Lequel de nous portera l’autre ? de Violaine Lison
Écrire contre l’oubli

La deuxième édition du prix des librairies indépendantes a primé Violaine Lison pour Lequel de nous portera l’autre ? paru aux éditions Esperluète. L’écrivaine tournaisienne tisse un dialogue avec Léonce Delaunoy, brancardier mort en 1918, à travers ses carnets de tranchées. Un récit d’une grande sensibilité qui inscrit ses personnages dans l’éternité.
On pense peut-être qu’on connaît les histoires des tranchées, qu’on a lu et vu assez de récits logés dans ce jalon de l’Histoire qu’est la Première Guerre mondiale. Mais on aurait tort de penser cela et de passer ainsi à côté du livre Lequel de nous portera l’autre ? de Violaine Lison (paru aux éditions Esperluète), prix des librairies indépendantes. À plusieurs niveaux, le récit est surprenant : dans la sensibilité de la plume de l’autrice et de celle de Léonce, dont les journaux intimes sont la source du livre ; dans l’histoire de la vie même de ces cahiers, retranscrits par un ami de Léonce, Paul, qui choisit de ne pas recopier certains passages ; et dans l’histoire d’amour pure, entre Léonce et Herman, justement omise par le copiste, qui fait toute la dimension émotionnelle du livre.
Léonce est l’auteur des cahiers, matériau principal du livre de Lison, écrits depuis le début de la guerre 14-18 jusqu’à sa mort, le 15 octobre 1918. Léonce se destinait à la prêtrise et ne pouvait donc pas porter une arme et participer aux combats, ce qui a fait de lui un brancardier pendant la guerre. D’une grande sensibilité, sa plume décrit la nature et les oiseaux qu’il aperçoit dans les paysages flamands où il est posté. Elle évoque aussi sa grande fratrie aimante, à quelques heures des tranchées, si proche et si lointaine, puisqu’en territoire occupé. Il part en 14, pendant la nuit, pour que le cœur de sa mère ne se brise pas de le voir partir, et ne les reverra plus jusqu’à sa mort. Tout au long de ses cahiers, il tente de survivre, de plus en plus désillusionné par l’absurdité du conflit.
23 août 1918
Les herbes folles remplissent tout ici. Ivraies, chardons, sénevés d’où les taons s’envolent en bourdonnant, nous couvrent de pétales fauves et de pollen [...] Ce soir, le vent sera fou. La poussière tourbillonnera et s’envolera je ne sais où. La lumière faiblira sous l’assaut immense des nuages gris d’acier…
À la beauté de la langue de cette source primaire, qui n’existe finalement que sous forme d’extraits dans le livre de Violaine Lison, s’ajoute l’écriture sensible, presque douloureuse, de l’écrivaine. Elle dit « tu » à Léonce comme à un être chéri, elle pleure Léonce comme son propre enfant. Il faut dire que Léonce a été porté pendant dix ans par l’autrice avant la parution du livre.
À une autre époque, l'autrice ou l’auteur découvrant les journaux intimes d’un soldat des tranchées aurait probablement choisi de les retranscrire et de les publier de manière brute. Aujourd’hui, en cohérence avec la tendance actuelle, Violaine Lison crée un dialogue avec la personne qu’elle fait revivre, elle construit un cadre orné pour y placer le paysage que peint Léonce dans ses cahiers. Les phrases sont courtes, solennelles.
Comment as-tu fait Léonce, pour vivre envers et contre ça ? Pour te lever chaque matin et te coucher chaque soir ? Il y avait Dieu, les arbres, les oiseaux. Et puis la famille. Paul, Herman… Mais il y a surtout ta force de vie. Un fleuve énorme, qui t’éveille et t’anime. Et te tient debout, au milieu des cadavres.
Et elle restaure, aussi. Parce que les cahiers copiés par Paul Nackart, ami de Léonce dans les tranchées, ne sont qu’une partie des cahiers de Léonce, que Paul décide d’élaguer par moments. Ce qu’il efface du paysage, c’est la relation fusionnelle entre Herman Schiltz et Léonce. Deux hommes qui deviennent inséparables, qui se donnent du courage et une raison de vivre dans l’horreur des tranchées. Une fois qu’Herman rentre dans le paysage, l’histoire prend une toute autre dimension. Car Herman déclenche une passion totale chez Léonce. Cette relation fusionnelle, que Paul décide de supprimer des carnets, par pudeur ou par jalousie, est d’un immense secours pour Léonce dans l’ennui, le froid, l’horreur de la guerre. Mais le lien est aussi extrêmement fragile dans ces conditions.
Si j’ai pu, au début de ma lecture, reprocher au style de Lison de frôler à plusieurs reprises le pathos alors que les carnets en contenaient assez à eux seuls, j’ai graduellement admis au fil de ma lecture combien l’histoire de Léonce, à la fois émouvante et désolante, ne pouvait échapper à une certaine lamentation de la part de l’écrivaine comme de ses lecteurs et lectrices, qui portent à leur tour cette vie et cet amour supprimé par la guerre avec eux. La force des deux récits, du cadre de Lison et du paysage peint par Léonce, font de Lequel de nous portera l’autre ? un livre troublant et bouleversant.