Les mots traversent la matière
Découverte de Fragile Atelier

Observer la lumière traverser les couleurs et les textures du verre, puis assembler des fragments pour composer un espace d’expression. Les histoires individuelles deviennent un récit collectif quand une technique est sortie de son contexte sacré pour en faire un usage contemporain et ludique. Avec Fragile Atelier, Margaux Lecoursonnois réinvestit le vitrail : entre récupération de chutes de verre, recherche autour de la lumière et détournement d’objets, sa pratique transforme la matière en espace de rencontre. Avec Confessions, le vitrail devient ainsi un dispositif collectif qui recueille des histoires et les fait circuler autrement.
Après un bachelier aux Beaux-Arts en France et un master en école d’art en Belgique, Margaux Lecoursonnois fonde Fragile Atelier à Bruxelles après avoir découvert des éléments assez uniques qui ornent les rues de la capitale : le vitrail. En dehors des églises, des pièces de verre décorent la ville, et Margaux s’y intéresse dans la continuité de ses recherches sur la lumière et en physique quantique. Depuis son atelier, installé au Grand Hospice, Margaux explore l’art du vitrail en donnant des cours et en développant des projets avec des particuliers, des architectes et des lieux d’exposition. À l’occasion de cette rencontre, et dans le cadre du Calendrier Karoo édité fin 2025, on a échangé avec Margaux au sujet de son œuvre Confessions, commandée par Stachmoule pour construire, lors d’un de leur évènement, un confessionnal à l’usage singulier : les festivalier·ères passent, leur visage est flouté par le vitrail derrière lequel est placé une caméra, et racontent leurs histoires qui seront ensuite reprises dans un fanzine.
Travailler le vitrail est une activité assez insolite : comment en es-tu arrivée-là ?
J’ai fait mon bachelier aux beaux arts en france. Je suis venue à Bruxelles pour mon master en école d’art mais je n’aimais pas l’école. J’ai décidé de faire un stage, et à ce moment-là j’ai travaillé sur la lumière et la physique quantique dans mes recherches. En découvrant Bruxelles, j’ai vu qu’il y avait des vitraux dans la rue - je n’avais jamais vu ça avant, en dehors des églises. Je me suis dit que ça faisait sens d’apprendre alors cette technique. J’ai fait un stage de huit mois à temps plein. J’ai été employée pendant 3 mois et j’ai ensuite terminé mon master aux beaux-arts.
Peux-tu présenter les projets de Fragile Atelier ?
Fragile Atelier est un atelier de vitrail où, dans un premier temps, je donne des cours, en initiation courte ou en formation longue, ainsi que des stages de vacances pour que tout le monde puisse découvrir la pratique du vitrail. J’aime beaucoup transmettre à des publics différents. Dans un deuxième temps, je travaille sur la partie développement artistique de l’atelier : pour des particuliers ou des architectes, je réalise des projets qui s’inscrivent dans le bâtiment ou des projets décoratifs. Enfin, je développe aussi des projets à destination d’expositions pour la partie personnelle et artistique de l’atelier.
Le collectif Stachmoule t’a commandé l’œuvre Confessions : quel est le concept derrière cette pièce et quel a été le processus de création ?
Stachmoule est un collectif bédéiste qui à ce moment-là développait un nouveau fanzine avec comme sujet le confessionnal, avec tout un travail de plusieurs artistes autour de la confession. En discutant avec eux s’est construite l’idée d’un confessionnal qui serait placé pendant leur festival Stachfest : un festival de bande-dessinée et de micro-édition. À la création de l’atelier, nous étions deux : Emilien Borel, un ami travaillait le bois qui a construit le confessionnal, et j’y ai incorporé le vitrail. Les gens venaient se confesser dans l’espace du confessionnal, et une caméra enregistrait les confessions de l’autre côté du vitrail qui anonymisait les confessions. Stachmoule a récupéré les confessions pour les incorporer au fanzine. J’ai réalisé le vitrail avec des verres transparents texturés récupérés chez des vitriers, parfait pour anonymiser.

Ta pratique du vitrail repose sur la récupération de morceaux de verre : comment conçois-tu cette démarche de récupération dans ton travail ?
J’ai commencé à récupérer du verre quand j’étais étudiante pour des questions financières. J’allais chez les verriers qui me donnaient leurs chutes. C’était aussi important à l’époque parce que j'utilisais surtout du verre incolore, et le verre de verriers a beaucoup de textures différentes. Maintenant, je le fais moins parce que je vais plus vers la couleur, et il y a moins de récupération possible en couleur.
Confessions détourne un objet religieux traditionnel pour en faire un support d’expression différent : ce détournement participe-t-il aussi à une forme de récupération ou de recyclage selon toi ?
Travailler le vitrail participe à récupérer un peu toute l’iconologie et la culture derrière, même si je ne m’y référence pas trop. La récupération est bien présente comme on détourne un confessionnal, et l’idée était de créer une bd humoristique. Moi, j’ai commencé ma pratique surtout dans l’idée du détournement du vitrail en tant que tel dans un parallèle avec le langage scientifique et son accessibilité à travers le vitrail.
Le vitrail est souvent associé à l’art sacré, et le confessionnal dans les églises sert un objectif précis dans le contexte religieux. Y a-t-il, dans la récupération de l’objet, une idée d'expressivité et de libération ?
C’est pas directement un détournement du confessionnal dans ce sens-là, mais plutôt dans le côté ludique et participatif. Plutôt que de faire un confessionnal au niveau personnel, on a voulu créer des histoires à partager, un détournement dans le sens collectif. L’objet final s’utilise presque comme un photomaton avec le passage des gens qui racontent leurs histoires, et la finalité était de reprendre les confessions dans le fanzine pour les partager.

Le vitrail est par nature une forme artistique qui occupe et transforme l'espace, et qui dépend de la lumière : comment abordes-tu cette relation entre l’œuvre et l’installation ?
Dans le domaine architectural, je travaille avec l’espace dans lequel je vais intégrer le vitrail : je vais sur place, je m’imprègne de l'espace et la lumière à partir des envies des clients. Dans ma pratique personnelle, je vois le vitrail plutôt comme un tableau. Lors de mes débuts aux beaux-arts, j’ai cherché à peindre avec la lumière. Le vitrail permet d’avoir de la plasticité pour créer des tableaux avec de la lumière, et je mets un léger décalage par rapport au mur pour laisser passer la lumière. J’ai aussi des projets de vitraux dans l’espace, mais que je n’ai jamais considérés comme des vitres.
Quelles sont tes sources d'inspiration en général et y a-t-il des vitraillistes ou des artistes que tu conseilles de découvrir ?
Les vitraux de Pierre Soulages sont incroyables par rapport à l'usage de la lumière. J’aime aussi beaucoup le travail de Dan Graham sur le rapport au déplacement de l’espace et au temps. Ólafur Elíasson, que j’ai découvert aux beaux-arts, a beaucoup influencé mon travail, dans le rapport à la couleur et à la lumière. Je suis arrivée dans le vitrail par l’étude de la lumière, donc c’est surtout ça qui m’attire chez les artistes. J’aime beaucoup le compte instagram @glassartbylinda : l’artiste a une serre au fond de son jardin et elle partage ce qu’elle fait avec beaucoup d’enthousiasme. Ses pièces sont très colorées et amusantes. J’aime beaucoup ça dans l’art : on a tendance a trop théoriser alors que le principal est d’apprécier ce qu’on fait et de le partager avec les autres.
Quels sont les projets futurs de l’Atelier Fragile ?
J’ai beaucoup travaillé sur le thème de l’eau ces derniers mois et je vais continuer à développer ça. Je reprends et je détourne le motif de l’eau, avec du verre et du miroir. J’aimerais aussi réaliser une série de vitraux qui représentent des paysages silencieux, très calmes où on devine que quelque chose se passe en arrière-plan. J’en ai réalisé un premier : c’est une grande piscine, et en arrière-plan on voit un départ de feu. Il y avait au départ des traces du passage de l’homme : des flaques et un transat, mais je les ai retirés pour qu’ils soient placés sur le lieu d’exposition directement, afin que les gens puissent s’installer et observer le vitrail. J’ai d’autres idées, mais je suis limitée par le budget : le vitrail est une technique qui coûte très cher. C’est pour ça que j’essaie de développer des plus petits projets pour les envoyer à des galeries et les vendre pour construire petit à petit des projets plus importants.
