critique &
création culturelle

Le Jour zéro de Hadrien Klent

Un futur déconnecté

Après un le succès de Paresse pour tous, Hadrien Klent s’attèle à la fin de l’électronique et du numérique. Comment faire tourner une société sans internet, sans ordinateur, sans voiture et sans machine ? Le Jour zéro nous plonge dans un monde déconnecté, dans les deux sens du terme.

« En informatique, une faille dite zero-day, ou « faille du jour zéro », est une vulnérabilité inconnue. Cette faille n’ayant encore jamais eu lieu, il est impossible de s’y préparer. Sa gravité dépend de l’importance des dégâts qu’elle est susceptible d’occasionner. »

C’est une « faille du jour zéro » que Hadrien Klent se propose d’explorer pour son nouveau roman. Un orage solaire met KO tout l’électronique du monde entier : voitures, ustensiles de cuisine, portables, ordinateurs, avions, compteurs électriques cessent instantanément de fonctionner. Tout au long du roman, nous arpentons la France en chaos dans une sorte de fresque qui tente de comprendre quelles conséquences une telle catastrophe pourrait engendrer.

Les premières heures sont surtout rythmées par une instabilité propre à tout autre type de crise : le gouvernement en alerte prépare ses annonces aux citoyens suspendus. En effet, les hôpitaux ne fonctionnent plus, l’électricité est coupée dans tout le pays, l’État n’a plus aucun moyen de communiquer ni à ses citoyens, ni aux homologues étrangers. Il doit donc se presser de répondre aux priorités.

Après quelques jours, l’inquiétude laisse la place au soulagement et à l’ennui. De nouvelles questions se posent : combien de temps faudra-t-il pour tout redémarrer ? Quelle aide doit apporter l’État à moyen et à long terme ? Comment transformer ce cataclysme en opportunité ? Quel « après » peut-on espérer ?

Plusieurs initiatives éclosent à différents niveaux de la société. Retenons-en deux pour l’instant. Le président Jean-Sébastien propose de suspendre la monnaie, d’organiser des États Généraux, de refonder la démocratie. Inès lance un projet de journal oral qui est diffusé dans les cités à l’aide de lecteurs à vélos qui jalonnent le pays.

Grâce à son roman Paresse pour tous, Hadrien Klent avait séduit en proposant de faire chuter les heures de travail à quinze par semaine. Cependant, certaines lacunes de la suite, La vie est à nous, parue deux ans plus tard, se voient exacerbées dans Le Jour zéro.

À commencer par le genre du roman. Voulu comme un récit d’anticipation – quel avenir nous réserve la fin de l’électronique –, il se révèle un pamphlet gentillet, un roman pour enfant ou au mieux un roman comique de caractères.

D’abord, la construction de la narration qui imbrique plusieurs récits, pour la plupart indépendants, possède une discrète qualité : celle de survoler les conséquences de l’élément perturbateur sur plusieurs domaines de la réalité (plusieurs métiers, plusieurs classes sociales, plusieurs régions, plusieurs personnalités, etc.).

Mais c’est aussi son gros défaut : on entre assez peu dans les détails, on ne ressent que brièvement les préoccupations des personnages, et ni le narrateur ni les personnages ne s’emparent de la complexité des enjeux.

« C’est perdu pour toujours. Toutes les photos, les vidéos, les messages, les mails d’amour ou de fâcherie, les documents administratifs, tout ce qui n’avait pas été imprimé, on ne le retrouvera jamais. Tout ça à cause de cet orage solaire. »

À quelques reprises, de bonnes idées émergent. Par exemple, un extrait évoque la perte totale de la mémoire qu’on a délégué à nos cloud et disques durs. Mais il s’arrête à cette évocation. Plus loin, le Covid est cité, mais il n’est en rien exploité par le récit.

« Comme s’il n’était plus ce président de centre-gauche, sérieux et rigoureux, rapide et sûr de lui, d’un conformisme certain – en dehors de sa seule orientation sexuelle. »

Plus largement, les nombreux sujets de société abordés semblent l’être pour donner l’air d’un roman qui aborde tout. L’exemple le plus parlant est l’homosexualité du président. Quel est l’intérêt d’annoncer cette thématique sans la développer ? Au lieu de faire comprendre « le président est homosexuel », il aurait sans doute été plus subtil d’en faire une qualité découverte dans une relation par exemple, ou alors d’en faire une intrigue assumée. Mais l’entre-deux n’est pas convaincant.

Et pourtant, il y avait matière à discuter ; la fin du numérique interroge notre sociabilité, les grandes politiques actuelles de numérisation, notre rapport au travail et au loisir, les dynamiques de pression géopolitiques, etc. Hadrien Klent oublie aussi de creuser le constat – qu’il soulève néanmoins – qu’une part importante de la population actuelle a vécu ou vit encore sans internet, en France et surtout dans le monde.

D’autre part, les personnages sont d’une simplicité dramatique irritante. Ils sont construits de clichés, de déjà-vus, sans aucun relief. Ils semblent uniquement remplir une fonction sans que leurs préoccupations individuelles ne soient mises sous tension.

Ils donnent également l’impression que leurs interactions sont très manichéennes : pour caricaturer, à chaque rencontre les gentils sont bien et les méchants sont mauvais. L’opposition naît souvent d’une problématique particulière exemptée de toute nuance ou contextualisation.

« ― Vous ne pensez quand même pas que mes chevaux vont servir de taxis. Non mais oh, on rêve. Vous êtes des illuminées, mesdames. Des folles-dingues !

Ce n’est même pas qu’il est macho ou mascu – il est juste bloqué dans son lien fusionnel avec les chevaux […] L’orage solaire n’a pas automatiquement transformé tous les humains en personnes généreuses et ouvertes aux problèmes des autres – du moins quand les autres ne sont pas des équidés. »

Par exemple, deux femmes vont demander à un gérant de manège si elles peuvent emprunter ses chevaux comme moyens de locomotion pour remplacer la voiture. Ce personnage est présenté comme agressif et totalement étriqué, il serait « macho », « mascu », « bloqué dans son lien fusionnel » ou loin de « généreux et ouvert aux problèmes des autres ». Mais semble-t-il illégitime pour un propriétaire de chevaux de refuser de laisser ses bêtes chéries à autrui ou même de s’inquiéter du bien-être animal ?

« [Inès] ne peut s’appuyer sur rien – ne s’est jamais appuyée sur rien. […] quand tu te retrouves en école de commerce à des années-lumière des petits bourges blancs qui ne peuvent même pas comprendre ce que c’est que de n’acheter qu’une demi-baguette parce qu’une baguette entière c’est trop cher ; quand tu refuses les jobs bien payés qui s’offrent à toi parce que tu préfères monter ton asso, faire entendre ta voix, vos voix. [Le flic], le soir, quand il dépose son insigne dans son casier, et son flingue si ça se trouve, n’a plus rien sur quoi s’appuyer, il n’a pas une route claire, un chemin certain dans lequel avancer. Elle, si. »

Autre exemple dans lequel deux personnages illustrent deux imaginaires polarisants. D’un côté, Inès, jeune femme de banlieue qui développe le réseau de journal oral dans toute la France – Paris qui irrigue la Province en somme. De l’autre, un policier sans histoire qui n’a aucune texture, si ce n’est celle de son insigne. Ce policier, qui n’intervient que dans ce passage, n’a donc d’autre rôle que d’être mauvais parce qu’il est policier, sans même que le sujet hautement important de la police dans les banlieues ne soit développé.

Plus généralement, les personnages semblent pour la plupart incarner une série de qualités stéréotypiques afin de servir des fonctions cohérentes mais peu authentiques. Le président de centre-gauche qui s’arroge soudain tous les pouvoirs1 souhaite changer seul la Constitution pour un « mieux » – le bien, employé seul, est généralement une mauvaise raison de toucher à la démocratie.

Une autrice de roman qui défend le retour au papier et promeut la bonté du livre, est ensuite nommée diplomate pour aller convaincre le gouvernement taiwanais de limiter la production de semi-conducteurs, en dépit total de tout enjeu économique et géopolitique, à peine mentionné, qui entraverait cette bonne idée.

Certains passages sont d’une simplicité dramatique et de propos tels qu’ils nuisent au plaisir de lecture. Inès s’invite sur une question profonde de position médiatique : réalisant que son journal oral acquiert un succès inattendu, même en dehors des banlieues, se demande comment rester à la marge quand elle se trouve sous les feux des projecteurs. La réponse du roman : il faut « trouver une façon de faire… où [elle se] place à la périphérie, mais en restant centrée » ; « de côté, mais au cœur ». Le sens de cette réponse ne sera jamais éclairci, ce qui est décevant.

« ― Cher président, vous savez quand même que la neutralité ça n’existe pas. Pas plus chez vous que chez nous.

Jean-Sébastien apprécie l’aplomb d’Inès ; sa liberté.

― [Faire] le plus proche possible de la neutralité. C’est comme le bonheur, Inès : on ne peut que s’en approcher le plus possible, jamais vraiment le vivre entièrement. »

Beaucoup d’autres passages semblent peu naturels, à cause de formulations non idiomatiques dans les dialogues, à cause de raisonnements étriqués, à cause d’une écriture branlante. Les registres sont pris à la légère, de l’argot stéréotypique côtoie des formulations étonnantes, les apparitions de jargon ne servent qu’à ralentir le récit, et ni à s’ancrer dans la situation, ni à apprendre des choses, etc.

Également, plus le récit avance, plus le narrateur se perd. S’il était externe au début, il s’immisce dans les pensées et les partis-pris des personnages, jusqu’à briser l’énonciation et inclure des « nous » et des « vous ». Nous voilà donc perdus : sont-ce les personnages qui se défendent ? Est-ce Hadrien Klent ? Ou a-t-on de temps à autre un minimum d’objectivité pour examiner la fiction ?

Paresse pour tous reste un coup de cœur qui a paru au bon moment, après le covid et avant la présidentielle de 2022. Les intentions étaient bonnes, les limites avouées et respectées. Le Jour zéro trahit Hadrien Klent : ses fictions n’interrogent plus la réalité, elles l’aplatissent.

Même rédacteur·ice :

Le Jour zéro

Hadrien Klent

Le Tripode, 2026

446 pages

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