La glorieuse procession des fausses et tristes nonnes
Ondes de choc dans le sacré cœur

Avec La glorieuse procession des fausses et tristes nonnes, bijou horrifique, grandiloquent et ficelé comme un thriller, Léa Quinsac et Solène Valentin et Helen Zaas parviennent à purger un couvent pour percer les mystères du sacré.
Avant qu’un incendie fatal ne se déclare au couvent maudit, quatre nonnes incandescentes décident de lacérer leur carcan à coup de confessions hertziennes : bienvenue sur « la radio de ta sœur ». Je vous laisse imaginer deux secondes le potentiel humoristique d’une animatrice qui manie religieusement la relance façon « arte radio » et ce, qu’importe le niveau de drame et d’absurdité qui jaillit sur le plateau. Face à elle, ses trois consœurs, bien décidées à exhumer les prières rances, en crachant leur quatre vérités sur les ondes. Leur objectif ? Tirer la sonnette d’alarme à l’attention du monde extérieur pour avertir sur les risques auxquels elles sont exposées et les traumatismes qui les hantent toujours actuellement.
Parallèlement à ce podcast salvateur, une cinquième protagoniste tente de les rejoindre coûte que coûte. Son absence vibre d’ailleurs sur les planches, par son amour lesbien et ses lettres poétiques enflammées. C’est d’ailleurs par l’une d'entre elles que la pièce ouvre la porte de ce tourbillon de fragments d'identité, de vies, d’interdits et de traumatismes. Ensemble, leur parole est insoumise mais également mystique, érotique et jubilatoire : c’est la force de la mise en scène créative proposée par la compagnie Helen Haas, qui parvient à subvertir les genres.
Entre thriller horrifique et pièce grand-guignolesque, La glorieuse procession des fausses et tristes nonnes, accueillie au studio Varia et jouée en ce début du mois d’octobre, questionne non seulement notre rapport au sacré avec une perspective queer, mais également les rouages traditionnels de l’horreur. En effet, cette pièce va plus loin que la « nonnesploitation », ce sous-genre horrifique qui a émergé dans les années 70 et dont l’intrigue repose sur la tension entre le vœux de chasteté, l’appel de la chair et la répression des pulsions. Ici, ces nonnes sont en quête d’identité et de vérités. Ainsi, chacune d’entre elles transcende cette traditionnelle binarité entre l’esprit et la chair, en se réappropriant leur propre foi et en condamnant son instrumentalisation à des fins répressives.
La croix et la bannière
S’abandonner à La glorieuse procession des fausses tristes nonnes, c’est d’abord accepter d’entrer en communion totale avec l'inattendu et de naviguer dans un thriller horrifique où la frontière entre le rire et les larmes se désagrège. Le jeu d’actrice m’a prise aux tripes : la revendication maladroite, qui mène aux larmes trop longtemps retenues, qui mène à la colère salvatrice, qui mène au drame à peine exagéré, qui mène à la folie nécessaire, qui mène à l’empathie implorée, qui mène au silence qui en dit long, qui mène au cringe, qui mène à la révolte, qui mène à la noirceur.
Outre ces montagnes russes émotionnelles, j’ai cru à ces personnages. J’ai cru à leurs maladresses qui les rendent terriblement humaines, mais également à leur cohésion dans l’urgence de nommer l’indicible. Malgré mon empathie immédiate pour ce quatuor de nonnes, la mise en scène permet à la fois de leur rendre justice, tout en maniant brillamment les décalages comiques.

C’est précisément cette dramaturgie de la pirouette qui permet de greffer les codes du thriller et de l’horreur aux plaies vives des personnages. En les parodiant jusqu’à l’excès, leurs traumatismes semblent trouver une échappatoire humoristique. Par exemple, des flash-backs loufoques d’enquêtrices rétro-futuristes incompétentes ponctuent la pièce, avec des phrases types dignes de série B, étirées à l’excès. Ou encore, un monstre mi-homme, mi-poisson prénommé Anatole, doublé d’une voix rappelant les effets spéciaux d’un autre temps.
Le tour de force de cette pièce, c’est de nous faire réaliser que les éléments a priori horrifiques sont finalement moins terrifiants que les atrocités qui ont eu lieu dans cet espace (plus proche de l’enfer que du paradis). Ici, l’horreur n’adopte pas un prisme patriarcal visant à souiller la figure de la nonne ou à la posséder de manière organique, mais plutôt à accompagner leurs émancipations et à les venger. Certaines mutations visent également à apporter un sas de décompression entre les récits traumatiques.
En effet, c’est avant tout l’urgence d’en finir avec le secret qui guide la pièce. Le destin de ces nonnes est tragique, puisque chacune d’entre elles est désormais nonnifiée contre son gré. L’une est tombée amoureuse d’une femme et ne peut pas vivre son amour, une autre a voulu s’échapper et a été rattrapée puis agressée sexuellement. La misère est telle, que même la maladie est préférable si celle-ci permet d’éviter les sévices. La véritable horreur est humaine et les mutations traditionnellement attendues des personnages relèvent davantage du dialogue intérieur intense et habité. Traditionnellement, l’horreur est associée à la transformation physique et visuelle, appelée le « body horror ». Dans ce cas-ci, les nonnes semblent presque possédées par une entité qui les pousserait à tendre vers leur propre vérité et à se rebeller contre les dogmes.
Confessions nocturnes
Cette atmosphère unique qui parvient à harmoniser le sanglant, le thriller horrifique, la parodie et la poésie repose sur une maîtrise remarquable de la sonorisation du spectacle. Avec une participation musicale aux inspirations baroques, des intermèdes proches de la comédie musicale La la land et certains gestes accompagnés de bruitages en temps réel, ces choix stylistiques permettent de brouiller les frontières entre théâtralité, la pop culture et le cinéma hollywoodien. Spoiler alert, il y a même un orchestre interprété par la nonne animatrice radio ! Sans oublier la voix poétique qui incarne les lettres de Julie à son âme sœur enfermée au couvent, délivrées par pigeon voyageur.
Le décor et les costumes participent également à cette bulle spatio-temporelle anachronique : des robes de bonnes sœurs aux courbes exagérés, des costumes fluos rappelant des clips des années 2000, des têtes de poissons ultraréalistes à taille humaine, des effets spéciaux sanguinolents... Il faut le voir pour y croire, mais ce mélange inattendu est si brillamment maîtrisé qu’il permet immédiatement d’installer une identité visuelle singulière. Le décor modulaire est aussi un plot twist à lui seul, notamment lorsque les jeux de lumière rappellent les vitraux d’une église ou quand le décor bascule pour laisser apparaître de véritables flammes.
À la manière d’un confessionnal punk, La glorieuse procession des fausses tristes nonnes révèle des personnages complexes et sans filtre. Ensemble, ces nonnes composent une partition d’insoumission totale et questionne notre société sur la foi, sur ce qui est jugé comme déviant par la religion et la société, sur l’hypocrisie et la violence de l’institution religieuse, mais également sur l’importance d’une approche queer en lien avec la notion de sacré.