Louise Flipo est née à Tournai en 1991. Passionnée par les livres et la lecture depuis l’enfance, elle a commencé à écrire très tôt. Elle a étudié les langues et lettres romanes à Namur pour poursuivre un master à Louvain-la-Neuve. Louise Flipo se destine à une carrière d’enseignante et rédige des dossiers pédagogiques pour la collection Espace Nord. Sa première nouvelle « Jumelles » a été primée au concours organisé par la Résidence de Neussart à Louvain-la-Neuve. Elle s’intéresse plus particulièrement aux œuvres de Marguerite Duras et de Jean-Philippe Toussaint.

« En pause » a reçu le Grand Prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles, édition 2014-2015, du grand concours de nouvelles de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui avait pour thème « Errances ». La remise des prix a eu lieu le 25 avril dernier. Le service général des Lettres et du Livre vous propose de découvrir ces auteurs et leurs textes primés dans un recueil disponible en ligne.

Télécharger le recueil des textes lauréats du concours « Errances » (PDF)

En pause

Je voulais une place qui ne m’oblige pas à vivre. Qui me ferait oublier que c’est moi qui pense. Attendre sans rien attendre. Je me pose, assise sur le rebord de mon être, les jambes dans le vide. Je saute.

Je suis caissière depuis quatre-vingt-deux jours. Machine : j’accueille, je scanne, je vomis le ticket. Et ça souffle, ça laisse entendre. La garantie de ma place ? Mon sourire. Patron satisfait. Les clients ne le voient pas. Ne me voient pas. Ou si. Les abonnés qui décortiquent le ticket et me retiennent pour les prochaines courses. Je suis une masse de vie pour les pressés, une béquille pour les vieilles, une attraction pour les gosses. Pour moi, je ne suis pas là, je flotte. Ça dort au fond de moi, je n’ai rien à donner, rien à prendre non plus. Rien à perdre.

Pause. Une chaise. Une poubelle. La machine à café. Dégueulasse ce café. Quinze minutes prises en étau : dix. Une cigarette. La fumée qui voile les « congèles » de la boucherie. Bavardages futiles. Déchets de mots. Bouches tordues et chiques à l’air. Le vulgaire devient une caste à intégrer. Un raffinement à céder. Et ça mâchonne, ronchonne, griffonne. Ça écrase les lettres contre le palais, déversant la saveur du mot dans les conduits digestifs.

Top chrono. La caisse. Le répit a été insensible.

La file se tourne vers la caissière. Non. Vers la chemise rouge, fringue publicitaire (coquetterie au placard). Elle enlève le Avancez-vous vers une autre caisse S.V.P. Et le tapis noir qui déroule les soupirs agacés.

J’écris toujours. Mais je lis surtout. Dans le réfectoire, trois mètres sur trois, derrière la boucherie, dix degrés à l’heure du zénith. Je lis. Je vais à contre-courant de l’inertie qui plonge dans la platitude. Pourtant, c’est le rien qui m’aspire, la tentation de l’inaction, du repos. De la parenthèse. Je suis la parenthèse du Super Market : Lola est l’italique à peine retenue par le A4, la grosse Martha suinte son rire et caractère gras, et Lise. Lise est la courbe mystérieuse du point d’interrogation. Plus rare au sortir de la plume, elle utilise les rayons comme des paravents à sa timidité. Elle s’efface derrière ses cheveux fis, disparaît, légère et silencieuse comme un regret, et s’éloigne, nageant dans son jean, plantée dans ses trente-six roses pâles. Elle n’a pas la joie dans l’âme, Lise. Elle sourit comme ça, d’un trait. Elle sourit pour couper court, à fendre le cœur. Chez nous, on n’insiste pas. On est ici pour oublier. Alors avec Martha, Lola et Caro, athlètes du scan, on mime les mêmes gestes qu’hier. Les mêmes gestes que tous les hiers.

Chez nous, ça ne parle de rien. De tout. Du rien qui fait tout. Des choses sans importance qui remplissent les histoires creuses. Pas que l’on s’ignore, non. On se connaît autrement. On se devine, on s’apprivoise, on s’observe. Puis ça parle aussi, faut le savoir. Une journée passée au coude à coude, c’est forcé. Règle tacite : sourire aux files, bien mordre par derrière. Des chiennes. On se mord la queue mais si l’une de nous se fait marcher sur les pattes, on est à six à montrer les crocs. La chef de meute, c’est Martha, parce qu’elle était la première à faire du Super Market son territoire. Grande gueule, molosse à qui on ne se frotte pas. Caro, c’est la seconde. Toujours dans l’ombre de Martha, petit roquet fidèle et bruyant à la queue le plus souvent entre les jambes. Lola, elle, se pavane. Alourdie par une panoplie clinquante, elle défie dans les allées. D’une voix perchée, elle épuise le répertoire des courtoisies en replaçant inlassablement cette mèche rebelle et chérie derrière son oreille. Quant à moi, je monte la garde, prends garde, ne garde rien, du temps qui passe, des commentaires des clients, des rires de Martha, des sarcasmes de Lola. Lise me fascine. Elle ne vit pas là. Elle sursaute chaque fois qu’on l’aborde. Ses yeux qui traversent un je-ne-sais-quoi avant de se poser sur vous, comme une remontée à la surface. C’est une intrusion, une profanation. La profanation du monde de Lise.

Son travail est parfait. Comme dotée d’un flair imparable, elle pressent et précède le besoin. Efficace et discrète. La patronne lui avait même proposé d’élargir ses fonctions, c’était juste l’affaire d’une petite formation de dix jours, mais non. « Je n’y tiens pas », dit-elle. À quoi elle tient, Lise ? À pas grand-chose, je crois. Même pas à elle-même. Personne ne vient la chercher après le boulot, elle enfourche son vélo et fie après un timide au-revoir. Elle m’intrigue. Que vit-elle ? Quelles sont ses pensées, ses songes et ses rêves ? Est-ce qu’elle aussi elle est en pause, en pause avec la vie, en pause avec l’amour? Un jour, je l’ai suivie de loin en voiture. Mon cœur battait au rythme de ses coups de pédales. On fuyait toutes deux, moi m’élançant dans sa fuite à elle, sans doute dans le tracé de ma propre fuite. Je me prenais en filature, filais ma mauvaise vie. Déjà je pouvais sentir son effort haleter dans ses tempes, ses doigts crispés sur le guidon, la fraîcheur de l’air dans ses narines. Déjà je pouvais sentir que je m’approchais de chez elle, de sa vie à elle, de ma vie à moi. J’ai bifurqué.

Face aux clients, je baisse les yeux. Ils circulent, il n’y a rien à voir. Il n’y a que mes yeux vides, avides de voir ailleurs, qui ne s’accrochent à rien. Ils glissent sur leurs faces et leurs histoires. Je ne vais pas aux fronts, je mets en joue profil bas tandis que leurs ombres me passent sur le corps, me terrassent. Peu m’importe. Sans rancune, sans rancœur, je me concentre sur leurs mains. À corps ouvert, à cœur perdu, je suis ces mains qui palpitent et bruissent de vie.

Il y a les premières mains calleuses du petit matin, celles des ouvriers venant acheter leurs trente-trois et leurs feuillets. Des Rizla bleus. Des mains terreuses, élimées, burinées, à la peau dure et aux ongles noirs, aux doigts jaunis par la clope. Costaudes, un peu maladroites, pas tellement habituées aux choses délicates, aux petites pièces ou aux caresses. Au sortir de la manche, bredouillantes déjà, se tournant les pouces, elles s’excusent d’être là.

Les maigres mains du clochard de l’entrée. Parcheminées, presque absentes, à deux doigts d’être percées par les os qui saillent. Elles, elles ne parlent pas, elles n’osent pas, n’osent plus. Rabrouées, tant de fois tapées sur les doigts. À peine tendues et repliées sur la monnaie, elles s’ouvrent, vaincues : la récolte fait encore écho dans le tiroir-caisse, vite échangée contre quelques heures d’ivresse. Pas de quartier pour ces mains-là.

De suite après, comme pour effacer la crasse, balayer du revers, il y a les mains longues et fines, vernies d’artifice. Elles manipulent les articles avec doigté comme des mannequins rachitiques montés sur des tiges, toisant, payant de haut. Arrimées à leur sac, toujours à portée. Avec elles, il faut que ça file, que ça se montre compétent, obéissant. Au doigt et à l’œil.

Les gros doigts empotés du bon mari obéissant, relisant pour la énième fois la liste de madame, dont les foudres sont redoutables. Elle ne sera de toute façon jamais satisfaite. À présent la main dans le sac, dans le sac de madame. Ces doigts boudinés de mari bien nourri se baladent frénétiquement entre les innombrables cartes à la recherche de celle du magasin.

J’ouvre un compte, j’ouvre une histoire. Changer de peau sous leurs doigts. J’ai besoin d’eux, j’ai besoin d’être, d’être eux le temps d’un passage à la caisse. « Ouvrez-moi vos sacs, ouvrez-moi vos jours, déshabillez-moi du regard. Je suis à qui veut, à vau-l’eau, au tout venant. Vos mains parlent, m’en disent de vous. Vous en dites trop peu pour nous connaître, mais vos mains révèlent. Vous ne saviez pas que vous étiez. Vous partirez de moi me laissant votre empreinte. » Une peau pour mon dos. Je me dis que j’aurais pu. Que j’aurais pu être eux.

Un appel micro. On me demande au bureau. Les clients se tournent vers moi, me regardent de travers, je quitte mon poste. La chef est devant l’ordinateur. Elle se retourne à peine, lève un sourcil comme on tend l’oreille pour me faire savoir qu’elle m’a vue. L’imprimante se met en route et crache une feuille. Ma chef se penche, la saisit et me la tend. Des chiffres. Des pertes. Jamais grand-chose. Un, deux euros, parfois sept ou huit, mais pas plus. Des pertes régulières : des fruits, du chocolat, des cotons de maquillage, un petit pain, du thé. « Je sais que ce n’est pas toi », me dit-elle. « Jamais d’erreur à ta caisse, t’as toujours été clean, rien à redire. Mais c’est l’une d’entre vous, les pertes se font après le comptage des caisses. Les caméras ne donnent rien. C’est un sale boulot mais il n’y a qu’à toi que je peux le demander. Il faut que je sache qui c’est. Tu me le dis et je la pince. Au collet. Personne n’en saura rien, tu n’as juste qu’à m’appeler chez moi après le boulot. Je ne veux pas bosser avec des gens malhonnêtes, tu comprends. » Je bafouille quelques mots inaudibles puis je lui dis que ce n’est pas mon truc, ça, de jouer les espionnes, je ne me mêle pas, moi. Elle insiste. Je finis par promettre de garder l’œil ouvert.

Je sors mal à l’aise. Empêtrée dans un rôle qui ne me colle pas à la peau, qui me traîne dans les pattes et me fait de l’ombre. Je passe devant la vitre de la boucherie. Je tente un regard par-dessus mon épaule, comme ça, juste pour voir l’effet. Trop vif. Je recommence, plus doucement, comme pour renvoyer quelques cheveux vers l’arrière. On s’y croirait. Je me prends au jeu. Je suis en mission. J’essaie des pas feutrés dans le rayon des conserves, et tout le corps suit. Ça ne dure que quelques instants, une inspiration un peu forte, un tressaillement. L’impression d’être quelqu’un. Ça mériterait bien une prime !

Moi qui n’en voulais pas de ce rôle, voilà que plus aucun geste ne m’échappe. Les détails prennent de l’importance. Ces riens qui disent de nous. Martha et ses Mentos au goût fraise dès qu’elle s’échauffe, Lola qui s’asperge de déodorant toutes les heures et se renifle les aisselles entre deux clients, Caro et ses coups d’œil suggestifs au beau brun qui, soyons réalistes, jamais ne sera pour elle, et Lise. Lise qui se faufile entre les gens, entre les étals et les promotions, qui glisse discrètement un petit rien dans la poche kangourou de son pull à capuche trop large, s’éclipse le temps d’un scan dans le vestiaire avant de retourner à sa caisse et sourit comme si. Lise qui amasse des bricoles en tout genre dans son casier. Insoupçonnable, insoupçonnée, aussi fraîche et intègre qu’à l’entretien d’embauche.

Ça ne pouvait être elle. Ça pouvait n’être qu’elle. Aussi vide que moi, à la dérive, une noyée qui n’a peut-être pas envie de se relever. Boire la tasse, au moins, c’est sans effort. Il suffi de l’ouvrir autrement que pour parler, l’ouvrir pour se remplir, vers les bas-fonds puisque c’est là qu’on va. On est du même bord, elle et moi. Je le sais maintenant. Comme les deux doigts d’une main qu’on n’effleure pas, qu’on ne prend pas, elle-même qui ne retient rien. Une main qui saisit machinalement les articles sur le tapis noir et qui leur fait prendre des chemins différents, dehors. À la caisse, on sert les clients, on remplit leurs ventres, on rosit leurs joues, ils font le plein tandis que l’on se perd, que l’on se saigne et s’éviscère, plantées, immobiles devant le tapis noir qui jamais ne s’essouffle, lui. Spectatrices interdites devant ce défié, séparées par l’écran d’ordinateur. Reléguées au banc, privées de scène.

« Toi aussi, Lise, t’es-tu imaginée pouvoir déverser une bonne fois tout le magasin par ta caisse ? As-tu enchainé les clôtures de comptes fébrilement, emportée par l’ivresse face au stock défilant ? Comme moi, t’es-tu sentie partir à t’engager dans cette tâche insensée, dont nous seules connaissons le sens, pourtant ? Et t’es-tu, comme moi, interrompue alors, à la vue de l’arrivée du camion sur le parking, du déchargement des palettes filmées ?
Tu peux t’arrêter maintenant, Lise. Prends ta pause. »

Ma main posée sur la sienne. Elle se retourne, alerte, plante son regard dans le mien. Le décor tombe. Les clients, le micro, le bruit des scans, tout est aspiré par ces yeux-là. On ne se dit rien, il n’y a rien à dire. Elle me considère comme si je devais lui arriver, et s’agrippe à mes pupilles, ne me lâche plus. Je tiens, la retiens, ne clignant pas. Je ne te claquerai pas, Lise, je ne te claquerai pas entre les doigts. Doigts qui à présent exercent une légère pression sous les miens. Ne fient, ne se défient plus. Un pas, elle suit. Passant outre les clients, perplexes sans doute, on progresse doucement vers la sortie. Étrange cortège, deux chemises rouges qui donnent le dos, moi la guidant, elle à bout de bras. Ses pas dans les miens, vers la porte automatique timbrée de l’enseigne du magasin. Un dernier coup d’œil. La porte s’ouvre, l’enseigne se scinde, les lettres s’écartent et se déchirent. Avec elle je saute.

Louise Flipo