Lauréat du concours à l'initiative du magazine Visionnaires, Valentin Wilbaux nous offre sa vision de la capitale d'ici 31 ans, avec un texte d'anticipation aux accents familiers.

Le Magazine Visionnaires est un magazine d'anticipation qui vise à mêler art et actualité autour d'un thème : « Bruxelles en 2050 ». Initié par neuf étudiants en gestion culturelle à l'ULB,  ce one-shot regroupe des contributions volontaires textuelles, graphique et photographique de jeunes de 18 à 30 ans. Karoo publie ici le texte du lauréat du prix textuel : Valentin Wilbaux.

*

À peine arrivée chez son grand‐père Valentin, la petite Emma cria :

‐ Bon­‐papa ! Tu peux me raconter comment c’était, quand tu étais jeune ?

Elle courut sur son grand­‐père, et lui fit un large sourire. Les dents du milieu manquaient, ses joues étaient roses et ses grands yeux brillants fixaient ceux du vieil homme. Il lui sourit en retour et passa la main dans ses cheveux bouclés avant de l’embrasser. Elle n’avait même pas repris son souffle qu’elle poursuivit :

‐ Allez Bon­‐papa, s’il te plaît, raconte moi encore ! Elle le suppliait du regard, et savait qu’il était facile de le faire parler.

­‐ Ah ma chérie ! C’était très différent. Tout était différent ! dit­‐il en plissant les yeux. Un sourire à la fois bienveillant et mélancolique se dessinait timidement au coin de ses lèvres. La petite, l’air malicieux, l’observait sans rien dire. Valentin poursuivit :

‐ C’était au temps où l’on voyait encore le soleil. On passait la journée dehors gratuitement. On pouvait nager dans la mer. Il y avait encore des tigres et des baleines sur Terre.

‐ Et des dinosaures aussi ?

‐ Non, quand même pas ! Mais il y avait beaucoup d’animaux, même dans les villes. À l’époque, je n’aurais pas cru que les pigeons me manqueraient un jour.

Il avait l’air ému.

­‐ C’était au temps où les enfants apprenaient encore à écrire. Avant la grande réforme, il y avait encore vingt­‐six lettres dans l’alphabet.

­‐ Vingt­‐six ! s’exclama la petite fille, les yeux écarquillés. Et tu les connaissais toutes par cœur ? demanda­‐t­‐elle ensuite avec un ton théâtral.

­‐ Oui, bien sûr. Tous les enfants apprenaient ça à l’école. C’était nécessaire de savoir écrire. Quand j’étais jeune, la technologie n’était pas du tout la même qu’aujourd’hui. Dis­‐toi que quasiment tout fonctionnait encore à l’électricité !

Emma avait l’air de ne pas y croire. Il y eut un moment de pause. Seule la respiration de la petite perturbait le silence qui régnait alors. Une respiration d’enfant, de petits poumons, un souffle tiède et fragile.

Valentin reprit :

­‐ C’était au temps où l’on ne choisissait pas tout. On ne choisissait pas son enfant, son sexe, son physique, ses aptitudes, qualités ou traits de caractère.

­‐ Mais alors qui décidait ? demanda Emma. Sa voix tremblait légèrement.

­‐ Personne ne décidait.

­‐ Mais alors, si on ne choisissait pas, il y avait un risque que les parents n’aiment pas leurs enfants ? Les mots avaient du mal à sortir de sa gorge. Sa voix était plus aigüe qu’au début de la conversation, et tremblait davantage.

­‐ Bien sûr que non, ma chérie.

Valentin prit la tête de sa petite­‐fille des deux mains et embrassa son front, puis reprit :

­‐ Bien sûr que les parents aimaient leurs enfants, autant qu’aujourd’hui. Les enfants n’étaient faits que du mélange des deux parents, et puis le hasard, ou la nature, ou bien autre chose, se chargeait du reste.

­‐ Ou bien autre chose ?

­‐ Oui, à l’époque, certains parlaient de Dieu.

­‐ C’est qui ?

­‐ Ça je t’en parlerai une autre fois. dit le grand­‐père avec un large sourire, puis il ajouta :

­‐ Le hasard, c’est aussi le prix de la liberté. Il y avait une plus grande diversité d’êtres humains, et ceux qui sortaient du lot ne le devaient pas à la science, mais à l’ensemble de tous ces hasards, à leurs parents, ou même à Dieu. Ne pas choisir est ensuite devenu un choix, et pour que nos enfants aient les mêmes chances que les autres, il a fallu renoncer à cette loi du hasard. Aujourd’hui, comme tout le monde est exceptionnel, plus personne ne l’est. La beauté est morte en même temps que la laideur. Le talent n’existe plus non plus.

­‐ C’est quoi, le talent ?

­‐ Le talent, c’est une sorte de cadeau mystérieux, une force, une aptitude particulière, une sensibilité, un caractère. Les formes sont diverses. Mais la particularité de ce cadeau, c’est qu’on ne le choisit pas, et qu’il n’est pas offert à tous, ou en tout cas jamais de la même manière, rarement là où on l’attend. Aujourd’hui, ces talents sont des options que l’on sélectionne avant la naissance de l’enfant. Mais malgré tout, il reste des choses que l’on ne maîtrise pas, c’est pour ça que tu es unique et que je t’aime.

La fillette esquissa un maigre sourire, mais son regard la trahissait. Elle semblait affectée par tout ce qu’elle venait d’entendre.

­‐ Quelque chose ne va pas Emma ? demanda le vieil homme lorsque la petite éclata en sanglots.

Elle frottait frénétiquement ses yeux avec la manche de son pull tandis que son grand­‐père la serrait contre lui.

­‐ Qu’est­‐ce qu’il se passe ma chérie ? Tout ce que je te raconte ne te semble pas très réjouissant, c’est ça ? Qu’est­‐ce qui te rend si triste ? demandait le grand­‐père, non sans remords, tout en berçant la petite qui se calmait peu à peu.

Après quelques minutes de silence, ponctuées par l'un ou l'autre sanglot récalcitrant, Emma semblait sereine à nouveau. Ses joues étaient encore humides, et ses yeux roses, lorsqu'elle prit une grande inspiration et s'adressa à son grand­‐père :

­‐ Pardon Bon­-papa. dit­‐elle avec quelques tremblements dans la voix. Tout ce qui a disparu, la plupart des animaux, des plantes, la diversité des hommes, des cultures, la beauté, le talent, la liberté. Tout était mieux quand tu étais jeune. Je me dis que tu dois détester le monde tel qu'il a évolué.

Le grand­‐père prit quelques secondes avant de répondre, il se frottait la tempe d'une main.

­‐ Tu n'as pas à me demander pardon, ma chérie ! dit­‐il en attrapant la main de sa  petite­-fille. J'ai eu tort de te dire ces choses. Et d'ailleurs, j'ai un secret à te dire.

L'expression de la petite changea subitement, elle se redressa et cria :

­‐ Un secret, un secret ! Dis­‐moi, quel secret ?

C'était un soulagement pour Valentin de la voir à ce point vivante et souriante.

­‐ 2050 est la plus belle année de tous les temps. dit­‐il.

La petite éclata de rire.

­‐ Ce n'est pas vrai ! Tu l'as dit toi­‐même ! s'exclama­‐t­‐elle. Mais voyant que son grand­‐ père restait sérieux, elle comprit que le vieil homme ne plaisantait pas.

­‐ Tu vas comprendre. dit­‐il. Laisse­‐moi te raconter un autre aspect de ma jeunesse. Il se redressa. Il tenait toujours la main d'Emma. Et il reprit :

­‐ C'était au temps où l'on mangeait les animaux.

La petite perdit son sourire.

­‐ On ne se contentait pas de les assassiner pour notre plaisir, non. On les enfermait par millions, par milliards, dans des camps. On les brutalisait, de la naissance à la mort, on les torturait, on les massacrait. Et l'on mangeait leurs cadavres, pour le plaisir. On en faisait la publicité, et certains médecins racontaient même que c'était bon pour la santé. C'était au temps où les femmes n'avaient pas les mêmes droits que les hommes, juste parce qu'elles étaient des femmes. C'était au temps où les plus riches faisaient leurs besoin dans de l'eau potable alors que les plus pauvres n'en avait pas pour boire. C'était au temps où les gens commettaient des crimes innommables au nom de la religion. C'était au temps où l'on n'était pas libre de son corps, de son genre, de ses choix. C'était au temps où l'on mourait de maladies bénignes, comme le SIDA, ou le cancer. C'était ce temps-là, où tu n'existais pas. Jamais je ne le regretterai.

La petite fille ne dit rien. Elle semblait plongée dans ses pensées. Valentin reprit :

­‐ La nostalgie est une chose dangereuse. Il n'est rien de plus délicieux qu'un souvenir heureux. On se le remémore avec bonheur en oubliant ce qui le rend si bon.

La petite leva les yeux vers son grand­‐père.

­‐ Qu'est­‐ce qui le rend si bon ? demanda­‐t­‐elle.

­‐ Le fait qu'il soit passé justement. L'on a tendance à oublier que la vie est belle parce qu'elle passe. Le monde est beau parce qu'il change. Et même s'il est facile de vouer un culte à ce qui n’est plus, par nostalgie, la seule façon d'être heureux est d'accepter le changement. Méfie toi toujours de ceux qui te diront que c'était mieux avant. Tu vis la plus belle époque de tous les temps.

La petite regardait son grand­‐père les yeux brillants. Son grand sourire était réapparu, et dessinait de belles fossettes.

­‐ Alors j’ai de la chance ! dit­‐elle d’une voix claire.

­‐ Beaucoup de chance ! dit son grand­‐père en faisant balancer les bras de sa petite­‐fille qui se prenait au jeu. Et si nous allions dans la cuisine pour boire quelque chose ? proposa­‐t­‐il.

­‐ Oh oui ! J’ai soif !

À peine avait­‐elle fini sa phrase qu’elle bondit hors du fauteuil. Elle courut vers la cuisine, ses pas résonnaient dans tout l’appartement. La vie reprenait.

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