Né à Namur en 1979, Edgar Kosma est un auteur belge qui vit et travaille à Bruxelles depuis 1998. Auteur de romans et de nouvelles, il est aussi le scénariste de la série BD le Belge, dont trois tomes sont déjà parus aux éditions Delcourt.

photo : Edgar Kosma

La nuit je mens je bois des IPA je croise des gens louches je parle avec un accent québécois je fais des karaoke je fume des bitch clopes j’écoute Bashung puis parfois quand je rentre je prends des photos du centre ville depuis mon balcon si je suis encore en état de le faire

J’ai atterri à Montréal le 6 mars 2017 pour une résidence d’écrivain de deux mois à l’invitation du CALQ et de l’UNEQ. Ce jour-là rayonnait un soleil prometteur d’un printemps prompt à se déployer, je pensais naïvement qu’il me faudrait juste faire preuve d’un peu de patience, l’affaire de quelques jours, tout au plus.

Une semaine plus tard eut lieu ce que les médias locaux appelèrent « La tempête du siècle ». Un mètre de neige en pleine ville, j’étais dérouté, je ne savais même pas si je pouvais sortir ou si je devais attendre, je n’avais jamais vu ça ailleurs que dans les Alpes, à deux mille mètres d’altitude. Au même moment, sur Facebook, mes amis bruxellois publiaient des photos printanières, ces premières émotions qu’on fait semblant d’avoir oubliées pendant l’hiver afin de mieux les apprécier lorsqu’elles réapparaissent.

photo : Edgar Kosma

Le printemps ne s’est finalement jamais vraiment imposé durant mes deux mois de résidence et lorsque je suis reparti, le 27 avril 2017, un soleil radieux illuminait enfin la carlingue de mon avion Air Canada, il y avait là une sorte d’ironie météorologique un peu cruelle, mais je ne ressentais aucune amertume, je venais tout de même de vivre deux des plus beaux mois de ma vie, ce n’était pas rien. « Passer l’hiver », l’expression prend un sens tout particulier quand on se trouve sur cette rive de l’océan Atlantique.

Fin du point météo.

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Il arrive souvent que des gens me demandent ce que je fais dans la vie, c’est plutôt normal. Dois-je leur répondre que j’écris des romans et que, parallèlement, je suis aussi scénariste BD ? Ou plutôt que je suis scénariste BD et que, parallèlement, j’écris aussi des romans ? Qu’est-ce qui régit l’ordre et la hiérarchie dans ses pratiques ? Ce qu’on a débuté en premier ? Ce qui nous rapporte le plus d’argent ? Ce dans quoi l’on se sent le mieux ? Comment savoir ?

Pour ne pas laisser mes interlocuteurs dans le vent, je choisis parfois le terme « auteur » que je trouve plus large qu’écrivain et qui a pour mérite d’inclure le métier de scénariste BD. Mais en réalité, il serait peut-être plus précis de parler d’« artiste narratif », ce qui englobe tout ce que je fais, en laissant même la porte ouverte à de futures pratiques naissantes, comme la poésie, les paroles de chansons et d’autres formes encore à inventer.

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Durant ces deux mois de résidence passés à Montréal, j’ai travaillé sur mon quatrième roman Out of Office, un roman noir qui se déroule dans une compagnie d’assurances fictive, qui s’inspire de la vague de suicides chez France Telecom en 2009, en suivant le parcours d’un de ses employés dont la chute sera inéluctable, bien sûr.

L’un des enjeux sera d’insérer dans un récit romanesque ce qui lui en est a priori le plus éloigné : une offre d’emploi, un CV, des courriels, un PV de réunion... Ces documents, bien que totalement inventés, apporteront un surplus de réalisme, et seront présentés dans le roman avec une mise en forme plus administrative, moins littéraire, que les autres chapitres, qui eux, par effet de contraste, tomberont dans le jeu de l’hyper-subjectivité.

Un jeu entre le vrai faussé devenu littéraire et la fiction, l’illusion du romanesque, où le réel et le fictif se mélangent sans cesse, confrontation entre deux extrêmes, attirance pour l’a priori non conciliable, voilà en partie ce qui m’anime en tant qu’artiste narratif.

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Durant ma résidence, les gens me demandaient souvent si mon roman avait un rapport avec Montréal et/ou si la ville m’inspirait pour écrire. Je me sentais parfois un peu mal à l’aise de ne pas pouvoir aller dans leur sens, mais j’étais bien obligé de leur dire la vérité : non, Out of Office n’a a priori rien à voir avec Montréal puisqu’il se déroule en banlieue parisienne et que c’est un projet que j’ai déjà débuté il y a longtemps. Cela dit, Montréal possède une vraie énergie et doit être une source d’inspiration sans fin pour les auteurs et tous les artistes, c’est évident, cela se sent et se ressent dans tous les coins et recoins de la ville. Mais quand j’écris, je ne suis nulle part ailleurs que dans ma tête, c’est finalement là que ça se passe, et que je me trouve dans un bar à Bruxelles ou dans la grande bibliothèque de Montréal, cela importe peu dans mon processus créatif.

photo : Edgar Kosma

J’écris ça, puis je me souviens que, quelques jours après mon arrivée, en mars dernier, face à la fenêtre de mon logement de résidence, j’écrivais ces mots dans mon journal de résidence, face à la brume froide et grise :

Ce matin, depuis le balcon de mon studio situé au 20e étage de l’immeuble Rigaud, je me dis que les « salary men » (comme on dit à Tokyo) des gratte-ciel du centre-ville de Montréal ont sûrement besoin d’une double dose de café pour s’extraire de la nuit et se mettre au travail. (Peut-être l’un d’eux sera-t-il licencié aujourd’hui ? Peut-être grimpera-t-il sur le toit de la tour pour sauter dans le vide ?)

Après quelques jours, mon roman et mon réel montréalais commençaient déjà à se confondre, c’était plutôt bon signe pour la suite des opérations. Comme vous le constaterez si vous me lisez jusqu’au bout, je suis d’ailleurs revenu cet été à Montréal pour poursuivre la rédaction de mon roman. Et depuis une terrasse non-fumeurs ensoleillée, je me dis que oui, une ville peut inspirer un écrivain, même s’il écrit sur une autre ville, après tout, un roman n’est pas un guide de voyage, un roman est un voyage, et être loin de chez soi pour écrire ne peut être qu’une excellente chose.

photo : Edgar Kosma

 

Montréal
In winter
C’est plutôt cold
Montréal
In summer
C’est plutôt cool

 

Edgar Kosma

Montréal, juillet 2017