critique &
création culturelle

Die My Love

De la nécessité d'être vu

Souvent réduit à un récit sur le post-partum, Die My Love mérite pourtant une lecture plus vaste. À travers une réalisation saturée et profondément sensorielle, Lynne Ramsay traduit le lent effacement de Grace en une réflexion sur un besoin aussi intime qu'universel : celui d'être vu pour continuer d'exister.

Profondément dérangeant. Vertigineux. Redondant. Die My Love, réalisé par Lynne Ramsay, accumule les qualificatifs les moins flatteurs et assume pleinement son caractère viscéralement désagréable. Entre répétitions et saturations, Die My Love se veut claustrophobe, presque irrespirable, à l’instar de ce que traverse la protagoniste, jusqu'à nous enfermer dans la même prison sensorielle qu'elle. Pourtant, c’est précisément cet inconfort qui fait la force du film. Il reste en tête, se loge au creux du ventre, colle à la peau. Inutile ici de se fier à nos premières impressions en quittant la salle de cinéma : plus on laisse mijoter le film, plus l'interprétation évolue, et avec elle le ressenti. Comme si quelque chose cherchait obstinément à attirer notre regard, sans que l'on sache encore exactement quoi.

Après avoir quitté New York pour suivre Jackson (Robert Pattinson) dans la campagne du Montana dont il est originaire, Grace (Jennifer Lawrence) espère trouver dans cette maison isolée un refuge propice à l'écriture. Ce qui devait être un nouveau départ se transforme pourtant en une lente désagrégation mentale après la naissance de leur enfant. Brusquement, le quotidien de Grace se réduit aux murs de cette maison et à ce rôle de mère, tandis que la frontière entre réalité, fantasmes et hallucinations devient de plus en plus poreuse.

La photographie, éclatante, pousse constamment le réel vers une forme d'inconfort : un ciel presque entièrement blanc, une herbe d'un vert trop vif, des couleurs saturées à l'excès. Dans son cinquième long-métrage, Lynne Ramsay offre une fois encore un film particulièrement soigné en termes esthétiques. Le format carré renforce cette impression d'enfermement tandis que la pellicule Kodak Ektachrome 35 mm donne à l'image un aspect presque irréel. Ancienne photographe, la réalisatrice écossaise privilégie le travail sensoriel au détriment des dialogues. Le travail sonore poursuit le même objectif : les bruits parasites sont exacerbés jusqu'à devenir insupportables. Les personnages, à l’exception de Grace, semblent à peine les remarquer ; impossible, en revanche, de les ignorer en tant que spectateurice. Les aboiements incessants du chien, les grosses mouches qu'on ne parvient jamais à tuer, la musique country qui tourne en boucle dans la voiture... tout devient irritant. Le bruit ambiant prend toute la place, colonise progressivement notre attention et finit par rendre fou. Lynne Ramsay nous plonge ainsi directement au cœur de l’isolement de sa protagoniste et cultive, une fois encore, les conséquences de traumatismes, une thématique déjà abordée dans ses réalisations précédentes, We Need To Talk About Kevin (2011) et A Beautiful Day (2017) en tête.

Die My Love est souvent présenté comme un film sur le post-partum. Cette lecture paraît pourtant rapidement réductrice, l’aliénation vécue par Grace transcendant ce diagnostic. Dès la première scène, le film tend un piège à son audience. On y perçoit Grace, cachée parmi les hautes herbes autour sa maison, un large couteau à la main, dans une position digne d’une chasseresse à l'affût de sa proie : son bébé qu’on entrevoit à distance. Or cette tension est rapidement désamorcée, tandis qu’elle s’attelle joyeusement à découper le gâteau qui célèbre le premier anniversaire de son fils. Grace l’affirme clairement à plusieurs reprises : il n'y a aucun problème avec son fils et tout ce que le film montre va dans ce sens. Elle est aimante, attentionnée, précautionneuse, attentive, parfois même plus que Jackson. Son amour pour son enfant n'est jamais remis en question.

Ce qui se délite, en revanche, c'est son existence propre, alors qu’elle cesse peu à peu d’être vue. Le vécu de Grace devient alors minimisé, sa parole constamment ignorée : la caissière persiste dans une conversation unilatérale, personne ne remarque les brûlures qui s’accumulent sur ces doigts tandis qu’elle cuisine son gâteau… Tout semble glisser sur elle comme si son identité s'était dissoute dans son nouveau statut de mère.

Cette perte d'identité traverse également la sexualité du couple, devenue inexistante alors qu’elle y occupait une place essentielle. Sa disparition constitue pour Grace une preuve de plus de l’absence de regard et de considération de son compagnon, une autre manière de l'effacer. Le scénario revient alors à plusieurs reprises sur la masturbation, accompagnée d’une sorte de reproche voilé à l'obsession de Grace pour sa jouissance perpétuellement inassouvie. Avec un peu de recul, le corps de Grace, souvent dévoilé nu, incarne plutôt le dernier espace où elle tente encore de se retrouver. Plus qu’une recherche de plaisir, le geste s’interprète comme une tentative de se sentir vivante, d'exister encore ou simplement de tromper l'ennui. Dans cette intimité esseulée, Grace cherche avant tout à reprendre possession d’elle-même.

L’impression d'effacement nourrit toute l'ambiguïté du film. Petit à petit, la temporalité s’altère, les fantasmes, les souvenirs et la réalité s'entremêlent jusqu'à devenir indissociables. Le film refuse de donner des réponses définitives et cumule les symboles pour partager le vertige psychique de Grace plutôt que de l'expliquer. Impossible donc de nier la profondeur de sa détresse psychologique. Jennifer Lawrence livre d’ailleurs une performance impressionnante, souvent plus touchante dans ses moments de détresse désabusée que dans ses accès de violence spectaculaires. Grace se met régulièrement en danger – en ouvrant la portière d'une voiture lancée à pleine vitesse, en se frappant la tête contre les murs, en se défenestrant – mais ces gestes semblent moins relever d'une pulsion suicidaire que d'un profond désir d’échapper à une réalité frustrante et trop étroite. La scène de la salle de bain en constitue probablement le point culminant : on y voit la jeune femme gratter les murs jusqu'à s'en arracher la peau des doigts, détruire méthodiquement le mobilier, vider une à une les bouteilles qui l'entourent. Loin du cliché de la crise hystérique, la scène ressemble davantage à une tentative désespérée de rendre enfin visible un tumulte intérieur que personne, pas même Jackson, ne semble réellement prendre au sérieux.

C'est peut-être là que se dessine discrètement le véritable motif du film : moins celui de la folie que celui d'une femme qui, progressivement, cesse d'être vue. Ce besoin s'enracine dans l'isolement progressif de Grace. En quittant New York pour la campagne du Montana, elle abandonne tout ce qui constituait sa vie : sa ville, ses repères, ses éventuels amis. Jackson, lui, retrouve au contraire son territoire. Il revient dans sa région natale, auprès de sa famille, de son histoire, de ses habitudes. On peut facilement imaginer qu'il redevient peu à peu une autre version de lui-même : plus calme, plus rangé, plus lisse. Le Jackson du début du film, celui qui partageait la même exubérance que Grace, qui dansait avec elle et semblait nourrir la même énergie débordante, disparaît progressivement. Grace, elle, reste seule. Et cette maison qui devait devenir le lieu idéal pour écrire se transforme en prison. Le silence, l'absence de vie, l'isolement absolu : tout ce qu'elle imaginait propice à la création finit par produire l'effet inverse. Plus qu'un syndrome de la page blanche, son incapacité à écrire ressemble au symptôme visible de son état mental. Elle n'a plus la force de créer parce qu'elle n'a plus la force de faire quoi que ce soit.

Ce décalage s'installe également dans son couple. Là encore, Die My Love refuse les évidences. On ne peut pas dire que Grace et Jackson cessent de s'aimer. C'est même tout le problème : leur amour demeure intact tandis que leurs vies semblent avancer sur deux lignes parallèles. Malgré sa profonde incompréhension du mal-être de sa femme, Jackson ne semble jamais envisager le rejet ou la rupture. Il apparait par moment épuisé, égoïste et déconnecté mais cherche toujours à consolider la stabilité de sa famille, selon l’image lisse et conservatrice qu’il s’en fait. Ainsi il collectionne les maladresses dans ses tentatives de soutenir Grace et n’a de cesse de confirmer sa réelle inattention pour elle. Avec beaucoup de justesse, Robert Pattinson parvient à donner vie à un personnage complexe, à la fois têtu et distrait mais aussi sensible et sincèrement perdu face à la détresse de sa partenaire. Les tromperies auxquelles semble s’adonner le couple deviennent alors presque secondaires. Peu importe, au fond, que ces liaisons soient réelles ou fantasmées : elles disent moins quelque chose de la fidélité du couple que de leur besoin désespéré commun de retrouver une sensation de vie, de désir, de mouvement. Cette idée traverse discrètement tout le film : ce que Grace réclame n'est peut-être pas qu'on la comprenne. C'est plus simplement qu'on la regarde réellement. Qu'on entende enfin ce qu'elle dit. Que son mal-être cesse d'être réduit à une case rassurante – le post-partum, la folie, l'hystérie, peu importe le mot choisi – pour être accueilli dans toute sa complexité.

Et c'est peut-être là que réside le paradoxe le plus cruel de Die My Love. Alors que Grace devient progressivement invisible aux yeux de tous, elle est paradoxalement la seule à réellement voir les autres. Son fils, d'abord. Pendant une grande partie du film, il n'a pas de prénom. Il est le point de mire de tout le monde, la seule chose qui semble compter, mais il est rarement filmé frontalement et reste presque anonyme. Il devient moins un enfant qu'une idée, un idéal, celui du bébé parfait autour duquel gravitent tous les regards. Lorsqu'on apprend finalement qu'il s'appelle Harry, comme son grand-père mort peu avant sa naissance, son identité propre semble déjà absorbée par un héritage qui le dépasse. Comme si lui non plus n'avait jamais été autorisé à exister pour lui-même.

Le vieux Harry, probablement atteint de démence, subit un effacement comparable. On parle de lui bien plus qu'on ne lui parle. Là encore, Grace fait figure d'exception. Elle est la seule à réellement essayer d'entrer en contact avec lui, à soutenir son regard, à chercher une forme de connexion malgré la maladie. Une fois mort, Harry devient soudain digne d'être pleuré ; tant qu'il était vivant, il occupait finalement très peu de place. Même l'oncle, ancien propriétaire de la maison, semble avoir disparu une seconde fois. Son suicide est évoqué presque en passant, comme une anecdote familiale sans importance. Pourtant, son absence continue de hanter chaque pièce de la maison.

Plus encore, c’est dans le rapport de Grace avec Pam que cette idée prend toute son ampleur. Au premier abord, Pam, la mère de Jackson, ressemble à tous les autres : elle s'inquiète sincèrement pour Grace mais réduit constamment ce qu'elle traverse à des paroles rassurantes, des conseils convenus ou des explications toutes faites. Elle ne voit pas réellement sa détresse, elle cherche surtout à la faire rentrer dans une situation qu'elle connaît et qu'elle comprend.

Pourtant, au fil du récit, les deux femmes apparaissent comme les deux faces d'une même pièce. Pam vient de perdre son mari. Après une vie passée à s'occuper de sa maison, de son fils et de son époux, elle se retrouve brutalement seule. Son existence entière reposait sur un rôle qu'elle n'a plus à jouer. À bien des égards, elle incarne ce que Grace refuse de devenir : une femme dont toute l'identité s'est construite autour des autres. Mais le film refuse, une fois encore, la simplicité. À mesure que son deuil progresse, Pam semble retrouver une forme de liberté inattendue. Ses crises de somnambulisme la conduisent à des kilomètres de chez elle, un fusil sur l'épaule, riant à gorge déployée ou criant dans la nuit. Ces séquences pourraient être perçues comme les signes d'une nouvelle folie. Elles donnent pourtant surtout l'impression d'une femme qui, enfin débarrassée du rôle qu'on attendait d'elle, laisse ressurgir une part d'elle-même longtemps contenue. Là où Grace explose en plein jour, Pam se libère la nuit, dans un état second. Deux trajectoires différentes, mais peut-être un même besoin de redevenir pleinement soi.

Petit à petit, sans jamais vraiment comprendre Grace, Pam cesse de vouloir la corriger. Elle commence à l'accepter telle qu'elle est. Elle encourage Jackson à la laisser partir, valide parfois ses débordements, tente enfin de lui apporter un soutien concret plutôt que de simples mots de circonstance. Elle ne comprend toujours pas ce qui lui arrive ; mais elle commence, enfin, à la voir.

Difficile, dès lors, de réduire Die My Love à un film sur la maladie mentale. Tous les personnages traversent, à leur manière, une forme d'effacement. Certain·es disparaissent derrière leur rôle de parent, d'épouse ou de fils. D'autres derrière la vieillesse, la maladie ou la mort. Aucun n'est véritablement résumé à une seule facette de lui ou elle-même et le film refuse constamment le manichéisme. Grace souffre d'une profonde détresse psychologique, mais elle n'est jamais réduite à « une femme folle ». Jackson aime sincèrement sa partenaire sans parvenir à la comprendre. Pam oscille entre maladresse, aveuglement et véritable tendresse. Chacun·e avance avec ses contradictions, ses angles morts, ses propres formes d'aliénation.

C'est sans doute ce qui rend Die My Love si difficile à aimer. On en ressort épuisé·e, parfois agacé·e, souvent profondément déboussolé·e. Mais quelque chose persiste longtemps après la projection. Le film continue de travailler en silence, de déplacer le regard, de faire évoluer l’interprétation. Plus qu'un film sur le post-partum, plus qu'un film sur la folie, Die My Love est peut-être avant tout un film sur ce qui arrive lorsqu'on cesse d'exister aux yeux des autres. Ou, plus précisément encore, lorsqu'on continue désespérément d'exister... sans que plus personne ne semble capable de nous voir.

Même rédacteur·ice :

Die My Love

de Lynne Ramsay
Avec Jennifer Lawrence, Robert Pattinson, Sissy Spacek
États-Unis, 2026
119 minutes

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