critique &
création culturelle

De la Comédie-Française

Rideau rouge, cache-misère

Après avoir conquis Internet avec sa web-série Broute, parodie assumée du média Brut, Bertrand Usclat signe avec De la Comédie-Française son premier long métrage en collaboration avec ses collègues de longue date, Martin Darondeau et Pauline Clément. Présenté et récompensé au Festival des Alpes d’Huez 2026, le film, désopilant au possible, cueille avec justesse le burlesque d’une soirée de première où rien ne semble vouloir fonctionner.

Tout amateur de théâtre qui se respecte ne peut ignorer le monument que représente la troupe de la Comédie-Française. Institution fondée en 1680 par Louis XIV, elle fusionne les deux troupes parisiennes de l’époque, à savoir, celle de l'hôtel Guénégaud, ancienne troupe de Molière, décédé 7 ans plus tôt, et celle de l'hôtel de Bourgogne. Elle est installée depuis 1799 à la salle Richelieu.

Un petit « de »

Faire partie de la Comédie-Française semble, pour un comédien français, l’accomplissement, que dire, la décoration et reconnaissance ultime, derrière l’obtention d’une petite statuette à l’effigie du grand protecteur de la Maison, un Molière. Et si la Comédie-Française produit les plus grands comédiens, elle forme aussi les grands acteurs d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Parmi les plus célèbres, Laurent Lafitte, Pierre Niney, Guillaume Gallienne, Benjamin Lavernhe, Jeanne Moreau et même Michel Galabru !

L’appellation « de la Comédie-Française » présente autant un certain prestige qu’un certain mysticisme et c’est cela qu’Usclat a voulu briser avec son film éponyme. Si le rideau de velours, symbole par excellence des arts scéniques, en impose par la vivacité de son rouge et la majestuosité de ses plis, il est avant tout là pour cacher les embarras qu’on préfère garder dans les coulisses, à l’abri des regards.

Les coulisses du mythe

Alors que la première de Macbeth commence dans trois heures, les problèmes s’enchainent : comédiens et techniciens s’y mettent pour rendre la vie impossible à Nina (Pauline Clément), pensionnaire de la Comédie-Française qui endosse pour la première fois le rôle de metteuse en scène. En suivant le dédale traversé par notre personnage principal, la caméra devient nos yeux, nous sommes désormais dans les coulisses dont on nous a toujours interdit l’accès.

En proposant une situation catastrophique à son paroxysme, rendant incertaine la réussite de cette soirée de première, Usclat, Darondeau et Pauline Clément (qui a également participé à l’écriture) cherchent à totalement détruire l’illusion de prestige et de richesse que l’on imagine souvent lorsqu’on pense à cette célèbre troupe.

Les acteurs de la troupe ont déjà tenté à maintes reprises de briser ce mythe en racontant la réalité de leur situation : comme pour toute compagnie, ce sont des salariés, avec des heures à prester, des textes à apprendre, de nombreuses représentations à assumer et de terribles sanctions si leur pièce devait ne pas se jouer, même un soir.

Le personnage de Suzanne (Adeline d'Hermy) incarne cette vie à cent à l’heure de l’acteur qui enchaine les pièces et multiplie les rôles différents. À trois heures de la première, Suzanne est encore incapable de comprendre ni les personnages qu’elle incarne ni l’intrigue complexe de Macbeth. Des personnages qui ont des années de métier derrière eux, comme Christophe (Laurent Stocker) ou Nadine (Danièle Lebrun), ont encore besoin de gérer le trac du levée du rideau, les nouveaux comme Antoine (Julien Frison) sont encore dans la superstition du métier. Être comédien reste un métier où la pression de l’échec ne retombe jamais.

Maternité et travail

Nina est le personnage central de cette histoire, le plus drôle (on rit jaune avec elle) et le plus attachant, tant son humanité nous saute aux yeux. Jeune mère, fraîchement séparée du père de son enfant, elle incarne un choix cornélien pour une femme : la carrière ou la maternité. Car les comédiennes aussi ont le droit d’être mères, et doivent s’en sortir comme elles veulent ou peuvent pour que les deux concordent. Au fur et à mesure du film, on se rend compte qu’il est pratiquement attendu pour Nina qu’elle se positionne entre son enfant et sa pièce et que, peu importe ce qu’elle choisira, on lui reprochera sa décision.

L’intelligence d’avoir placé une femme comme personnage principal dans cette situation, et de lui avoir laissé l’espace pour exprimer des sentiments contradictoires, la laisser faire un choix et en assumer les conséquences, rend l’objectif de démystification encore plus fort. De la Comédie-Française affirme haut et fort qu’une mère célibataire et passionnée par son travail peut exister en tant que personnage principal, à l’écran et sur scène, pour y incarner un des rôles les plus charismatiques du théâtre anglais, Lady Macbeth.

The show must go on!

Le film est une ode à l’optimisme et à la comédie. Il nous raconte avec un humour décapant, pince-sans-rire et d’une grande intelligence (proche de celui qu’on retrouve dans Broute), que même derrière les paillettes et le prestige, les bourdes peuvent s’enchainer, les problèmes arriver. Les comédiens restent ainsi avant tout des êtres humains, avec une vie en dehors de la scène, des rêves et des inquiétudes.

Rafraichissant, brillant, efficace, De la Comédie-Française est un film à savourer en groupe, tant il est plaisant de s’entendre en chœur s’exclaffer face à cette première réalisation hautement réussie de Bertrand Usclat, dont on a hâte de suivre les aventures futures.

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De la Comédie-Française

Réalisé par Martin Darondeau et Bertrand Usclat

Scénario de Martin Darondeau et Bertrand Usclat 

Avec Pauline Clément (Nina), Laurent Stocker (Philippe), Julien Frison (Antoine)

France, 2026

75 minutes

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