En cette période de « trouble dans le genre », des artistes intègrent ces questions dans leurs œuvres. Du côté des chanteuses de pop française, Juliette Armanet, Clara Luciani et Angèle jouent avec les représentations traditionnelles de la femme et de l’homme dans leurs photos de presse et leurs clips.

Juliette Armanet

Des paroles qui disent « un manque d’amour » et la recherche de l’alter ego, des couleurs pastel, un album qui s’intitule Petite amie... Juliette Armanet s’inscrit a priori dans le registre des chansons d’amour. Cependant, celles-ci ne sont pas toujours à prendre au premier degré. La chanteuse maîtrise l’art de créer des univers cohérents, pour après les briser d’un simple mot, qui change alors tout le sens de la chanson. Dans certaines de ces chansons, elle rajoute un peu d’humour, des métaphores pas totalement habituelles. Dans « Alexandre », elle chante : « Alexandre [...] tes mots tendres/ nagent dans mon bikini ». Dans d’autres, c’est une note plus noire qui s'ajoute à un ensemble plus positif, comme dans « La Carte postale » :

J'aimerais te parler

Du sable adorable

Du vent qui dort

Sur les coquillages d'or

J'aimerais te parler

Des gens dehors

Qui bronzent ensemble

Comme des coquillages morts

Les mots « adorable », « or », « bronzent » dénotent du positif, elle dépeint l’idée d’une plage ensoleillée. Seulement, le mot “mort” vient altérer cette première image positive d’un lieu idyllique en y ajoutant une note inquiétante.

© Erwan Fichou & Theo Mercier

Il en est de même pour les photos de presse qu’elle a publiées. Chaque fois, un élément saute aux yeux, nous montrant à quel point notre cerveau est habitué à associer certains éléments ensemble. Une femme dans un pull rose poudré croise ses bras, qui se prolongent en mains velues d’homme. Un chevalier avec dans ses mains un bouquet de lys (symbole de la Vierge Marie et de pureté), une femme encore qui fait de la musculation, torse nu comme un homme… Juliette Armanet joue avec les codes de la masculinité et de la féminité. Le tout dans un ensemble très statique, de pose étudiée, avec chaque fois une expression rêveuse, voire noble, sur le visage ; jamais un regard qui croise l’objectif. En fond, du bleu ou du rose. Tous ces éléments mis ensemble renvoient à quelque chose hors du temps (une statue fixe le temps pour toujours), mais aussi quelque peu comique.

Le côté kitsch de ces images est mené à l’extrême dans le clip de « Manque d’amour », filmé dans des tons pastel, où l’on voit l’artiste peigner la crinière d’un cheval blanc. L’atmosphère de conte de fée est pourtant perturbée un peu plus loin par un groupe d’hommes qui accompagnent la chanteuse avec leurs instruments, mais qui surjouent. Plus loin, ils chantent le refrain « Il y a comme un manque d’amour », de manière très empathique, ce qui rend évidemment la scène grotesque. On a donc une utilisation de certains clichés, poussés à l’extrême ou renversés, pour créer une touche humoristique. 

 Clara Luciani

Clara Luciani est une chanteuse française qui s’est fait connaître avec son premier album Sainte Victoire, histoire d’une rupture. Dans le refrain de « Kid » d’Eddy de Pretto, le chanteur menace la personne qui lui dit « Tu seras viril, mon kid » en lui opposant : « Mais moi, mais moi j’accélèrerai tes rides / pour que tes mots cessent et disparaissent ». De la même manière, Clara Luciani lance, dans « La Grenade » : « Et toi, mais qu’est-ce que tu regardes ? » et « Prends garde, sous mon sein la grenade ». Les deux chanteurs abordent des questions de société de manière frontale, avertissent qu’ils sont capables d’utiliser la violence. On n’est plus dans le kitsch, mais dans quelque chose de plus brut.

Si « On ne meurt pas d’amour », est, par exemple, chantée sur un ton léger, l’aspect musical de « Sainte-Victoire » reflète aussi cet aspect brut : sur un fond musical très sobre, le texte est prononcé de manière froide et presque neutre. La rupture racontée dans ce premier album révèle une femme forte. Les textes de cet album disent non seulement qu’« On ne meurt pas d’amour », mais aussi plus loin qu’« On se remet de tout », dans « Sainte-Victoire ».

Cette nouvelle assurance se traduit très bien dans la pochette de son album : assise à la façon d’un homme, jambes écartées, les avant-bras sur les cuisses, elle nous toise presque de par l’angle en contre-plongée. L’icône de la sainte est aussi utilisée à la fin de « Sainte Victoire ». Deux Clara Luciani auréolées lancent :  « Sous mon sein / une grenade ». La menace d’une bombe contraste avec l’attribut des saints. L’image de la sainte, qui est une des deux représentations « traditionnelles » de la femme avec celle de la prostituée, qui véhicule une idée de douceur, de sagesse, est ainsi cassée par cette idée de terreur que véhicule la grenade.

Angèle

Angèle aborde divers sujets sociétaux, ayant un rapport avec le genre ou non : l’homosexualité dans « Ta reine », les réseaux sociaux dans « La Thune ». Dans « Balance ton quoi », elle traite de manière très explicite de la discrimination de genre, en faisant directement un lien avec l’actualité, puisqu’elle y fait référence à l’hashtag « balance ton porc ».

Au début du clip, la chanteuse est habillée dans une robe de princesse, de couleur pastel, tenant un chaton dans ses bras. Lorsque la caméra dézoome, trois cœurs sur sa robe son révélés, contenant l’inscription « Go fuck yourself ». Un peu comme Armanet, elle utilise l’image douce des petites filles modèles, pour mieux la démonter par après. De même, le son assez léger que l’on peut entendre ne présage pas non plus un message sérieux : on n’attend pas de la jeune fille un message sociétal et on est prit par surprise. 

On retrouve aussi l’imagerie de la sainte, dont l’auréole est formée par des billets de 100 euros. Les mains jointes en prière sont remplacées par des mains tenants un smartphone. Le sourire est angélique, pourtant, on sait que l’innocence a disparu,  pervertie par l’argent. Angèle utilise des icônes à connotation d’innocence, pour que l’on ne s’attende pas au message qu’elle va faire passer.

Juliette Armanet, Clara Luciani et Angèle recyclent les stéréotypes du féminin de manière assez différente dans leur iconographie et leurs chansons. Pousser les stéréotypes à l’extrême pour déclencher un second degré, amener le débat de manière frontale, ou aborder la discrimination de genre où on ne l’attend pas : ce sont trois manières d’intégrer les questions de genre dans la chanson française.