Le Songe d’une nuit d’été
Shakespeare sur le dancefloor

Ça boume au Théâtre Royal du Parc ! Le Songe d’une nuit d’été, célèbre pièce de William Shakespeare, a droit à un sérieux lifting. Triangle amoureux, féerie décalée et mise en abyme, c’est le cocktail que nous propose Thierry Debroux pour débuter la saison. Saupoudré de chansons, de chorégraphies et de références contemporaines, le spectacle nous arrache à notre routine. L’ivresse n’est toutefois pas exempte d’une petite gueule de bois…
Le Songe d’une nuit d’été est à l’honneur cette année. Après Villers-la-Ville, c’est au tour du Théâtre Royal du Parc de s’emparer de la pièce de Shakespeare. Thierry Debroux entend notamment interroger la place des femmes et les rapports de domination. Mais la pièce flirte davantage avec le divertissement qu’avec l’œuvre engagée. On met son cerveau sur « off » et on profite du spectacle.
L’heure est au mariage, celui de Thésée, duc d’Athènes, et d’Hippolyte. Mais voilà que tout dérape. Quatre jeunes Athéniens se poursuivent à la recherche de l’amour : Héléna, Démétrius, Lysandre et Hermia. Ils s’enfuient dans la forêt, où les forces magiques sont à l’œuvre. En effet, Obéron, roi des fées, cherche quant à lui à reconquérir le cœur de son épouse, Titania. Rien de mieux qu’un mauvais tour pour y parvenir. Son serviteur, Puck, est à la manœuvre. Évidemment, tout dégénère lorsque les intrigues s’entrecroisent. Un imbroglio invraisemblable dans lequel un homme finit même transformé en bourrique.
Difficile de ne pas reconnaître la qualité de la mise en scène. Costumes, lumières, musique, chorégraphies et chants participent pleinement à l’immersion. Certes, parfois de façon un peu kitsch, comme avec les déguisements des fées ou les bruitages burlesques. Mais il faut dire que l’humour de Shakespeare est daté. Thierry Debroux tente donc de le dépoussiérer comme il peut. Une référence à Star Wars par-ci, une autre à Make America Great Again par-là. Preuve que certaines plaisanteries de l’œuvre originale nous sont devenues inaudibles.

Au centre de cette comédie, les duos Obéron-Titania et Thésée-Hippolyte, incarnés par Emmanuel Dell’Erba et Perrine Delers, parviennent à nous captiver. L’alchimie des deux comédiens, déjà perceptible dans La Belle et la Bête en 2025, fonctionne à la perfection. Ils volent presque la vedette à un Puck (Denis Carpentier) sur orbite, parlant du nez et faisant du Pirette sur scène. Parfois rédhibitoire, parfois comique, le lutin farceur est devenu fin consommateur de « poudre magique ».
Le triangle amoureux entre Démétrius, Hermia, Lysandre et Héléna rend quant à lui le temps long. Burlesque, il accumule les enfantillages. Précisément ce qui permet à la pièce de parler à tous les âges. Cette lourdeur est d’ailleurs moquée par la pièce. Dans une brillante idée de mise en scène, leur querelle est accélérée par Obéron, comme pour une vidéo. Le procédé est aussi drôle qu’efficace. Les tirades rébarbatives et ampoulées des amoureux sont ainsi évacuées. On voudrait qu’il en soit ainsi de tout ce triangle amoureux. Et ce pour profiter des deux points forts de la pièce.
À commencer par les chorégraphies et les chansons, véritable plaisir visuel et sonore dont le Parc a le secret. À cela s’ajoutent les scènes consacrées aux artisans et à leur chef, Bottom, transformé en âne. Des acteurs qui jouent des amateurs s’essayant au théâtre. Un régal. Mais surtout une mise en abyme qui singe la tragédie de Pyrame et Thisbé. Le lion qui ne doit pas faire peur, le mur qui ne cesse d’interagir, Thisbé jouée de façon caricaturale par un homme, autant d’éléments qui arrachent des rires sans grande peine. Masques aux yeux exorbités, perruques, tête d’âne et dialogues absurdes n’aident pas à conserver son sérieux. Le génie de Shakespeare est précisément là. Dans toute tragédie se cache une comédie, et tout malheur peut être perçu comme une farce. On apprend à ne pas prendre la vie trop au sérieux.

Au-delà de ça, on se demande à qui parle aujourd’hui cette histoire de mariage arrangé et de petites mesquineries conjugales. La mise en scène veut faire écho aux rapports de domination entre les sexes. Le hic, c’est que la pièce s’achève sur un mariage dont les prémisses reposent sur un rapport de force. On en est pas à la première incohérence. Déjà dans La Belle et la Bête (2025), Thierry Debroux avait fait de Lumière, le personnage du valet de la Bête, un personnage homosexuel et secrètement amoureux de son maître. Il finissait néanmoins par danser gaiement dans le final autour de son maître et de sa nouvelle épouse, sans avoir avoué ce qu’il ressentait pour lui. La façon d’évacuer le problème était d’un ridicule comique.
La résolution du triangle amoureux dans Le Songe d’une nuit d’été est encore plus incongrue. Démétrius ne tombe amoureux d’Héléna qu’après l’intervention magique de Puck. Aucune prise de conscience, aucune évolution du personnage. C’est un désir artificiel, inauthentique et un amour non consenti. Fidèle à Shakespeare, mais en décalage avec notre époque. On ne peut manquer la comparaison avec le succès cinématographique d’Obsession (2026). Curry Barker montre toute l’horreur d’un amour sans consentement au travers d’un emprisonnement magique.
La limite de ce Songe d’une nuit d’été se situe à ce carrefour. Entreprendre de moderniser une œuvre dans la forme sans en faire de même pour le fond devient presque une marque de fabrique chez Thierry Debroux. Rien qui n’empêche toutefois de passer un moment agréable.