Avec L’Arbre-Monde qui s’impose comme une évidence, Richard Powers nous ouvre les yeux sur ces merveilles des écosystèmes qui doivent de plus en plus reculer devant les tronçonneuses : les arbres. 

C’est l’histoire de neuf personnages et leur relation avec les arbres, mais aussi l’histoire des arbres, intégrant celle des humains. Le roman se compose de quatre parties : « Racines », « Tronc », « Cime » et « Graines ». Dans la première partie, les neufs protagonistes (humains) sont présentés dans des chapitres distincts. On apprend le passé de chacun d’eux; tous entreront en relation par la suite dans le roman. Ils représentent en réalité des points de vue distincts sur les questions dont traite le livre. Par exemple, Ray Brinkman est un avocat spécialisé dans le droit de la propriété intellectuelle, et viendra à se demander au fil de l’histoire si l’on ne devrait pas donner des droits aux arbres, et les payer pour leurs inventions. Autre exemple : Adam Appich est chercheur en psychologie et étudie les activistes verts afin de comprendre ce qui les différencie du reste de la population. Plus généralement, les personnages traversent tous des périodes de crises et de remise en question, ainsi que des phases mystiques, souvent liées à la nature, et qui leur permettent de réviser leur vision de celle-ci. Neelay Metha se déplace en chaise roulante depuis qu’il est tombé d’un arbre, et plus tard, ce seront toujours les arbres qui lui inspireront la création de son jeu vidéo. Nicholas Hoel rêve du châtaigner que son aïeul a autrefois planté, et à la suite du rêve décide d’en faire le centre de son art. Cela vous paraît mystique ? C’est exactement cela. Au début on se demande si ce n’est pas un peu un Disney, avec tous ces personnages qui ont des illuminations devant des plantes. C’est moins le cas dans les trois parties restantes, où certains des personnages se rencontrent et s’engagent dans l’activisme, et où ils essuient  beaucoup de revers. 

On peut se demander, cependant, pourquoi Powers utilise autant de personnages humains. S’il intègre les arbres à son roman, c’est forcément qu’il veut un livre moins anthropocentré ; il souhaite que nous ayons conscience non seulement de la nécessité de conserver la biodiversité des forêts, dans notre intérêt notamment, mais aussi de la beauté et de la complexité des êtres vivants, à côté desquels, il faut bien le dire, l’on passe souvent à côté. Cela implique remettre les humains à leur place, qui au fond participent le moins à la biodiversité, et qui détruisent le monde plus qu’autre chose. Ne pourrait-on pas alors construire un roman avec des personnages arbres ? Peut-être, mais je pense que le roman met davantage l’accent sur la relation « plus-qu’humaine » (more-than-human1 ) entre humains et arbres. Et puisque les lecteurs doivent bien s’identifier et ressentir de l’empathie pour que le roman ait l’effet attendu (c’est-à-dire réveiller les consciences – c’est tout le thème de la « révélation » du roman), on utilise des personnages humains. 

©Joan Maloof

En effet, les êtres humains construisent leur monde à travers des histoires. En les modifiant, on peut donc changer le monde et la perception que nous en avons. Avec la crise écologique que nous traversons, il est intéressant de voir comment l’art s’approprie ces questions. L’Arbre-Monde de Powers est une des réponses possible. Car les solutions à la crise climatique ne sont pas seulement à trouver dans des domaines plus pratico-pratiques (économiques, politiques...), mais il est aussi essentiel de changer de mentalité, de perception du monde, de spiritualité. Si la terre est considérée comme sacrée, ses habitants auront probablement moins envie de la détruire. Notre perception se retrouve notamment dans les romans que nous lisons (comme dans toutes productions culturelles), et influencent les écrivains et ce qu’ils relatent dans ces mêmes romans. C’est vrai dans le sens inverse également : de nouvelles idées amenées par des auteurs inspirent parfois les lecteurs à changer leur vision du monde. Ainsi, les romans antérieurs aux mouvements féministes (mais encore après bien sûr) contiennent en majeur partie des héros masculins et font preuve misogynie, tandis que actuellement, petit à petit, les personnages féminins prennent une plus grande place et se diversifient, et le machisme est de moins en moins accepté. Mais les premiers romans d’héroïnes ont aussi donné des modèles aux femmes pour qu’elles puissent s’y identifier et rêver, puis mettre en place, des horizons plus étendus que leurs foyers, et peut-être participer à l’émancipation des femmes. Dans le contexte de la crise climatique, ce sont des histoires qui nous feront voir à quel point la nature est précieuse, et  aussi qu’elle n’est pas seulement là pour nous, êtres humains qui finalement aidons peu au bon fonctionnement de la planète. C’est ce qu’essaie d’appliquer Powers dans L’Arbre-Monde, où ses personnages se réfèrent aux arbres comme à des conseillers, des compagnons, et plus largement des êtres vivants tout aussi riche de vies qu’eux. 

Cette réflexion sur la possibilité d’écrire une histoire sur le monde des plantes se retrouve dans la bouche des personnages : Neelay, qui a créé un jeu à audience internationale, veut intégrer de plus en plus le monde végétal dans son oeuvre. Seulement, ses associés ne sont pas vraiment de cet avis :

Oh non, boss. Ça suffit, les plantes. On peut pas faire un jeu avec des plantes. À moins de leur donner des bazookas.

Et plus loin: 

Et en quoi… ? demande Nguyen. Les restrictions, les pénuries, la permamort, en quoi ça va être fun ?

Le premier préjudice pour une histoire/un jeu avec ce genre de personnages est le manque de divertissement, le manque d’action. 

Powers met différents dispositifs en place pour réduire l’anthropocentrisme du roman. Tout d’abord, l’auteur utilise un narrateur omniscient, qui rappelle constamment au lecteur que sa vie est fragile par rapport à celle des arbres. Beaucoup de personnages secondaires meurent en effet très abruptement au cours du récit, nous rappelant combien la vie humaine est courte, au contraire de celle d’arbres millénaires. C’est un narrateur intrusif, qui semble avoir une connaissance illimitée en terme de botanique, et qui relève constamment l’ignorance des protagonistes. Il accentue aussi le caractère limité du cerveau humain, qui, s’il était légèrement différent, pourrait saisir le fonctionnement des types de vies non-humaines.

Si son cerveau était une créature légèrement différente, le problème serait peut-être facile à résoudre. Si lui-même avait poussé différemment, il serait peut-être capable de voir.

Powers fait un usage ultra-fréquent de métaphores qui jettent des ponts entre humains et arbres. Leur but est toujours de montrer que ceux-ci ne sont pas si différents qu’il n’y paraît. On comprend par exemple que la perception du temps de Mimi Ma n’est pas linéaire, mais s’ordonne à la manière des cernes des arbres :

Le temps n’était pas une ligne qui se déroulait devant elle. C’était une colonne de cercles concentriques avec elle en leur cœur, et le présent flottait vers l’extérieur, le long de la bordure extrême. 

L’on peut ajouter à cela le personnage de Patricia Westerford, qui se met à écrire un livre relatant ses découvertes sur les arbres (faisant ainsi miroir avec l’auteur), où elle mentionne notamment le fait que les hommes ont un quart de leur ADN en commun avec les arbres, ce qui met le lecteur dans un état d’esprit plus propice à s’identifier à ce qui n’était à la base qu’un être vivant non-humain parmi d’autres.

Le livre fournit également des pistes au lecteur, constamment amené à revoir sa perception des arbres à travers les personnages. L’auteur cite des oeuvres de fiction (la poésie de Walt Whitman), des personnalités, et autres concepts (dont la désobéissance civile de Thoreau, clé dans ce roman) qui ont tous traits à la nature. Toutes ces citations sont incorporées dans le livre de manière « flagrante », car si ce n’est pas un livre de référence, le lecteur peut quand même aisément retrouver les citations pour pouvoir aller voir plus loin.

Enfin, L’Arbre-Monde est aussi l’histoire de gens qui se rendent compte que les marches, les rassemblements et manifestations autorisées n’ont aucun poids sur le pouvoir en place, et que la désobéissance civile est peut-être le seul moyen de faire bouger les choses; les personnages n’en ressortent cependant pas indemnes. On peut largement retrouver des échos dans l’actualité, maintenant que la première manifestation à échelle nationale de Extinction Rébellion a eu lieu en Belgique, et où l’on a déjà vu de la violence injustifiée perpétrée par les services de l’ordre. En ce moment aussi, une ZAD dans une ancienne sablière d’Arlon a été construite pour empêcher les bois et une biodiversité très riche d’être recouverts  par une couche de béton, tout comme le font quatre des personnages de L’Arbre-Monde

Ma plus grosse claque du moment. Il est possible que vous vous mettiez à pleurer devant un arbre après avoir lu L’Abre-Monde.

En savoir plus...

 

L’Abre-Monde

Richard Powers
Le Cherche-Midi, 2018
550 pages


  1. Voir l’article d’Anna Tsing, “More-than-Human Sociality: A Call for Critical Description”