eu un changement climatique de taille qui avait fait le reste, il avait bouleversé la géographie de la planète, plus rien n’était à sa place, les mers, les terres, les montagnes et les déserts avaient été tourneboulés comme ils ne l’avaient jamais été au cours des âges géologiques, et tout cela en une seule vie d’homme.

Ce n’est que plus tard que les explications se font plus concrètes. Comme si la trame s’était déroulée de manière suggestive pour éveiller l’esprit critique du lecteur et son imaginaire, pour ensuite venir le confirmer en étayant des faits plus précis. On parle alors de guerres successives. Suite à cet ensemble de guerres nucléaires qu’on imagine déjà extrêmement destructrices, le monde s’est reconstruit par la force autour des dérives d’une religion, dont on n’aurait au départ gardé que certains aspects extrêmes et militaires.

Le Gakbul1 […] était déjà dénoncé par tous comme une forme dégénérée d’une brillante religion d’alors, que l’Histoire et les vicissitudes avaient cependant mise sur une mauvaise pente, qui avait révélé et amplifié ce que cette religion pouvait contenir de potentiellement dangereux.

Les références à des préceptes religieux familiers sont donc constantes. Pourtant, aucune religion qui nous soit connue n’est jamais citée ouvertement.

En titrant son roman 2084, Boualem Sansal annonce le thème d’entrée de jeu : un univers dystopique classique ; une science-fiction anxiogène d’anticipation sociale. En faisant référence à un des maîtres en la matière, l’auteur fait appel à notre imaginaire et à nos souvenirs littéraires, histoire de nous donner un avant-goût du genre. La comparaison est évidente, facile, plus que suggérée. Mais l’auteur, au contraire d’Orwell, se veut rassurant dès les premières lignes en dédramatisant sa démarche. Il commence ainsi son ouvrage par un paragraphe d’avertissement : tout est faux, fictionnel, inventé.

Dormez tranquilles, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle

Pourtant, les accents de vérités et les références à notre civilisation se trouvent à la fin du roman, quand les démarches d’apaisement de l’auteur ne sont plus très présentes dans les esprits. Le lecteur reste donc confus et un certain malaise ne peut s’empêcher de s’installer face au réalisme de la fiction. L’avertissement du début peut ainsi sonner comme ironique, surtout au vu de certaines phrases que l’auteur met dans la bouche de ses personnages :

Il avait vu arriver 2084, et suivre les Guerres saintes et les holocaustes nucléaires ; plus fort, il vit naître l’arme absolue qu’il n’est besoin ni d’acheter ni de fabriquer, l’embrasement de peuples entiers chargés d’une violence d’épouvante. Tout était visible de chez prévisible mais ceux qui disaient « Jamais ça » et ceux qui répétaient « Plus jamais ça » n’étaient pas entendus. Comme en 14, comme en 39, comme en 2014, 2022 et 2050, c’était reparti. Cette fois, en 2084, c’était la bonne. L’ancien monde avait cessé d’exister et le nouveau, l’Abistan, ouvrait son règne éternel sur la planète.

Les références au 1984 de Georges Orwell ne s’arrêtent pourtant pas au titre. Si les dystopies sont radicalement différentes sur le fond, Sansal laisse quelques clins d’œil à son prédécesseur au fil du récit. 1984 devient par exemple la date de construction d’un bâtiment emblématique de l’univers abistanais. Plus subtile encore, Abi sera affectueusement surnommé Bigaye, habilement dérivé de Big Eye, référence directe à Big Brother – celui qui contrôle tout et domine tout le peuple abistanais avec son œil unique.

L’œuvre de Georges Orwell s’inscrit comme un avertissement face aux technologies de l’époque, et la fin de 1984 se veut pessimiste, afin de mener au mieux réflexion et changement. En effet, à la fin du roman, Winston est endoctriné par le régime, et Big Brother assure sa supériorité en étouffant toute révolte possible. Sansal s’inscrit dans la même lignée, en mettant en lumière les jeux de pouvoir des Honorables, qui profitent en toute conscience de l’absurdité de la religion établie. Pourtant, dans la même lignée que son avant-propos où il se veut optimiste, Sansal offre une lueur d’espoir avec la fin ouverte de son roman2.

De quoi le monde sera-t-il réellement fait ? L’échappatoire est-elle possible ? Comme pour nos sociétés, le doute reste entier.

En savoir plus...

2084, la fin du monde

Écrit par Boualem Sansal
Gallimard, 2015
331 pages


  1. Livre sacré. 

  2. SPOILER ALERT Les dernières pages suggèrent l’existence d’une possible frontière, d’un autre monde libre, en bordure de l’Abistan. Cet endroit géographiquement inconnu et vague va être confirmé par plusieurs questions ouvertes qui expliqueraient quelques énigmes posées en début de récit. L’épilogue infirme l’existence de cette frontière qu’Ati n’aurait jamais atteinte. Pourtant, ce fait est contrebalancé par un avertissement en début de prologue. En effet, celui-ci est constitué de coupures de presse de différentes institutions abistabanaises ; la subjectivité y est donc de mise.