Je suis dans le noir. Je ne respire pas. Le seul air ici, c’est l’odeur de leurs chaussures. Je suis dans le noir et je vais mourir. De toute façon, je m’en fiche. Je ne veux pas de leurs mokas et de leurs babas. Et c’est moi qui décide si je suis comme les autres.

*

– Voilà, Jeanne ! Tu vas pouvoir méditer à l’aise ! a dit mon père et il a fermé la porte à clef.
Jeanne. Toujours Jeanne. Jamais Jeannette ou Ma chérie ou Ma petite Jeanne. Non. Seulement Jeanne. Jeanne comme jette ou comme gifle. Quand je suis née, Louisette avait pris tous les noms gentils. En vrai, ce n’est même pas Louisette, d’ailleurs. C’est Louise.
« Avec celle-là, ça va », ils disent. Ils parlent de moi. Parfois aussi, ils disent « l’autre » : « Avec l’autre, ça va ».
Celle avec qui ça ne va pas, c’est Louisette. Celle que les gens regardent, c’est Louisette. Moi, je suis derrière. « L’autre » de Louisette. La « celle-là » de Louisette.
« Elle aurait été si mignonne ! », disent les dames dans les magasins. Elles parlent de Louisette, bien sûr. Louisette est blonde. Elle a les yeux bleus. Elle est toute potelée. Moi, plutôt maigre, des yeux et des cheveux bruns, de petits cheveux bruns tout courts. En plus, je ne louche pas, je ne bave pas, je ne grince pas des dents, je ne secoue pas de toutes mes forces un vieux sac démantibulé, je ne passe pas mes après- midi à parler à une photo de la reine d’Angleterre. Ma mère n’a même pas été très malade quand j’étais dans son ventre. Seulement la grippe. Avec la grippe, rien de spécial, les bébés n’attrapent pas de chromosomes. Ils bavent seulement un tout petit peu comme tous les bébés. Louisette, elle, elle bave beaucoup. Elle a dix ans et elle bave sans arrêt. Toute la journée, des fils gluants pendent de sa bouche. Elle ne le sait même pas. Elle garde la bouche ouverte. Et ça, elle ne le sait même pas non plus. Je lui dis :
– Louisette, il y a une mouche qui va voler à l’intérieur !
Alors, elle rit.
– Arrête, Zane ! C’est pas vrai ! Tu dis des blagues !
Et elle m’embrasse, toute poisseuse. C’est pour ça que l’histoire de la mouche, j’ai arrêté.
– Tu dois être gentille avec ta sœur, répète Tantine.
C’est une petite malheureuse. Elle n’est pas comme les autres.
On ne dit pas « mongolienne ». Pas tout haut. Ce n’est pas poli. On dit : « pas comme les autres ». Et puis, après, tout bas, on explique : mongolienne et toutes ces choses. On ne parle pas des yeux bridés, des mains molles, de la bouche qui bave. Ça, tout le monde le voit. Non, ce qu’on explique, c’est les chromosomes et qu’on n’avait pas su car, si on avait su, on n’aurait pas fait tous ces efforts avec la couveuse et les vitamines. Après, on se tait. Louisette a bien profité des vitamines. Maintenant, toute la famille a sur les bras une grosse petite fille mongolienne. Pardon : pas comme les autres. On dit aussi « trisomique ». Mais ça n’empêche rien. Louisette est mongolienne. Ça veut dire qu’elle fait ce qu’elle veut.

*

– Tu sais, Jeanne, tu es responsable de ta sœur ! répète aussi Tantine en fronçant les sourcils.
– Louisette ne sera jamais une grande personne, ajoute toujours Mémé. Il faut la laisser tranquille. La gâter un peu. Tu entends, Jeanne ? Tu as bien compris ?
Louisette, bien entendu, n’est jamais obligée d’aller à l’école, d’écrire dans des cahiers, ni d’étudier, ni rien du tout. Ni de répondre aux amies de ma mère qui demandent : « Tu feras quoi plus tard ? » C’est pour ça que Louisette n’a pas besoin de son vrai nom. Elle ne sera jamais « Louise ». Elle est née petite, elle mourra petite. Pas de « plus tard » pour Louisette. En attendant, jamais grondée, jamais punie. Elle salit sa robe, déchire son cardigan, renverse la cassonade par terre dans la cuisine, heurte le petit berger en porcelaine de Saxe et lui casse son mouton.
– Ce n’est pas grave, Louisette, mon petit chou ! s’empresse Mémé.
Puis, vers moi :
– Jeanne, c’est comme ça que tu surveilles ta sœur !

*

Ma mère brosse chaque matin les longs cheveux blonds de sa « poupée en sucre ». Elle lui fait des tresses ou une queue de cheval, et lui attache des pinces avec des nounours en plastique.
– Regarde, ma Louisette, comme tu es belle dans la glace ! dit-elle en l’embrassant.
Et, sans quitter des yeux le miroir :
– Viens voir, Jeanne, notre Louisette ! Une vraie princesse !

*

Hier, en se débattant pendant que ma mère achevait de la peigner, Louisette a brisé le flacon en cristal qui était sur la coiffeuse. Le parfum s’est répandu sur la moquette. Louisette a grincé des dents plus fort et s’est mise à secouer le premier tissu qu’elle a pu attraper, le nouveau chemisier en soie rose de ma mère, aussitôt plein de salive. Ma mère l’a prise sur les genoux.
– Ce n’est rien, ma Louisette ! Ce n’est pas grave ! Viens ! On va descendre à la cuisine chercher des bonbons à la violette ! Et toi, Jeanne, ne traîne pas ici ! Il y a des morceaux de verre par terre ! Regarde où tu mets les pieds !

*

Le dimanche midi, Mémé et Tantine viennent manger à la maison. Mémé, en arrivant, serre Louisette dans ses bras très très fort.
– Ma Louisette ! Ma Louisette à moi !
Sa voix semble chanter : « Mon petit chou ! Ma petite chérie ! Ma Louisette ! » Un roucoulement. Un gazouillis. Une cascatelle d’adoration.
Puis elle se tourne vers moi.
– Et toi, Jeanne, ça va à l’école ?

*

Louisette aime les éclairs au chocolat. Moi aussi. Le dimanche, pour le dessert, il y en a un. Un seul. Avec Mémé et Tantine, nous sommes six à table. Papa, à la pâtisserie, achète toujours six gâteaux. Six gâteaux différents. Un baba. Un savarin. Une religieuse. Un saint-honoré. Un moka. Un éclair. « Comme ça on peut choisir », se félicite-t-il chaque dimanche en ouvrant le carton. Mais, avant que l’éclair n’arrive sur le plat, Louisette, chaque dimanche, l’attrape à pleine main, mord une extrémité puis l’autre, en riant de plaisir, son œil louchant vers moi.
– Ce n’est pas grave ! décide ma mère en lui essuyant la bouche d’un coin de sa serviette. C’était bon – n’est-ce pas ? –, cet éclair, ma Louisette ! Tu peux aller jouer maintenant, ma petite chérie !
– Et toi, Jeanne, tu cesses de faire ta mauvaise tête, s’il te plaît ! commande mon père. Tu as toute la vie devant toi pour manger des éclairs !

*

Il y a deux mois, quand Madame Tombeux, la grande amie de ma mère, est venue prendre le thé, elle m’a encore une fois posé ses questions sur mes projets d’avenir. Elle et ma mère étaient assises dans le salon devant la table basse où le lait renversé quelques minutes plus tôt par Louisette stagnait en flaques jaunissantes. Madame Tombeux m’a regardée à travers ses lunettes.
— Alors, Jeanne, qu’est-ce qu’on fera plus tard ? Pour quel métier on veut apprendre ?
— Je ferai mongolienne ! j’ai dit.
Depuis, tous les jeudis, ma mère me conduit chez le psychologue.

*

— Tu te rends compte, Jeanne, que tu m’obliges chaque jeudi à délaisser Louisette ! m’accuse ma mère dans le tram.
— Tu te rends compte que chaque jeudi Louisette se languit ici tout l’après-midi et grince des dents comme une perdue ! grogne mon père à notre retour. Ce n’est pas bien, Jeanne, pas bien du tout, ce que tu fais à ta sœur ! Et ce que tu nous fais !
Je tiens bon. Je serai mongolienne. J’apprends. Je fais des progrès. Je bave longuement, abondamment, bouche ouverte, mine hagarde. Je tire sur mes paupières. Je regarde dans la glace : c’est assez convaincant. Je secoue ma poupée comme une vieille chiffe au milieu du salon, avec une agitation fébrile, pendant que mes parents regardent la télévision. Je retire de ma bouche les frites à moitié mâchées pour les examiner à l’aise. Je répands sur la nappe mon sirop de grenadine. Je reste pâmée longuement devant Points de vue-Images du monde, caressant d’un index dévotieux les couronnes royales. Et je louche, bien sûr. à m’en sortir les yeux.

*

Ce dimanche, comme mon père disposait les gâteaux sur le plat, je me suis levée en renversant ma chaise et j’ai attrapé l’éclair avant Louisette. J’ai mordu à toute vitesse un bout puis l’autre.
— Moi aussi, je suis mongolienne ! j’ai dit, la bouche pleine.
— Ce ne sont pas des choses qu’on dit ! s’est écriée Tantine.
— Très bien ! Viens avec moi ! a ordonné mon père.

*

Voilà. Je suis dans le placard à chaussures. Je médite, comme dit mon père. Je médite dans le noir. Depuis deux heures, je médite. Mais c’est tout médité. Je ne suis pas comme les autres. Je n’irai plus à l’école. Même si je dois mourir de l’odeur de leurs pieds.
Tiens ! J’entends un petit bruit de l’autre côté de la porte ! Mémé peut-être vient me chercher ? Ou Maman ? Ou Tantine ?
— T’es là, Zane ?
— Ah non ! Pas toi ! Fiche-moi la paix, Louisette ! Fiche le camp !
— Non ! Moi ze reste avec Zane ! Moi, ze te crois que t’es pas comme les autres. Moi, ze te crois que t’es comme moi. Mais, tu sais, Zane, c’est pas grave !

Corinne Hoex

Cette nouvelle a paru en plaquette dans le cadre de la Fureur de lire. On peut la télécharger au format PDF ici.

Corinne Hoex vit à Bruxelles. Licenciée en histoire de l’art et archéologie, elle a travaillé en tant qu’enseignante et documentaliste. Chargée de recherches, elle a publié plusieurs études relatives aux arts et traditions populaires, avant de se consacrer pleinement à son œuvre personnelle. Elle a publié quatre romans et plusieurs livres de poésie. Dernière parution : Valets de nuit (Les Impressions Nouvelles, 2015).