critique &
création culturelle

Palmarès national du Brussels Short Film Festival 2020

Au pays des chats de Schrödinger

Un grand nombre de courts-métrages du palmarès national du BSFF (prix nationaux et Next Generation) aborde une facette du rapport à l’identité. Cette troublante coïncidence mérite amplement de s’y pencher afin de comprendre un peu mieux ce qui se cache derrière ces similitudes.

La question de l’identité semble être devenue une question suffisamment importante pour concerner un très grand nombre de films primés au BSFF . Mais je ne parle pas d’identité forte, au sens d’une affirmation sans détour de ce que l’on est. Plutôt, on fait face à une identité au sens « faible », une identité à construire, une identité fragilisée, une identité marginale, une identité hybride, mais qui jamais au cours de ces films ne semble inébranlable. Elle vacille, comme dans Mélanie , elle se métamorphose au fil du temps et des luttes, comme dans Mother’s , elle se diffracte, comme dans les Glaçons , enfin elle s’acquiert au prix du mensonge, comme dans le Roi .

Tendance belge ? Peut-être, quand le pays est si divisé, compartimenté, quand sa capitale même témoigne d’une telle diversité, d’une telle multitude d’altérités qui se côtoient souvent sans vraiment se connaître. Qu’est-on dans un pays qui s’échine à multiplier les murs institutionnels entre ses diverses communautés ? Qu’est-ce qu’alors être Belge dans un pays où l’on peut soit être Belge francophone ou Belge néerlandophone ? Ou même Belge germanophone ? Comment s’identifier à son pays, ne pas se sentir apatride, ne pas sentir le sol se dérober, quand la belgitude dont on se réclame est bien souvent une belgitude parcellaire qui fait en sourdine écho à son autre moitié (flamande ou francophone, c’est selon) ? Être Belge, serait-ce être et ne pas être en même temps ? La Belgique serait-elle donc celle de Schrödinger ? Tant que vous ne regardez pas dedans, elle n’est ni vivante ni morte, mais qui osera donc soulever le couvercle pour vraiment savoir de quoi il en retourne… À moins que ce soit parce que la Belgique, de façon sibylline, n’obéit simplement pas à la logique de la non-contradiction, une petite terre d’esprit de tradition asiatique perdue au milieu de puissances dont la fierté nationale n’est plus à démontrer. Tendance belge, ce flottement identitaire ? Peut-être bien, oui, après toutes ces divagations.

Mais, comme Annecy l’a démontré , cela peut aussi être une tendance internationale. Dans un monde aussi complexe et fragmenté que celui d’aujourd’hui, et pourtant paradoxalement aussi intégré par la mondialisation et les technologies de l’information (un monde de Schrödinger ?), les centres, ces lieux de quiétudes, ont tendance à se dissiper dans un remous incessant. Les identités se fluidifient dans les réseaux ou sont pris dans la toile des conformismes sociétaux. Cependant, le paisible tour de manège est bien loin.  Ce serait bien davantage une Odyssée que même l’Ulysse revenu de son voyage chaotique jugerait périlleux à l’aune de son expérience. Quoi qu’il en soit, tendance nationale ou internationale, l’impression est forte d’admirer un miroir brisé lorsque l’on passe en revue les différentes facettes du palmarès. Pour le constater, observons une petite sélection non-exhaustive des films récompensés.

Pour Mélanie de Jacinta Agten, l’éclat de miroir est plutôt de nature organique, proche de ceux confectionnés par Cronenberg dans la veine plus classique des Map to the Stars et autre Faux-semblant . Dans ce court-métrage très austère, l’héroïne retrouve ce qu’elle soupçonne être son père biologique. Ils se rencontrent et s’ensuivent des échanges pleins d’ambiguïtés. Assez tordue, et à ce titre assez cronenberguienne, la quête d’origine se noue à du narcissisme. Mélanie se recherche dans les traits de cet étranger et s’en passionne. Cet autre qui lui serait si familier et pourtant si étranger, suffisamment étranger pour susciter de l’attraction et pas assez proche pour que la limite entre le tolérable et la transgressif soit claire. Jamais la réalisatrice ne pose de jugement moral. Elle expose avec recul et ne jette le long de ces minutes que de subtils indices pour tantôt aiguiller son public, tantôt l’égarer, et surtout  le déranger profondément.

Derrière cette histoire qui se déroule en toute simplicité, sous la surface d’un court-métrage qui formellement n’éblouit pas et se contente de bien faire ce qu’il a à accomplir, ses remous en eaux profondes déstabilisent et donnent la sensation de naviguer sur un radeau qui devrait couler mais qui tient bon, même si pour cela il faut garder les pieds humides et avoir en bouche le goût piquant de l’eau de mer. Sans être vraiment pour moi le court du festival à voir absolument, la faute à une réalisation bien terne et à des personnages transparents, il dispose néanmoins d’idées suffisamment interpellantes pour qu’il reste dans un coin de la tête.

Femke Debeule, actrice principale de Mélanie

Il en est tout autrement de Mother’s d’Hippolyte Leibovici, documentaire maîtrisé par son dispositif simple durant la majorité de sa vingtaine de minutes et d’un grand raffinement par sa (s)cène finale surprenante et extrêmement réussie. Le réalisateur s’est attelé à récolter des témoignages de drag queen travaillant Chez Maman , célèbre enseigne bruxelloise, pour finalement porter son dévolu sur quatre d’entre elles dont les histoires tissent la trame du film. L’éclat de miroir est ainsi celui dans lequel elles s’observent pendant qu’elles partagent leurs vécus. Devant lui la métamorphose s’opère, où elle et ils sont deux faces d’une même pièce qui tendent l’une vers l’autre. Elles se maquillent et pendant ces moments, elles vivent un entretemps où la parole peut émerger sur ce qu’elles sont en train de devenir, comme chaque soir, et sur ce qu’elles quittent, à chaque crépuscule.

La question du coming out est ainsi traitée comme un moment où, dans la crainte de cet instant difficile, s’exprime justement la phase de métamorphose. Où dans le passage d’un état à l’autre se déploie une autre façon d’être soi-même, qui demande à sacrifier une part de son ancienne vie. Être soi, cela passe par l’autre pour pouvoir être soi-même. Cela passe par des négociations, des disputes, des ruses, des tours de force. Sans cela, l’existence rimerait à un mensonge où l’identité se fracturerait entre des rôles inconciliables. Autrement dit, elle s’apparenterait à  une entrée en scène à moitié apprêté dans le seul but de ne pas froisser une partie du public tout en enthousiasmant l’autre. Non pas avec l’application que l’on voit dans cette loge, mais avec la précipitation coupable. La plus âgée, Maman en personne, évoque son expérience, à quoi s’en suit une conversation passionnante entre la nouvelle et l’ancienne génération. Maman raconte son coming out , tandis que son interlocutrice avoue ne pas encore affronté la situation. Une chose vient alors rapidement interpeller : l’universalité des vécus partagés. Leurs choix ne sont pas des anomalies sur la palette de nuances que recèle l’humanité, mais des cheminements adoptables par quiconque ressentirait un besoin de changement, de se sentir soi-même par le biais de l’envers de ce que l’ on dit être, ce fameux on derrière lequel se dissimule l’impersonnel conformisme. L’identité n’est pas quelque chose de figé, mais quelque chose qui mute, qui se transforme, et être une drag queen, ce ne serait rien de moins que mettre à nu cette réalité.

(S)cène finale de Mother’s

Dans un style minimaliste réussi et à nouveau en huis clos, les Glaçons se distinguent en mettant en scène une situation épurée à ses traits les plus essentiels, ne perdant pourtant en rien sa consistance. Son éclat n’en est pas moins traversé d’une fêlure. Il ne s’agit plus d’évoquer les difficultés de la transition d’une personne que l’on n’est pas, mais dont on revêt le costume trop étriqué pour éviter le rejet, à une personne que l’on n’a jamais cessé d’être au plus profond de soi. Plutôt que de se focaliser sur le moment du passage, la réalisatrice s’arrête sur les royaumes abandonnés construits par les couples et désertés une fois la séparation venue. Dans Les Glaçons , Jérôme et Louise se sont séparés. De leur monde commun, il ne reste alors que le squelette et surtout des affaires à récupérer. Venu réclamer d’elle qu’elle vienne s’en occuper, Jérôme retrouve Louise prise par une rage de dents. Froidement, il expose ses demandes et ses reproches, tandis qu’elle souffre le martyre.

Or, par petites touches, la réalisatrice parvient à faire ressortir les vécus en commun, sortir les êtres figés dans le pergélisol de leur gangue. Ce qui aurait pu n’être qu’une relation sans relief gagne ainsi merveilleusement en profondeur, par des petites remarques glissées au fil de conversations d’abord très pragmatiques (rage de dent vs logistique), par des petits gestes, par un jeu d’une grande subtilité. Il n’y a rien de grandiloquent, rien que de l’ordinaire, donc tout pour tomber dans des poncifs et dans la facilité. Pourtant, par des stratégies surprenantes, la réalisatrice parvient avec brio à tirer le meilleur de ce couple et à éviter les pièges que peuvent tendre les ficelles les plus usées. Plutôt que de dessiner le portrait dualiste d’une séparation, elle dépeint celui tout en nuances et en frontières poreuses, où qui l’on était avec l’autre n’est jamais tout à fait enfoui. Être soi, ce n’est donc pas être une personne unifiée, mais une palette d’identités fluctuante dans le temps qui ne s’excluent pas mais résonnent les unes avec les autres au fil de l’existence.

Louise Manteau et Gaël Soudrons, actrice et acteur primés des Glaçons

Toutefois, être soi, cela peut être aussi un autre, afin de pouvoir lui rendre hommage et d’accomplir son rêve par procuration. Plus proche cette fois de Mother’s par sa perspective sur l’identité, le Roi de Stefano Ridolfi s’accompagne cependant d’un cheminement à rebours. Coming in plutôt que coming out , il narre le quotidien d’Antoine, musicien longuement formé au conservatoire mais musicien raté, qui cherche à être reconnu par son père. Antoine n’incarne en effet en rien la réussite aux yeux de ce dernier. Célibataire, il travaille dans un bar-karaoké, loin donc de ses premières aspirations. Mais une annonce, aperçue au hasard d’un quotidien plutôt morne, lui ouvre l’horizon sur de nouvelles possibilités. Un casting lui permettrait d’enfin devenir le roi qu’il n’a jamais été pour lui-même, en devenant le king à l’occasion d’un concours. Cela ne signifie pourtant pas accomplir son rêve, mais réaliser le rêve de son père pour concrétiser le sien.

Cet éclat de miroir narre l’histoire complexe du reflet imparfait et de la personne dont il tire son origine. Il ne se borne pas à un mimétisme de premier degré, mais à tirer de cette origine les aspirations les plus profondes, ce qu’elle n’a pas pu et ne peut plus être, pour pouvoir être enfin davantage qu’une ombre destinée à épouser les murs et à se frotter contre d’infinis obstacles. Cependant, loin également de n’être qu’une quête de dépassement, une sorte de revanche sur l’autorité parentale, ce mouvement est indéniablement intriqué avec un amour sans bornes. Le Roi porte ainsi en lui une réflexion à la fois fine et subtile sur la relation père-fils. Au-delà, il incarne la question de l’identité jusqu’à ses torsions les plus inattendues. Film visuellement assez conventionnel, il éblouit pourtant par son scénario, et ce jusqu’à la dernière minute. Davantage, il fascine par le traitement de son sujet et tous les questionnements passionnants qu’il charrie… dont je n’ai d’ailleurs fait qu’effleurer la surface.

Jean-Jacques Rausin, acteur principal du Roi

Par sa richesse et son nuancier, Akram de Mickey Broothaerts et Adrien Berlandi possède le même état d’esprit. En étant superficiel, Akram pourrait être présenté comme un court-métrage sur le problème des réfugiés, avec son lot de questionnements moraux éculés à force d’être repris d’un film à l’autre. Mais, par le traitement de son sujet, il parvient à aller bien plus loin et à déjouer les attentes. Akram, c’est avant tout une histoire de chemises, de celles dont on s’habille littéralement, mais aussi de celles dont on se vêt métaphoriquement. Alexandre est musicien et a un concert de prévu le soir même. Pas de chance, il lui manque sa chemise et il se souvient qu’elle a été confiée à un réfugié qui logeait chez lui et son colocataire. Il se met donc en chemin pour la retrouver et, point extrêmement délicat, devoir la retirer des épaules du jeune Akram. De fil en aiguille, la question de l’identité d’Alexandre point le bout de son nez là où on l’attendait le moins. Venu arracher un vêtement à moins favorisé que lui, il est vite appréhendé comme un généreux hébergeur lorsqu’il retourne auprès du lieu de rassemblement des réfugiés.

Tout le film se déroule depuis cette tension entre l’accueil chaleureux que reçoit Alexandre et la légitimité de sa demande. Lorsqu’on lui ouvre grand la porte, lorsqu’il a le privilège de participer à un moment de partage, seul le concert le préoccupe. Il est finalement semblable à l’individu qui ne sort pas de sa routine, même quand tout le fait dérailler de sa trajectoire habituelle. Antipathique, Alexandre l’est au point de croiser fort les doigts pour qu’il change enfin de chemise, se déphase de son identité, qu’il devienne un peu autre pour enfin devenir plus humain. Cet éclat-ci montre alors la nécessité du travestissement, de l’altération de soi, pour être plus en phase avec soi-même et surtout plus à l’écoute des autres. Il faut se sacrifier et savoir recevoir en retour. Sinon, la vie ressemblerait à un long tunnel vibrant des pas des habitants des étages inférieurs et supérieurs, sans jamais voir autre chose que la prochaine motte de terre à déblayer ou le prochain petit souci à régler.

Benjamin Torrini, acteur principal de Akram

Mais, ce sacrifice peut aussi être exigé par un besoin de survie. Tel le démontre le Dragon à deux têtes de Páris Cannes (également l’un des acteurs principaux) qui croise la question épineuse de l’homosexualité au Brésil à une correspondance entre deux ressortissants du pays, frères jumeaux dont l’un a un accident. Si l’un est sans papier et vit à Berlin, l’autre vit à Bruxelles et bénéficie d’une situation régularisée. Ils devront échanger leurs situations pour que l’un puisse profiter de la situation de l’autre. Cet éclat possède donc la curieuse propriété de ne pas avoir de reflet ni d’origine du reflet, mais un reflet qui est origine au même titre que l’origine est son propre reflet dans une parfaite symétrie.

Le Dragon à deux têtes représente un être lié par un même corps, mais divergeant par les deux esprits qui se scindent comme deux branches d’un même arbre. Sans évoquer la moindre tension, cette figure témoigne d’une relation quasiment symbiotique, en tout cas harmonieuse. Elle n’affronte les difficultés que par les assauts du monde extérieur et les combat en puisant en sa double identité ses ressources entrelacées.

Cinématographiquement, cela se traduit par un montage à certains moments parallèle, à certains moments onirique jusqu’à la confusion, un montage très prenant même si, en fin de compte, le regard du public risque de s’y égarer. Peut-être est-ce dû aux écailles de ce curieux dragon qui donne uniquement à voir du dessous de sa cuirasse une rythmique nébuleuse.

Pàris et Juergen Cannes, les deux acteurs principaux du Dragon à deux têtes

Courts-métrages de Schrödinger, ces films explorent par conséquent les identités en les couplant à leurs différences. Cela peut être par le lien distendu entre Mélanie et son père hypothétique… jusqu’à ce qu’elle apprenne les résultats de test. Cela peut être par les Glaçons , où, le temps d’une visite, le royaume perdu de leur relation s’illumine de réverbères épars tout en ne cessant pourtant pas d’être abandonné. Cela peut être par Mother’s , où dans la loge, et par conséquent en pleine préparation, les langues se délient sur cet entre-deux où elles ne sont pas encore drag, ni plus les hommes qui subsistent derrière l’opération de métamorphose. Cela peut être par le Roi , où Antoine se rapproche de ses aspirations en réalisant celles de son père, et où plane sans cesse le doute sur le côté vers lequel penche vraiment la balance. Cela peut être par Akram , où l’antihéros est scindé entre son image de lui-même et celle, pourtant imposture manifeste, qu’il renvoie, sans jamais que l’une prenne le dessus sur l’autre. Cela peut être, enfin, par le Dragon à deux têtes , où  cet être fantastique peut être là où il n’est pas et ne pas être où il est, son regard capable d’embrasser deux horizons à la fois.

Ils semblent chacun ainsi jouir des avantages de la boîte fermée, de ce flottement où il y a un jeu, une forme de liberté permise par la rêverie. Cependant, ce n’est pas n’importe quel flottement, mais un flottement en cas-limite, comme aucun de ces courts-métrages ne s’arrête sur des situations autres que marginales. Ils saisissent l’identité par son extrémité. Comme la Belgique ne peut être saisie que dans ses confins ? Comme le monde ne peut être saisi que dans ses profondes tensions ? Probablement, mais probablement aussi qu’il n’y a pas de sens à vouloir être parfaitement synthétique et qu’il y en a davantage à laisser les questions ouvertes à de futures discussions. Le problème de l’identité n’est identique à lui-même. Autrement, il ne serait pas problématique. Laissons donc les chats miauler et ne pas miauler au sein de leurs boîtes afin que naissent de leurs songes des mondes inattendus.

Même rédacteur·ice :

 

Brussels Short Film Festival

Du 2 au 12 septembre 2020 dans différents lieux à Bruxelles (et Ixelles).

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