critique &
création culturelle

Spectres de Thomas Gunzig

Aveuglément, tout pour l’argent

Une nouvelle dimension a été découverte par Léa et son équipe. Une nouvelle opportunité pour tenter de sauver l'humanité. Ou continuer de nourrir les vices qui s'y étaient développés au fil des siècles. Avec Spectres, Thomas Gunzig offre un roman de science-fiction à l'univers riche et à la problématique ultracontemporaine : trouver une solution face à l’état d’urgence d’un monde en feu.

Thomas Gunzig revient en cette nouvelle rentrée littéraire avec un roman de science-fiction assumé et généreux en détails. Cette nouvelle dimension, le Plan dimensionnel secondaire, peut sembler nébuleuse et complexe pour certains novices en physique quantique (dont je fais partie) mais est rendue compréhensible, et même crédible, par les calculs savants et les démonstrations qui appuient son discours.

Creuser le sol, creuser la tombe

Mais au-delà des chiffres, il y a l'histoire. Pas seulement celle de Tom, de Léa et de leur petite fille, Lou, dont l'existence seule est une énigme du roman (ses parents ayant été soumis à une contraception très stricte), pas seulement celle des 2500 néohabitants de RockSolid1, la station d’extraction qui s'est installée dans le Plan dimensionnel secondaire. C’est avant tout celle de l'humanité, prête à refaire égoïstement et encore une fois les mêmes erreurs.

Derrière ce langage scientifique austère et ces histoires de fantômes, il y a la question de l’humanité, de son autodestruction avérée et de sa survie potentielle. Derrière ces thématiques, une angoisse, plus précisément une écoanxiété, collective mais aussi individuelle, assumée par son auteur, que j'ai eu l’occasion d'interviewer.

Gunzig ne joue pas la carte de la métaphore, il projette sur le papier son scénario catastrophe sur l’avenir de l’humanité. Avec Rocky, dernier rivage, l'auteur nous emmenait à la fin du monde, sur une île déserte, en compagnie de la dernière famille en vie, et son dysfonctionnement. Dans Spectres, c'est une solution de repli avant le drame qu’il nous propose. Mais, comme un Émile Zola, fataliste, il prédit que l’humain continuera de creuser sa propre tombe en exploitant à nouveau les denrées des autres pour son propre compte.

Voile opaque sur le futur

Il y a ce paysage sombre, aux silhouettes presque imperceptibles. Personne n’ose s'y aventurer, on n'est pas là pour ça. Parce que les 2500 personnes sur RockSolid1 sont en réalité 2500 travailleurs, une usine d'un autre monde. Et qui est prête à se multiplier si les résultats sont concluants, à la fin des sept années annoncées sur le contrat. Car oui, tout ça se joue sur un coup de poker, celui de réussir à revenir dans la dimension initiale, en vie, au complet, et avec l'opportunité pour les investisseurs de s'en mettre plein les poches. Mais c’est sans compter la disparition de la petite Lou.

Thomas Gunzig se montre encore une fois excellent dans son rôle de conteur. Il a le don de développer un imaginaire crédible dans lequel on se plonge immédiatement. Le ton qu'il emploie, aussi alarmiste que cynique, caractérise autant ses romans que ses billets sur La Première. Le récit délivre ses secrets naturellement, sans se jouer du lecteur. Un nouveau personnage ? Voilà son background. Un nouvel endroit ? On revient quelques heures avant pour voir ce qu'il s'y est passé. Chaque nouvelle information est à sa juste place.

Si le genre hard science-fiction peut effrayer un lecteur de romans plus « classiques », la lecture de Spectres est en réalité, comme tout livre de Gunzig, d’une étonnante accessibilité, rendue possible par la familiarité de ton, comme un regard complice de l’auteur vis-à-vis de son lectorat, peu importe la gravité ou complexité du sujet qu’il aborde. L’immersion y est totale et immédiate, tombant sur la nuque du lecteur comme un couperet de mots. L'écriture de Gunzig est une main qui nous accompagne d'un mot, d'une émotion, d'un lieu, d'une action à l'autre. L’illustration de la couverture, signée Olivier Fontvieille, est une projection parfaite de ce que j'avais en tête et réussit, par sa sobriété, à cacher la véritable identité de ce livre. Les premiers chapitres sont également trompeurs. J'ai d'abord pensé à un livre gothique. Puis un livre tout à fait contemporain avec une séance chez le psychologue. Et enfin, la science-fiction s'est dévoilée.

De la littérature belge

Thomas Gunzig en est à son neuvième roman, confirmant sa place parmi les grands noms de la littérature belge contemporaine, aux côtés d’Adeline Dieudonné, Geneviève Damas ou encore Antoine Wauters, ses comparses mais également ami.e.s proches.

« Mes livres ne me rassurent pas et ne proposent pas de solution. Ce sont des histoires qui prennent racines dans un imaginaire qui essaie de comprendre collectivement ce qu’on devient. »

« Lecteur du monde » comme il se définit, Gunzig adhère à un imaginaire universel, s’inspirant autant d'un Kafka que d'un Murakami, en passant par Stephen King. La fiction, en tout cas la sienne, n’a pas de frontières. Et pourtant, sa singularité et sa capacité déconcertante à passer d'un genre à l'autre au fur et à mesure de ses œuvres (menant certaines jusqu'à la scène), font de lui un véritable artiste à la belge. S’il ne se rend peut-être pas encore compte de la place qu'il campe dans la petite histoire littéraire belge, il fait pourtant bien partie de ces auteurs qui sont restés défendre leur travail en Belgique.

Spectres s’est déjà démarqué à bien des égards. En sélection pour plusieurs prix, parmi lesquels Maison Rouge et l’Utopiale, ce nouveau roman trône déjà en haut des présentoirs et au centre des têtes de gondoles, en tant que coup de cœur des libraires mais aussi des lecteurs. Et ce succès est bien mérité ! J’ai dévoré cette histoire, comme je le fais pour chacun des livres de Gunzig que j’ai eu l’opportunité de lire. Il est le parfait équilibre entre divertissement cathartique, beauté stylistique et remise en question. Spectres ne se recommande pas, il se met tout simplement entre les mains de quiconque sera à la recherche de sa prochaine lecture.

Même rédacteur·ice :

Spectres

Thomas Gunzig

Au Diable vauvert, 2026

396 pages

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