Bonjour Morgane, on fait les présentations ?

Je m’appelle Morgane Griffoul et je suis artiste et illustratrice. Je fais de la menuiserie aussi. Je suis quelqu’un d’assez manuel et pas très bonne à l’école, du coup j’ai fait des études de couture quand j’étais jeune. J’ai fait trois ans de Beaux-Arts, puis je suis partie en voyage. Après, j’ai fait du travail textile pendant un temps et de la photo. Je faisais notamment de la broderie où je racontais déjà des histoires. Je me suis réapproprié le médium de la broderie : ce matériau artisanal chargé d’une histoire donnait du poids à mes images. À l’époque, j’avais déjà envie de dessiner mais je ne me sentais pas capable de simplement faire des dessins qui se suffisent à eux-mêmes. Donc, je trouvais des moyens détournés  : ça a d’abord été la broderie ; ensuite, j’ai suivi des cours de gravure à l’Académie des Arts d’Anderlecht pendant deux ans. Puis, il y a eu le Covid, et c’est là que je me suis mise à dessiner et que j’ai développé ma pratique de l’illustration. J’ai aussi fait pas mal de rencontres à Bruxelles depuis que je suis arrivée en 2017. J’ai notamment rencontré un collectif qui s’appelle Ice screen sérigraphie. Je suis passée par l’image imprimée pour débloquer ce rapport au dessin qui était au début pas si évident. Mes dessins existent beaucoup en images imprimées. C’est central dans ma pratique.

Il t’arrive donc parfois de créer des œuvres collectives ?

Ça m’est arrivé, avec la broderie notamment : des artistes dessinaient, on allait sérigraphier leur œuvre et moi je revenais en broderie par-dessus. Avec le collectif Ice Screen, on organise un festival qui s’appelle « Bords perdus », et je m’investis au niveau culturel. Mais mon travail, il est plutôt solo.

Quelles sont tes techniques favorites d’impression artisanale ?

Avec l’impression, il y a une mise à distance, comme quelque chose de mécanique. Je faisais de la photo argentique quand j’étais aux Beaux-Arts et pendant mon voyage. Il y avait quelque chose d’un peu magique au moment de révéler les photos, ça apparait d’un coup… c’est de l’impression aussi !

C’est le côté étape par étape qui me parle, tu construis quelque chose. Je le rapproche des métiers du bâtiment, de la menuiserie. Quand on voit l'œuvre finie, ça paraît difficile à faire, mais si tu le décomposes en petits pas après l’autre, tu y arrives et ça te surprend, parce que c’est toi qui l’as fait. À l’Académie des Arts d’Anderlecht, je faisais plutôt de la gravure pointe sèche et avec des acides. Après, j’ai appris la sérigraphie en même temps que j’ai commencé à travailler sur tablette : ça m’a poussé à préparer mes images directement en séparant les couches, en pensant mes images en fonction de comment j’allais les imprimer. Maintenant, je fais plutôt de la sérigraphie, à Ice Screen qui a un super atelier à Saint-Gilles, ou de la risographie1, aux ateliers du TONER, qui est un atelier participatif à Ixelles.

Je vois que tes multiples casquettes t’influencent dans ton travail d’illustratrice : c’est pareil aussi avec la menuiserie ou la photo par exemple ?

Ce côté savoir-faire m’intéresse. Je pense que je suis un artisan, j’ai cette fibre-là, j’aime bien assimiler des savoir-faire et les combiner éventuellement. Je suis assez à l’aise avec les choses manuelles. C’est un truc qui me plaît, ça me donne beaucoup de satisfaction. Peu importe le savoir-faire, on part de rien en ne sachant pas le faire et, quelques années après, en suivant les étapes, on maîtrise la technique, c’est cool ! Quand j’étais aux Beaux-Arts, j’étais assez mal à l’aise dans le milieu de l’art contemporain, j’avais la sensation de ne pas être à ma place et un questionnement par rapport au sens que ça peut avoir de créer dans ces conditions académiques et institutionnelles. Politiquement, je ne m’y retrouvais pas. Dans l’image imprimée, il y a vraiment toute une économie parallèle avec des marchés d’auto-édition par exemple. C’est tout un milieu assez nerd, un peu geek et mignon. Les gens sont sympas, il y a beaucoup d’entraide et une belle énergie de l’improductif aussi. C’est passer beaucoup de temps sur du travail qui est de l’art mais avec cette considération d’un travail artisanal. Ce questionnement par rapport au clivage entre l’artisanat et l’art, et comment on se positionne là-dedans, m’a suivi dans tout mon parcours.

Qu’entends-tu par ce lien entre art, artisanat et travail improductif ?

Improductif dans le sens pas rentable [rire]. Faire des choses pour les faire, sans être sûr·e de la portée. Dans le milieu de l’auto-édition, l’objet du fanzine est important, c’est un livre édité parfois en tout petit tirage. Il n’y a qu’une poignée de personnes qui vont le voir et que ça intéresse. Les moyens de distribution sont tellement réduits qu’on sait qu’on ne va pas toucher tellement de monde. En même temps, c’est aussi la résistance du matériel et du manuel dans la société immatérielle, numérique, dans laquelle on vit.

Comment décrirais-tu ton univers ?

Il est traversé par le fantastique, la science-fiction, les récits de l’imaginaire. Le réalisme magique est un style littéraire auquel je m’identifie pas mal. Je pense que j’ai un contact un peu poreux entre le dehors et le dedans. Je pense aussi à la manière dont les énergies intérieures, les émotions, peuvent imprégner un lieu ou teinter les choses d’une magie qui peut être positive ou négative. Les choses ont l’air d’avoir plusieurs couches de réalité.

Directement, cet entre-deux évoque Haruki Murakami : tout d’un coup on a passé une frontière mais on ne s’en rend pas tout à fait compte, et on se demande si on est encore dans la même réalité ?

Oui, voilà. Il y a aussi Cent ans de solitude, des auteurs sud-américains où ce mouvement littéraire est très présent. Je pense aussi à l’étrangeté dans l’univers familial, il y a pas mal ça dans mon travail.

J’ai aussi un engagement féministe important dans mon travail qui se voit à travers un female gaze, mais aussi par le fait que je mette en images des émotions qui m’appartiennent… Je fais partie d’un collectif qui s’appelle Fémixion : on essaye de mettre en valeur le travail d’illustrateurices et d’auteurices de BD belges notamment. Il y a eu quelques parutions… avec cette envie de m’inscrire dans un réseau d’entraide féministe.

Y a-t-il d’autres figures importantes ou des œuvres qui t’ont influencée dans ton travail ?

Des auteurices jeunesses comme Claude Ponti, Tove Jansson, Emilie Seron, Kazuo Iwamura, Mathilde Van Gheluwe ou Tomi Ungerer, des illustrateurices comme Jiri Salamoun, Ivan Bilibin ou Félix Vallotton, les miniatures persanes et indiennes, l'art médiéval… Il y a aussi l’univers de la SF avec Rencontre du troisième type et L’Histoire sans fin. Mon travail est vraiment imprégné de mon enfance. Je pense également à tous ces films des années 90 que tout le monde connaît : X-files, La Trilogie du samedi, ou l’œuvre de David Lynch…

J’ai remarqué ton engagement sur les réseaux sociaux, notamment pour la Palestine : y a-t-il des messages que tu essayes de transmettre à travers tes œuvres ?

Tout est politique, l’art ne peut pas s’en détacher. Si j’ai une voix, aussi petite soit-elle… ça m’a beaucoup brassée ce qu’il se passe. Une personne lambda avec un minimum de sensibilité, qu’elle fasse de l’art ou pas, ne peut pas être indifférente à ce qui est en train de se passer avec les États-Unis et Israël, et la complicité de l’Europe. C’est juste monstrueux. Il y a une telle propagande d’État qu’il y a une responsabilité à faire contrepoids. Les gens qui me suivent sur insta sont surement déjà convaincus par mes discours, mais il y en a peut-être une poignée, notamment ma famille ou des personnes qui ne vont pas avoir une orientation politique très marquée, sur lesquels ça va quand même avoir un impact. Par exemple, ce que je republie a un impact sur ma mère. Elle voit que je m’engage et ça forme un cercle vertueux. C’est compliqué parce qu’on peut se demander si ça sert à quelque chose, il y a des hauts et des bas. Je n’ai aucun rayonnement sur les réseaux sociaux, et je pense que je suis shadow ban à 2000% mais ce n’est pas grave, il y a d’autres manières de se faire connaître. L’impact que peut avoir l’art là-dedans est minime mais pas nul.

On parle de la situation internationale, mais en Belgique aussi tout n’est pas rose, notamment pour les artistes : c’est quoi pour toi être artiste aujourd’hui en Belgique ?

Cela s’inscrit dans une dynamique mondiale. On va vers une radicalisation à droite. On va en manif, on essaye de porter une voix… Quand la gauche est passée aux législatives en France et qu’ils n’ont pas pu aller au pouvoir, ça a été un moment charnière pour moi. Même quand on gagne, on ne gagne pas. Je sais qu’il ne faut pas se décourager, mais il y a beaucoup de colère. Je suis une personne sensible, et il faut une forme de sensibilité en tant qu’artiste, et donc ce sont des hauts et des bas psychologiques, avec des moments d’optimisme et des moments de désespoir profond. Est-ce que je crois qu’aller manifester entre travailleureuses des arts va changer quelque chose ? Je ne sais pas… On attaque la culture, la santé, l’enseignement, alors que c’est absolument tout ce qui fait de nous des êtres humains et qui nous rend intelligents et intelligibles, qui nous permet de penser le monde. Moins on éduque les gens, moins on les soigne, moins ils pourront lutter correctement. L’art fait partie de l’éducation : c’est une façon de pouvoir projeter des choses et formuler et comprendre le monde de façon différente, de manière plus sensible.

Où et dans quelles publications peut-on te retrouver ?

J’ai fait récemment la couverture d’un livre de l’autrice Morgane Caussarieu, une histoire d’amour punk. J’ai aussi fait des illus pour GenreMédias, un podcast de Myriam Pruvot et la prochaine parution de Version Originale. On organise le festival « Bords Perdus » à LaVallée. C’est le off du festival de la BD de Bruxelles qui a été annulé faute de budget. On récupère la partie indépendante du festival. Il y a plein d’auteurices belges qui se retrouvent privé·s de cette plateforme pour promouvoir leurs livres cette année, donc on organise le relais.

Pour les fêtes, je fais un marché de microéditions en Suisse, en novembre, ainsi qu’un marché de Noël à Liège les 12 et 13 décembre. Et à Bruxelles, je serai du 4 au 6 décembre au festival Mauvais caractère bonne résolution et du 17 au 19 décembre au Pianofabriek.