critique &
création culturelle

La Bataille de Gaulle

« La France libre fut africaine »

Il est le diptyque français événement dont tout le monde a parlé cet été, avec éloges ou critiques. Deuxième long métrage de l’ancien diplomate Antonin Baudry, La Bataille de Gaulle retrace le parcours romanesque de l’un des plus grands noms de l’histoire de France. Seul contre tous, Charles de Gaulle est présenté comme un Don Quichotte moderne, que personne ne prenait au sérieux et qui pourtant aurait sauvé la France.

Les deux volets de La Bataille de Gaulle, cette énième épopée gaulliste se concentrent exclusivement sur la période 1940-1945 et par conséquent, sur le rôle central de Charles de Gaulle dans la reconquête d’une France devenue collaboratrice de l’Allemagne sous le gouvernement du Maréchal Pétain.

Une certaine idée de la France

Crevons l’abcès directement : le diptyque s’inscrit plus dans le genre du film de guerre que du film historique et le réalisateur, Antonin Baudry, confirme cette idée. Le film se base sur le très intéressant ouvrage De Gaulle : une certaine idée de la France, signé Julian Jackson, consultant sur le film. Un entretien entre les deux, couvert par Le Grand Continent, montre que Baudry comme Jackson ont tous deux fait des concessions à la vérité historique pour soutenir leur liberté artistique. Baudry affirme et assume que sa vision de l'histoire qu’il raconte est romanesque, à l'image de la face de De Gaulle qu'il a voulu mettre en avant.

Tout comme l’homme du 18 juin1 avait une certaine idée de la France, Baudry a une certaine vision de sa libération. Je ne pourrais être tout à fait d’accord avec le fait qu’en se dédouanant de la vérité historique, Baudry justifie, d’une certaine manière, de passer quelques faits sous silence au nom de l’art, de la liberté d’expression et du romanesque gaullien. On nous a déjà demandé de séparer l'œuvre de l’artiste, désormais, l'œuvre de la vérité.

Le grand méchant américain

Il est original pour un film qui traite de la Seconde Guerre mondiale d’avoir comme antagonistes d’autres groupes que les Allemands. Car oui, les ennemis de De Gaulle sont ici les Pétainistes et plus encore, les Américains. Baudry explique lors de son passage à l’émission Un monde, un regard que l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et plus largement l’histoire contemporaine était « sous l’emprise d’un autre récit », le récit américain, sous-entendant que les États-Unis ont un tel pouvoir sur l’Europe qu’ils ont réussi à imposer leur vision et leurs conditions. Baudry entend, avec ses films, remettre l’église au milieu du village et rappeler que si, certes, les États-Unis ont pour beaucoup sauvé la France, ils ont également, en la personne de Franklin Roosevelt, freiné les agissements du Général qui mettait tout en œuvre pour redonner à la France sa superbe. De manière générale, tous ceux qui ne sont pas en faveur d’une France libre sont les antagonistes de ce film.

Ce qui me dérange dans la manière de faire est que le « méchant américain » est à la limite du caricatural comme le Russe pourrait l’être dans les blockbusters américains. L’épisode de la carte de la Nouvelle Wallonie – qui n’est historiquement pas avérée – est un exemple de cette hyperbolisation du comportement de Roosevelt vis-à-vis de cette France incertaine.

Quoiqu’il en soit, La Bataille de Gaule n’est pas un film sur l’occupation allemande ou la collaboration (mais c’est le cas de l’excellent Notre Salut d’Emmanuel Barre). Il suit les agissements de De Gaulle, mettant des œillères sur tout ce qui dépasse les péripéties de la reconquête de la France libre.

L’Empire de France

L’un des personnages qui m’a le plus marqué est sans aucun doute le colonel, puis général, Leclerc, porté par le brillant Niels Schneider. Le discours qu’il prononce avant de se jeter dans la gueule de l’ennemi dans la campagne du Fezzan est le plus emblématique car, tout comme pour la bataille de Bir Hakeim, il s’agissait plus d’une mission suicide qu’autre chose. Le charisme bien connu de l’acteur, ainsi que la théâtralité du personnage, rendent justice à l’édification qui a été faite du véritable Leclerc.

Mais, si Baudry affirme s’être largement informé des événements en allant consulter pas moins de 150 ouvrages sur le Général et son histoire, un sujet de taille passe sous le regard de la caméra sans jamais être interrogé et encore moins critiqué : la participation décisive de l’Afrique dans le retournement de la Seconde Guerre mondiale.

Jackson n’en a pas fait le cœur de son ouvrage mais le choix des mots qu’il utilise est parlant lorsqu’il décrit les missions de Leclerc, Pléven et Kœnig en Afrique, pour « rallier » les colonies françaises à la cause de la France libre, et elles n’ont rien d’une discussion autour d’une tasse de thé. Baudry filme des corps d’armée entièrement composés de soldats de l’Afrique-Équatoriale française sans en interroger l’origine, frôlant à peine la question du racisme perçus par les soldats d’AEF au sein des troupes françaises.

Ma curiosité sur le sujet m’a amenée à lire différents ouvrages après le visionnage de ce film. Cela m’a amenée à découvrir le titre éponyme à mon article, que j’ai voulu être le cœur du sujet de cette chronique, La France libre fut africaine, d’Eric Jennings (2014). Ce livre éclaire sur la réalité de terrain des Français en Afrique et sur les conséquences de cette présence pour la paix des Africains. Sans entrer dans les détails, Jennings explique l’importance capitale de l’Afrique dans l’approvisionnement tant matériel qu’humain pour les troupes françaises. Les Tchadiens, Camerounais, Sénégalais ou encore Congolais ont donné de leurs richesses et de leur santé, sous la contrainte de châtiments dans le cas où ils refusaient de coopérer, et ce, pour reconquérir la France de De Gaulle.

Le phénomène de blanchiment des armées françaises à l'automne 1944 a été une tentative de faire oublier l’implication de l’AEF dans les plans de De Gaulle, mais la mémoire a permis que l’on puisse remettre la lumière sur ce qui s’est réellement passé. Et le valeureux Leclerc comme il est présenté dans le diptyque est loin d’être aussi innocent qu’il n’y parait dans cette histoire.

Tout a été mis en place pour que ce film soit un point de convergence : l’évidence que tout Français se doit d’être fier de cette part de révolution qui a animé à plusieurs reprises l’Histoire de la France, qui ne se soumet pas, malgré les coups. Mais c’est d’une France bleu, blanc, rouge dont il s’agit. Les sauveurs sont blancs, les lauriers leur sont donnés exclusivement. Le peuple africain accueille, célèbre, exécute. Mais il n’a été Français que lorsque De Gaulle a eu besoin de main d'œuvre.

Le théâtre des opérations

Le problème avec la façon de Baudry de narrer l’Histoire de est que la guerre en vient à être glamourisée. La Bataille de Gaulle cherche plus à créer un spectacle de son et lumière digne de la parade Disney qu’à poser une interrogation sur les événements qu’il relate. L’expression « théâtre des opérations », qui m’horripile au plus au point, prend tout son sens dans ce genre de films « à sensation ». Cette expression qui se retrouve souvent dans des documentaires très pompeux, cherchent à créer de belles métaphores autour d’un sujet aussi sombre. Ces tournures enjolivent le massacre, en pointant par exemple l'ingéniosité d’une tactique militaire. Au cinéma, cela passe par des images sensationnelles, de gros boum bien sonores, des corps viriles, plein de suie, de sang et de muscles, des discours plein de bons sentiments et des adieux déchirants.

Car, il faut bien l’admettre, de ce côté-là, Baudry a mis le paquet. Tous les ingrédients d’un bon film de propagande (ici en l’honneur de De Gaulle et du grand Empire de France) ont été incorporés au scénario. La narration oscille entre plusieurs types de séquences, bien ficelées et terriblement efficaces pour divertir et émouvoir son spectateur. Les réunions de chefs de guerre donnent les informations capitales sur l’avancée des opérations et des positionnements de l’un ou l’autre allié. Les affrontements, tantôt contre la France, tantôt contre l’Axe, provoquent tension et engouement, sous les bombes qui explosent et les blindés qui reculent. Les scènes de rejet des plans de de Gaulle et l’incertitude qui accompagnent ces échecs suscitent notre compassion. Mais ce qui nous tient le plus en haleine, ce qui nous tire la larme à l’oeil, ce sont les discours.

De Gaulle (Simon Abkarian), Leclerc (Niels Schneider), Fernand (Florian Lesieur) et d’autres portant ensemble la voix du résistant. Leur jeu nous transporte dans l’urgence et le désespoir de la situation, nous vivons à leurs côtés, pendant cinq heures, la peur et le doute. Et ce sont eux qui nous insufflent la prise de risque, la patience, l’espoir et la gagne. Bref, de vrais chefs-d’oeuvre de propagande nationaliste.

La production a parié gros sur ce casting dont les têtes d’affiche ne sont pas si connues du grand public. Le défi de justesse de jeu entre les différents acteurs était donc grand. Mais ils l’ont plus que relevé. Ce ne sont plus des prestations, c’est du grand art. Simon Abkarian nous emmène dans son interprétation du Général, nous insuffle des ascenseurs émotionnels à chaque dialogue. Il a réussi à incarner le héros romantique imaginé par Baudry avec humilité, passion et beaucoup de talent. De la même manière, Félix Kysyl nous offre un Jean Moulin d’une grandeur époustouflante, magnétique dans sa discrétion. Niels Schneider incarne également un très charismatique Leclerc, qui joue très bien son rôle de motivateur de troupes. Sans oublier les excellents Loïc Corbery (René Pleven), Mathieu Kassovitz (l’amiral Darlan), Benoit Magimel (Pierre Kœnig) et bien évidemment Simon Russell Beale (Winston Churchill).

Choisir de ne pas renoncer

Je n’ai pas encore réussi à me convaincre qu’il était possible, ou tout du moins acceptable, de concilier que j’ai adoré ces deux films pour les émotions qu’ils ont provoquées chez moi, tout en réfutant formellement la prise de position adoptée par son réalisateur sur l’Histoire qu’elle a enjolivée. Ce que je sais cependant, c’est que je suis sortie de ce visionnage bouleversée et que la première pensée qui s’est formée en moi en quittant la salle était que ces films, aujourd’hui, ont une importance capitale, en tant que véhicule d’informations, de prises de position.

Tout contenu diffusé au plus grand nombre influence le spectateur qui le consomme. Un film d’une telle envergure avec ce point de vue peut être utilisé à mauvais escient. La figure héroïque et patriotique de De Gaulle a déjà été reprise par des partis politiques, et pas toujours les plus ouverts d’esprit. Son amour inconditionnel de la France, son éducation catholique, ses idées tactiques et politiques – qu’il a à maintes reprises couchées sur le papier de ses nombreux ouvrages tels que Le fil de l’épée, La Discorde chez l’ennemi ou encore ses Mémoires – en font un personnage plus épais que ce héros romantique qu’une grande partie a gardé en mémoire.

D’autant que, comme le rappelle Jackson dans son ouvrage, tout le monde s’est toujours positionné en faveur ou défaveur des idées et pratiques de De Gaulle, et souvent en changeant de camp au fur et à mesure de sa carrière. Il est un homme complexe avec ses contradictions et ses faiblesses que certains ont eu envie de voir, d’autres de justifier. Mais il n’est pas qu’une Marianne guidant le peuple. On oublie trop souvent, et c’est le cas dans ce diptyque qui ne mentionne rien de cela, la relation qui unit Pétain et De Gaulle. Pourtant, les deux hommes se sont côtoyés et même estimés et Pétain a même été important dans la carrière de De Gaulle.

La réécriture et simplification de l’Histoire amène à des conflits dramatiques, comme on en constate encore à l’heure actuelle. Un film « historique » de cet acabit peut avoir un impact très lourd sur le public qui le voit et qui le réduit à ses effets dramatiques et spéciaux qui servent le divertissement pur et dur. Ces films sont pourtant en ce moment très à la mode et leur sens profond, par les pirouettes artistiques mises en place par les réalisateurs, desservent le propos purement historique. On en vient à dépolitiser un film dont le sujet ne saurait être apolitique. Pourtant, et ce fut l’un des sujets qui a fait le plus de bruit à Cannes cette année, le comédien qui incarne Jean Moulin, Gilles Lellouche, dans le film éponyme de László Nemes qui sortira prochainement, réfute la dimension politique d’un film sur le chef de la résistance française.

Voilà pourquoi je me sens coincée entre deux positions. Le plaisir pur du divertissement, esthétique et sans engagement, et ma conscience intellectuelle, qui s’est sentie tout de suite prise dans le piège du film de la propagande. Ces films méritent grandement d’être vus, pour les interrogations qu’ils amèneront en vous et pour le force humaine de ses personnages et de ses valeurs. Mais tout en chacun gagnerait à enrichir sa connaissance du sujet par la lecture d’ouvrages gaulliens comme anti-gaulliens pour comprendre l’importance et la complexité du personnage dans l’Histoire.

Même rédacteur·ice :

La Bataille de Gaulle

de Antonin Baudry
Avec Simon Abkarian, Niels Schneider, Anamaria Vortolomei
France, 2026
 5h20

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