critique &
création culturelle

Red

Sortir du noir

Mark Rothko prépare une commande de grande envergure pour l’inauguration du Four Seasons : d’immenses tableaux aux nuances de rouge, d’où le titre de la pièce, Red. Entre humilité et orgueil, sous le regard candide de son apprenti, Ken, Rothko interroge le poids de son influence dans l’histoire de l’art. L’élève dépassera-t-il le maître ? Michael Grandage met en scène pour le Wyndham's Theatre de Londres l’une des plus belles déclarations d’amour dédiées à l’art, pérennisée et sublimée par la captation audiovisuelle qui en a été faite.

New York, 1958, atelier de Mark Rothko. Celui-ci est en train d’admirer l’un de ses tableaux, de longues et grandes colonnes de rouge. Ken entre, habillé comme pour un événement très officiel. Le maître invite l’élève à s’avancer, à observer.

Rothko — Let the picture do its work but work with it. Meet it halfway, for God’s sake. [...] What do you see?

Ken — Red

Red propose une parenthèse intimiste entre un artiste de renom et son apprenti, questionnant à la fois l’utilité de l’art, le sens qu’un artiste lui donne, celui qu’il reçoit de son public et la divergence générationnelle entre les artistes d’hier et ceux de demain. Red est une pièce vivante par les débats enflammés qu’elle entraine, et mobile par les nombreux déplacements opérés au fur et à mesure des scènes. Les décors circulent par la seule force des deux acteurs, dans l’évolution naturelle de la création continue des nombreux tableaux commandés par le Four Seasons. Les costumes aussi changent à mesure qu’ils sont salis. La temporalité et le mouvement sont organiques ; on oublie parfaitement que le temps est factice et que nous sommes face à des comédiens. Devant nous, un peintre, son apprenti et l’atelier de l’un des expressionnistes les plus influents de sa génération. Les deux Alfred (les comédiens incarnant respectivement Rothko – Alfred Molina, et Ken – Alfred Enoch) nous offrent une prestation à couper le souffle. Si Molina a l’habitude de la scène, le visage d’Enoch nous est surtout connu pour les rôles qu’il a incarnés sur le grand comme sur le petit écran : Dean Thomas dans Harry Potter ou encore Wes Gibbins dans How to Get Away With Murder.

Utilité de l’art

Rothko — Everyone likes everything nowadays. [...] It’s all nice and pretty and likeable.

L’un des grands dilemmes auxquels est confronté Rothko est la vision de l’art par les nouvelles générations. Lui, qui fait partie du courant expressionniste abstrait, s’inscrit dans une philosophie de l’art axée sur le rôle central du spectateur vis-à-vis de l’œuvre qu’il observe. La quête de sens et d’émotion est primordiale pour apprécier l’art dans sa globalité ; aux yeux des expressionnistes, l’art est vivant et performatif. Chaque visiteur crée son propre happening par le regard honnête et sensible qu’il porte sur les œuvres. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de constater la réflexivité que porte Rothko sur sa propre discipline, étant donné son admiration pour Nietzsche. En témoigne d’ailleurs sa Naissance de la Tragédie qui nourrit à plusieurs reprises les échanges du peintre et de son apprenti.

L’art n’a de sens que si le spectateur ose s’investir émotionnellement, c’est du moins la vision du Rothko de John Logan. Mais cette recherche d’utilité de l’art semble aussi être une quête inutile et insultante. Lorsqu’il s’épanche sur la destination de ses toiles abstraites, Rothko comprend qu’elles vont simplement remplir un espace mural vide, qui n’attendait qu’une chose, être comblé. Le Four Seasons se présentant comme un restaurant luxueux, il s’attend à ce que le public qui s’y succède soit pédant, indigne de son génie, ignorant de ses grands projets pour l’art.

Ken — I want to be a painter, so I guess I aspire to… painting

Si pour Rothko, l’inspiration n’est pas le seul outil de l’artiste et qu’une formation académique et savante permet d’élargir le regard et la sensibilité, pour Ken, l’art, et l’acte de peinture plus largement, sont beaucoup plus terre à terre. Peindre est sa passion, cela lui procure du plaisir, représente quelque chose de plus intuitif et surtout, ne demande pas un discours universitaire pour être expliqué.

Faire place à la nouvelle école

Rothko —  Maybe this is a dinosaur talking.

La thématique centrale de la pièce est finalement la confrontation de deux écoles : l’ancienne et la nouvelle. Rothko est arrivé à la fin de sa carrière, l’expressionnisme décline doucement, et ce sont des genres neufs qui s’installent, moins bruts, moins exigeants selon lui et qui participent à rendre l’art décoratif. Les expressionnistes ont enterré les cubistes, les artistes du mouvement Pop Art enterreront Rothko.

Bien qu’il estime que réussir en tant qu’artiste passe par le fait de dépasser l’artiste en place, Rothko refuse que ce soit l’heure d’être mis au placard. Il se pose en victime, en martyr, face aux « méchants » de son monde : les autres peintres, les galeristes, les spectateurs et les critiques d’art. Il refuse de devenir un nom commun et que ses peintures soient réduites à des décorations murales dont les couleurs doivent bien matcher avec celles du canapé.

L’expression du rouge

Rothko — What the hell does red mean to me? Scarlet? Crimson? Plum? Mulberry? Magenta? Burgundy? Salmon? Carmine? Cornelian? How about coral? Anything but red! What the hell is red?

Toute la pièce, jusqu’à son titre, tourne autour de cette couleur, le rouge. Mais qu’est-ce que le rouge et surtout, que représente-t-il ? L’expressionnisme joue avec les couleurs. Le sens qu’elles apportent aux éléments représentés et l’abstraction que Rothko leur ajoute, leur absence de formes tangibles, confèrent à la couleur un pouvoir encore plus grand.

Le rouge de Rothko n’est pas rouge, ce sont DES rouges, avec chacun son intensité, sa sensibilité et sa palette de sens. Chaque rouge se raccroche à une réalité, à un élément organique bien spécifique. Mais l’utilisation du rouge et de ses déclinaisons est ici, pour le Rothko de Logan, un bouclier contre la peur du noir. Rothko prend la fuite face au noir, face à l’absence de lumière. Face à la mort, il se cache derrière le rouge. Ce rouge qui, avec le temps, se rapprochera de plus en plus du noir. « One day, the black will swallow the red. »

Le théâtre enregistré

L'immersion n'est bien entendu pas la même lorsqu'on assiste à une pièce à travers l'écran d'un ordinateur dans son salon. Mais le produit initial ne l'est pas non plus. La captation théâtrale n’est pas que l’enregistrement d’une pièce sans intervention aucune. Il peut en effet être enregistré en direct (en intégralité et en temps réel) ou être un faux direct (plusieurs représentations ont été filmées et un montage a été effectué pour avoir les meilleures images des différents tournages). Lorsqu’une captation est produite, un réalisateur se trouve souvent aux commandes, proposant des angles de tournage particuliers et offrant, dès lors, un regard inédit sur le comédien et sur son visage. Outre le léchage du montage et l’homogénéité du produit final, la multiplication des caméras permet un spectacle d’une autre teneur pour le spectateur : les larmes qui coulent, la sueur perlant sur le front, les spasmes de bouche après une tirade de grande envergure, une grosse colère.

La captation théâtrale n’est pas la pièce de théâtre traditionnelle comme elle n’est pas non plus un film. Elle est la rencontre parfaite entre l’éphémère – car une représentation est unique, tant par la prestation des acteurs que par le public qui est venu la voir – et le pérenne – que remplit l’enregistrement de cet art si difficile à capturer et à proposer aux générations futures.

Amateurs d’art et de beaux discours sur la vie et son sens, vous serez ravis par cette pièce poétique et si justement interprétée par des acteurs dont la puissance et l’intensité de jeu subliment l’essence même de l’art dramatique. Explorons ensemble la fragilité d’un artiste en déclin sur fond rouge.

Même rédacteur·ice :

RED

de John Logan

avec Alfred Molina (Mark Rothko) et Alfred Enoch (Ken), capté le 4 mai 2018 au Wyndham's Theatre de Londres, visionné sur la plateforme National Theatre at home.

Michael Grandage director

Christopher Oram set and costume design

Neil Austin lighting designer

Adam Cork sound designer and composer

Nick Frankfort producer

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