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Récit d'été allemand par Ariane Fischer sur Hambourg, ou comment provoquer des moments inoubliables. Immersion...

C’est les vacances. On a terminé les examens. On est libre et c’est le début de l’été. On est jeune, alors il faut fêter ce moment. En allemand, on dit qu’on veut créer des Marmeladenglasmomente, les moments des pots de confiture. Tu prends les moments spéciaux, tu les mets dans un pot de confiture et tu le gardes pour toujours. On veut créer ces moments dont on se rappellera quand on sera plus âgé, stressé de la vie et qu’on aura presque oublié qu’on a été jeune. 

On se rencontre au campus avec les amis de l’université et on prend rendez-vous pour plus tard. Comme toujours, les gens viennent chez moi parce que ma colocataire et moi aimons avoir de la compagnie. À partir de vingt heures, les premiers amis arrivent, chacun avec quelque chose à boire ou à manger. On se rassemble dans la cuisine. Les premiers peuvent s’asseoir sur des chaises. Le reste est debout ou s’assoit sur le sol. On mange, on boit, on discute. Certains commencent à danser et l’atmosphère est électrique. On ne sait pas ce qui va se passer cette nuit. Il y a toujours des nouvelles têtes : les amis des amis des amis… Et on aime faire la connaissance de ces gens. Pendant un petit temps, on discute d’où on va aller, mais on a déjà une route de bars préférés. On est environ une vingtaine mais c’est clair que quelques-uns vont rester chez moi. Tout le monde n’aime pas danser. Ils vont continuer à boire, à manger, à discuter. Peut-être qu’ils vont dormir dans notre appartement, peut-être qu’ils vont avoir la force de rentrer chez eux. C’est toujours une surprise de voir qui on va rencontrer en rentrant à la maison. 

Mais maintenant, il est l’heure de partir. Il est presque une heure et on est en train de chanter. On bouge vers l’arrêt de bus et quelques amis, pressés d’aller danser, disparaissent déjà dans la nuit d’Hambourg. Peut-être qu’on les reverra dans la Reeperbahn : la rue la plus populaire pour faire la fête ici, la destination pour tous les amoureux de la fête. En entrant dans le métro, on parle avec des inconnus. On chante un peu et on essaie de ne pas perdre nos amis. Le métro est bondé. On arrive à la station St. Pauli, là où se trouve le stade du club de football éponyme. Mais cette nuit, le football n’a pas d’importance. Le flot de gens nous fait remonter à la surface. Devant nous, les tanzende Türme, les tours dansantes, le début de la Reeperbahn : le kilomètre possédant la plus grande densité de bars et de clubs en Allemagne. Devant les tanzende Türme, il y a le Mojo Club. On peut entrer par une écoutille dans le sol. On y trouve jazz, soul et funk. On passe le long des bars. Il y en a un grand qui s’appelle Sausalitos. Pour les anniversaires ou s’il y a une occasion pour faire une plus grande fête, on y va pour boire des cocktails en écoutant la musique latino-américaine. Mais pas aujourd’hui. Devant le Herz Hamburg, le cœur d’Hambourg, on attend dehors. On écoute quelques temps la musique de Jojo Cumbana, un homme qui y chante de dimanche à jeudi. Je me rappelle quand je l’ai vu la première fois au marché de Noël, un jour où il faisait tellement froid : sa voix m’a réchauffé le cœur. 

Après quelques minutes, on est prêts à continuer le chemin. De l’autre côté, il y a le Spielbudenplatz. Là, il y a des stands qui changent régulièrement. On peut y trouver à manger mais on n’a plus très faim. On est presque à la fin de la Reeperbahn, on arrive au Beatles-Platz. Cette place a été construite en l’honneur du groupe britannique dont le succès mondial a commencé à Hambourg. On y trouve toujours des touristes qui se prennent en photo avec les statues grandeur nature. On entre dans la rue Große Freiheit, la grande liberté, qui doit son nom à la liberté de la religion et de l’activité artisanale au 17e siècle. Ici, on perçoit l’effet des lumières des panneaux publicitaires, on passe à côté de femmes en vêtements courts, et le bruit de la musique est à son paroxysme. On se met dans le bar Shooters. En entrant, nous recevons des boissons gratuites. On danse un peu, on change de bar. Nous entrons dans le Große Freiheit 36. C’est le moment où notre groupe se sépare. Moi, j’y entre pour danser un peu la salsa et le bachata. Ceux qui n’aiment pas ces danses nous attendent en buvant des coups dans le 99 cent. Puis on sort. On retrouve nos amis et on continue le chemin pour entrer dans la rue Hamburger Berg, la colline d’Hambourg. Sauf qu’on ne voit aucune colline ici. C’est l’ancien nom du quartier avant qu’il ne soit changé en Sankt Pauli en 1833. C’était le quartier des commerçants, des charpentiers, des prostituées et aussi des cordonniers qui ont travaillé sur la Reeperbahn. Les traces du passé sont partout. Pour nous, le Hamburger Berg, c’est la rue avec les meilleurs bars. Tous ouverts, tous gratuits, très international mais pas trop touristique comme le Große Freiheit

On entre dans un bar, on danse et si une chanson nous ne plaît pas, on sort pour entrer dans le prochain bar trois mètres plus loin. Les bars sont pleins. C’est le meilleur moment pour danser. On entre dans notre bar préféré, le Sommersalon, le salon d’été. Il fait chaud. Même sans danser, on commence à suer. La musique est forte. Ce n’est plus possible de parler. Mais on n’est pas ici pour parler. La musique résonne dans les haut-parleurs : reggaeton, hip hop, funk, soul. Tout ce qu’on aime. Le style est douillet : beaucoup de sofas, des plantes, un bus VW coupé en deux et fixé sur les murs. Le club a changé de nom depuis quelques temps, mais pour nous il reste le Sommersalon. Après avoir dépensé quasiment toute notre énergie, il est temps de changer de club pour la dernière fois. On parle un peu en marchant, mais on n’a presque plus de voix. Dans les clubs, les gens fument et nous, on chante. Ce n’est pas la meilleure combinaison pour la voix. 

On va au Hans-Albers-Platz, qui tire son nom d’un célèbre chanteur et acteur. On passe par un bar où travaille une amie et on parle un peu avec elle avant d’entrer au Frieda B, une petite maison toujours illuminée en rouge qui est située entre deux grands immeubles. Au premier étage, on danse nos derniers pas. Je jette un coup d’œil à l’heure. Il est déjà passé six heures. On se rend compte de la fatigue. Certains s’assoient sur les chaises et ferment les yeux. Je puise dans mes dernières forces pour les chansons que j’aime. Je regarde mes amis et je demande à quelle heure ils veulent partir. On tombe d’accord sur deux chansons en plus. Ce serait trop brusque de s’en aller directement après leur avoir posé la question, malgré la fatigue. Après deux chansons, on attrape nos vestes et on sort. Dehors, le ciel devient déjà un peu clair. On marche quelques mètres et on s’assoit dans un Döner. Quelques-uns parmi nous mangent des kebabs. Moi, je tombe sur une chaise et j’attends en regardant mes amis et les visages qui m’étaient inconnus au début de la nuit et qui maintenant me semblent familiers. Après toute une nuit, les cheveux  sauvages, les joues rouges et les regards fatigués, on se dit au revoir en se serrant dans les bras. À la station de métro, je m’achète une Franzbrötchen, un petit gâteau typique d’Hambourg avec du beurre et de la cannelle. Je m’assois dans le métro et en mangeant j’envoie des messages à ma mère, qui est déjà au bureau. Une fois à la maison, je vois les restes de la pré. Je vois aussi que tous mes amis ont réussi à rentrer chez eux. Doucement, j’ouvre la porte de la chambre de ma coloc et je la vois dormir silencieusement. Je m’assois dans la cuisine au milieu du chaos et j’écris à mes amis que tout va bien. 

Est-ce qu’on a vécu un Marmeladenglasmoment ? Le jour après la fête, c’est le temps pour se remémorer toutes les choses qui se sont passées durant la nuit. Quelques-uns n’ont pas passé la meilleure nuit de leur vie et disent qu’ils ne vont jamais le refaire. Il y a des histoires un peu bizarres, un peu choquantes, un peu mignonnes. Mais est-ce que c’était la meilleure nuit de notre vie ? On n’est pas sûr qu’on se rappellera toujours cette nuit-là. La décision est prise. On ressortira un autre soir. On commencera au campus, on ira chez moi, on mangera, boira, chantera, dansera, discutera et après ira voir ce qui se passe au Kiez, au Reeperbahn. On ne sait jamais. Peut-être qu’on passera une nuit qui sera pour toujours dans notre pot de confiture.

Ariane Fischer