Andromaque dans une berline rouge de Nanténé Traoré
En quête du beau mensonge

Dans un climat post-apocalyptique, Andromaque refuse de se plier aux diktats de la survie souterraine. Son unique envie ? Retrouver la mer, au péril de sa vie. Elle embarque alors ses dernières affaires dans sa berline rouge et fonce droit devant elle. Avec Andromaque dans une berline rouge, Nanténé Traoré nous offre un bijou rare oscillant entre poésie et drame, à la hauteur d’une tragédie grecque.
Paru chez L’Arbre de Diane dans la collection « Horizon », Andromaque dans une berline rouge est un roman court mais intense qui s’inscrit dans deux époques très lointaines et deux genres qui peuvent sembler tout à fait opposés : la Grèce antique et le monde post-apocalyptique. En donnant à ses personnages des noms issus de la mythologie grecque (Andromaque, Ariane, Cassandre), Traoré nous emporte dans un imaginaire bien connu du grand public aux tropes sublimés depuis des siècles par les plus grands artistes. En emmenant ces mêmes personnages dans un futur auquel nous n’avons nous-mêmes pas (encore) eu accès, l’auteur nous propose un mariage inattendu mais succulent, nous rappelant que la survie est une affaire de toutes les époques, allant du passé très ancien au futur très lointain.
« [...] et dans le bruit terrifiant dans toute son incompréhension elle s'agrippe au volant se resserre dans sa tête elle ferme les yeux
disparaît dans le vide
c'est la première fois, elle est délicieuse. »
Le récit tourne autour du désir, de la liberté et de la beauté du mensonge. Il explore avec Andromaque des endroits, des souvenirs, des envies, au détour des personnages qu’elle croise et des lieux qu’elle explore. L’histoire se présente comme un songe sans indicateur temporel ; difficile de saisir où l’on se trouve exactement et combien de temps s’ écoule. Le lecteur est perdu dans un non-lieu. Mais cette absence d’omniscience sur la situation nous aide à plonger dans cette incertitude liée au rêve, ce flou que l’on traverse, tentant de percevoir le vrai du faux.
« [...] victimes de la catastrophe climatique, sans jamais dire ce qu'elle avait impliqué, sans jamais dire qu'il n'y a aucun hasard, que des choix, et Andromaque transpire, se tient au milieu de la guerre dont elle n'a aucun souvenir et qui n'a pas de mémoire, comprend. »
Car finalement, bien qu’Andromaque se présente dès les premières pages comme une conteuse et menteuse hors pair, offrant de fausses anecdotes à ses amantes pour le plaisir du divertissement, c’est sans doute à elle-même qu’elle offre le plus beau des mensonges : sa quête insensée de retrouver la mer. Dans un contexte comme le sien où la chaleur est mortelle pour tout être qui ose sortir de terre, Andromaque essaie de justifier ce caprice par un besoin de mourir selon ses termes. Le but de la vie ne résiderait-il pas là-dedans ? Apprendre à vivre ne serait-il pas une manière d’apprendre à « mieux » mourir ?
« Elle s'était déjà posé la question de ce qu'on faisait des gens quand ils mourraient. Petite elle avait assommé Guy avec ses questions sur la mort, [...] il faut pas que tu penses à ça m'a vie tu es toute jeune toi encore [...] On les brûle, voilà, [...] oui, c'est horrible mais y'a plus de place pour les mort·es dans la terre parce que y'a les vivant·es dedans maintenant. »
Andromaque dans une berline rouge, par son style effréné, avec peu de ponctuation mais beaucoups de silence, par ses anecdotes, ses épisodes, nous fait vivre quelques jours, semaines, mois d’une existence partielle dans l’urgence de vivre, de mourir, et de tout ce qu’il y a entre les deux, nous offre une réflexion sur la beauté que l’on peut trouver en soi pour échapper à la catastrophe inéluctable, proche ou lointaine.
Il est difficile de comprendre le temps qui s'écoule dans Andromaque dans une berline rouge. Le tout est très onirique, comme si on était dans un voyage dans le désert sans indication, juste des ruines, du sable, et Andromaque et sa berline rouge filant tout droit vers la mer. Chaque interaction a l'air d'être rêvée à moitié à partir du moment où Andromaque prend la route. Mais c'est sans doute ce qui en fait sa plus grande force.
Ce court récit d’une grande poésie, à la croisée d’une tragédie grecque, d’un Ulysse perdu en mer, d’une Pénélope en attente, d’un Télémaque en soif d’aventure, et d’un roman de survie, dans le sable et dans le doute, m’a portée dans des contrées aux frontières floues, réelles ou imaginaires, dans la poésie des moments et la quotidienneté des échanges. Il nous insuffle la vie, l’espoir, et nous réconcilie avec la fin, avec la mort.