Névroses banales
Hyperboles ordinaires

Premier spectacle de danse au Théâtre de la Toison d’Or, Névroses banales, se veut être un « ballet clownesque », comme l’explique la metteuse en scène Betty Mansion. Et il porte bien son nom : il y va très fort, mais se révèle parfois redondant.
L’ouverture de Névroses banales est à l’image du spectacle : intense. Le performeur Jérôme Louis pénètre la salle en courant et en appelant « les filles ». Il enjoint le public à frapper dans ses mains et à chanter un air de ceux qu’on entend dans les stades. Les décibels croissent et le rythme ne sera plus réfréné.
Le rythme est intense mais aussi signifiant. Le spectacle aborde en effet « nos névroses quotidiennes », pour reprendre les termes du Théâtre de la Toison d’or, « les affres de notre époque : charge mentale, egos surboostés et passions sous calmants ». Et les idées crépitent : les personnages sont acharnés, les chorées sont euphoriques, le décor sobre accueille une énergie exaltante.
Des apports irrécusables du spectacle, on citera sans difficulté ces mêmes chorégraphies. Elles sont évocatrices et envoûtantes, elles parlent d’elles-mêmes. L’énergie bat son plein, les mouvements sont rapides et cinétiques, tout l’espace du plateau est occupé, les accessoires – quatre petits cubes qui font office de tabourets – s’insèrent dans les tableaux : tantôt comme obstacles, tantôt comme promontoires.

Une scène dévoile les émotions de personnages en face d’une télévision. Éclairés face au public par une création lumière ingénieuse, leurs visages se mutent au gré des images qu’on imagine. Les performances de la metteuse en scène sur scène Betty Mansion sont particulièrement épatantes. Elle maîtrise indéniablement son jeu et ses mouvements.
« Pas de danse, pas de névrose »
À l’image de cette exubérance, le sous-titre ingénieux du spectacle en met plein les yeux : « Pas de danse, pas de névrose. » Un parallélisme qui joue sur la polysémie du mot « pas » : soit comme négation, soit comme un pas. On peut donc comprendre cet énoncé de plusieurs manières différentes. Cet éclat de sens reflète le spectacle.
Ajoutons que la séquence « rose » est écrite en rose sur le site du théâtre. Un jeu de mot en plus... mais certainement en trop, car le rose n’est pas indubitablement corrélé à la palette scénographique, ni aux costumes, et on ne voit pas exactement pourquoi le jeu de mot est mis en évidence. Ce « trop » atteint des limites qui lui desservent, à la fois sur le fond et sur la forme.
D’une part, le spectacle est baigné d’idées, d’innovations, d’inspirations et de propositions enthousiastes, mais elles semblent peu canalisées. Dans l’ensemble, on comprend que le spectacle parle de névroses, mais on ne saisit pas forcément toutes les subtilités qu’il en décrit.
Par ailleurs, le discours porté sur les névroses se révèle étroit à certains égards. Le principal argument de Betty Mansion se formule ainsi : « C’est ok – c’est ok, c’est la phrase du moment – d’être hors contrôle et d’être spontané. » Une philosophie feel good, qui rappelle directement le brillant roman éponyme de Thomas Gunzig.
On comprend l’éclat d’absurdité, les mouvements agités et les frénésies déferlantes qui ont pour but d’accomplir un défoulement libérateur face aux perversions « quotidiennes ». Mais on aurait apprécié un discours plus nuancé, surtout à une époque où le développement personnel est tourné en dérision pour les simplicités illusoires qu’il prêche.

D’autre part, il y a la dynamique. Le spectacle transpire une énergie envoûtante, mais parfois disproportionnée. Les quatre performeuses et performeur investissent le public pour le « confronter » : ils crient à quelques centimètres des spectatrices et spectateurs, les touche, les invite sur scène. Ils font semblant d’en draguer et la moitié des rangées rate quelques scènes, car elles sont jouées derrière.
C’est donc une mise en scène très interactive, mais régulièrement jusqu’à en devenir oppressante. Pour la défendre, Médhi Beduin, le co-metteur en scène, parle d’un « côté qui brise un peu les codes ». L’exaltation des expressions qu’on a déjà décrite en est la matière ; Betty Mansion revendique pleinement chercher le « moche ». Également, il est évident que le quatrième mur est dépassé, mais on remarquera que Névroses banales n’est pas le premier spectacle à s’y essayer.
On retiendra, pour en choisir un parmi la kyrielle d’exemples, La Ronde flamboyante de la Compagnie MAPS notamment joué aux Martyrs en avril 2023. Le spectacle avait marqué car il s’achevait sur la place des Martyrs, en dehors du théâtre, où les comédiens et les comédiennes avaient physiquement emmené le public.
On pourrait aussi citer l’univers musical, dont la chorale finale est le seul morceau intéressant, sinon on doit se contenter de « Toxic » de Britney Spears, « Freed from Desire » de Gala ou la musique du film Le Parrain.
Névroses banales semble donc peu innover en termes de « briser les codes ». Pousser à l’excès le curseur de la sottise pour illustrer qu’elle est un bon remède aux névroses semble insuffisant pour étrenner un style ou un regard.