Karoo vous propose de lire cet été les nouvelles issues du recueil Pousse-café rassemblant les quatre lauréats primés du Grand Prix de la Nouvelle de la Fédération Wallonie-Bruxelles et six autres nouvelles que ce jury a tenu à distinguer. Cette semaine, « L'invité » de Pierre Boniver.

– Non merci. Pas pour moi.

C’est pour l’invité qu’elle a acheté la bouteille. Elle sait que son mari n’en prend pas. Elle non plus. Au cours du repas, elle ne lui a pas proposé de sel parce que ça non plus, son mari n’en veut pas. Elle connaît ses goûts et ses bonnes résolutions. Alors, quand se pointe le pousse-café, pour se protéger et rassurer sa femme à la fois, Simon dit : « non merci pas pour moi », dès qu’elle sort la bouteille du buffet. Ce moment gâche toujours la fin des repas qui se terminent par le dernier pour la route.

Elle pose un verre à calvados à côté de la tasse de l’invité et libère le goulot de sa capsule métallique. Dépucelage silencieux de l’étain et tire-bouchon. Simon la laisse faire.

Calvados Coquerel ? Sur la liste des courses à faire, sa femme aura fait l’impasse du prénom, laissant la marque inconnue s’ajouter à celles des articles qu’elle achète d’habitude seule. Ce n’était donc ni une eau de toilette ni un déodorant. Il est soulagé de ne pas avoir accompagné sa femme au supermarché le jour où la caissière a couché la bouteille sur le tapis roulant entre une botte de céleris et une farde de cigarettes. Que les clients exhibent entre leur chariot et la caisse des consommables utiles ou intimes, des repas en portions et une promotion à tout prix, passe encore, mais que sa femme y affiche, côte à côte, le calvados pour l’invité et son addiction pour le tabac, ça, il n’aurait pas supporté.

– C’est un Coquerel, j’espère que tu aimes !

L’invité lève dans le vide un verre deux fois à moitié plein. Elle sourit, pose la bouteille, reprend du café. Simon se prend à saliver tacitement avec l’invité. Il se retient de partager son plaisir. Il a biffé l’alcool de sa vie. Sa femme a pris le risque de choisir et d'acheter la bouteille.

Il est incapable de jouer la comédie du « C’est un Coquerel dont tu vas nous dire des nouvelles ! ». Il lui est arrivé de trinquer de manière assez réussie quand il faisait du théâtre, mais c’était avec du thé dans la bouteille. Sauf au cours de la dernière représentation où un petit comique avait remplacé le thé par du cognac. Faut rigoler ! Il s’était essayé à la bière, en canettes. Ça fait moins de bruit dans un sac en plastique.

Faut rigoler ? Plus lui.

L’invité voudrait partager son verre. Boire un calva sans partenaire, ça va chercher dans les plaisirs solitaires, ça convie la pudeur.

– Tu reprends du café mon chéri ?

Elle incline la cafetière, remplit leurs tasses.

– Santé !

La tasse de Simon donne l’accolade au verre de l’invité. C’est grotesque.

L’invité entame le calva. Une empathie s’installe qui sent l’alcool et la compassion. Simon y trouve de l’indécence. Il se réfugie dans son café, se brûle, se noie.

Faut rigoler ! Il voudrait couper l’image, partir, virer le grand accessoiriste de sa vie, mais la vue de ce type qui déguste sans partage le visse à sa chaise. Il est scotché aux lèvres qui disent oui aux yeux. Il imagine que l’invité quitte la table en laissant un fond de calva, que sa femme l’accompagne au vestiaire et qu’avant de les rejoindre, il vide le verre à la sauvette comme il le ferait d’un reste de moka ou de foie gras.

L’élégante bouteille de calvados ne semble pas dérangée par les solitudes qu’elle installe. Elle jauge avec suffisance les rondeurs de la cafetière. Elle veille sur son petit calva bien élevé courtisé par l’anse des deux fumantes de café. Simon est heureux que sa femme ne soit pas tentée par l’alcool digestif. Leurs tasses le rassurent sur la pureté de ses sentiments. Il n’a pas besoin d’un pousse-café pour digérer ce que leur vie lui apporte, ni d’un invité. Quand il sera parti, ça laissera le même vide avant d’en finir avec la journée, la petite faim avant la nuit, l’impression d’oublier ce qu’il ne veut pas perdre. Il ne pourra pas s’endormir sans avoir au moins mis un nom dessus.

Le verre est vide. L’invité recule sa chaise, sort un paquet de cigarettes de sa poche, se lève.

– Je vais en griller une.

Il tend le paquet à la femme qui en prend une comme un morceau de sucre pour son café. Ils laissent Simon à table. C’est l’usage chez eux : on ne fume pas à l’intérieur. La terrasse est devenue le compartiment fumeurs de la maison. Lui, il ne fume nulle part, c’est son mérite, son hygiène mentale, sa contribution écologique, son laissez-passer pour le paradis. Fumer détend sa femme. Il lui arrive d’être jaloux de la cigarette qui rejoint ses lèvres. Quand elle fume, elle est absente, rien ne semble lui manquer. Quand l’invité sera parti, ça lui restera là et il lui manquera quelque chose et ce sera trop tard.

Il fixe le verre de calvados avec un sans-gêne équivoque. Son index s’approche du galbe de la tulipe transparente qu’il effleure jusqu’au plus bas du pied.

La maison est calme.

Sa femme et l’invité devisent courtoisement en presque silence sur la terrasse.

Il saisit la bouteille, surprend le bouchon, balance sa tasse de café refroidi dans celle de sa femme, la remplit de calva et la vide cul sec. Encore. L’étiquette masque le niveau qui baisse et la culpabilité qui sourd.

Faut rigoler ! Sa tasse harcèle le verre vide de l’invité et renverse celle de sa femme par excès de vitesse. Encore conscient de ce qu’il vient de faire, il parvient à estimer que le temps d’une cigarette est consumé, que sa femme et l’invité ne vont pas tarder à rentrer. Il veut se lever pour prendre l’air mais le calva le cale sur sa chaise. Il remplit le verre de l’invité, redresse la tasse de sa femme, remet une couche de café sur le calva qui traîne au fond de la sienne, se l’envoie. Il se ferait bien une vraie tasse de café pour ne pas s’endormir sans avoir besoin de chercher à mettre un nom sur ci ou ça.

Simon !

Ça vient de la terrasse. Il s’extrait de la torpeur qui commence à le figer sur place. Il se lève comme un débutant avec une chaise et s’efforce de retrouver une contenance. Il fait quelques pas sans tomber puis revient vers la table et se sert un verre d’eau pour diluer son haleine.

Mon chéri ?

Elle pénètre dans le séjour et le trouve encore debout. Elle a une haleine de seconde cigarette.

– Ça va ?

– Mais oui ça va. Pourquoi ?

Elle lui dit que l’invité ne se sent pas bien, qu’il n’est pas en état de conduire, que ça doit être à cause du calvados et des mélanges du repas. Elle va le reconduire chez lui dans leur voiture. Ce serait bien s’il pouvait les accompagner au volant de la voiture de l’invité.

En savoir plus...

Pierre Boniver écrit une nouvelle comme il compose un vitrail. Un jour, une de ses nouvelles a reçu un prix, puis elle a retrouvé ses sœurs dans un recueil qui a aussi reçu un prix. Quand le mot ellipse est prononcé dans un atelier d’écriture, il imagine une figure géométrique calée sur ses deux foyers. Il écrit depuis vingt ans et ses muses se trouvent dans le métro, les supermarchés, les brocantes, les cours d’école et au bord des ornières de la vie.