Karoo vous propose de lire cet été les nouvelles issues du recueil Pousse-café rassemblant les quatre lauréats primés du Grand Prix de la Nouvelle de la Fédération Wallonie-Bruxelles et six autres nouvelles que ce jury a tenu à distinguer. Cette semaine, « Dino » de Claire Corniquet.

Un immeuble c’est comme une boîte à compartiments. Un caisson pressurisé, divisé en cases soigneusement alignées, dans lesquelles nous agissons comme de petites bulles flottant parmi d’autres petites bulles. L’humanité est un bain moussant géant contenue dans des boîtes à rangement. Si les choses sont rangées, elles sont parfois dérangeantes. En tout cas, une chose est sûre, les apparences sont toujours trompeuses. Nous étions du bon pa- nier, de la bonne composition, évoluant dans l’un de ces espaces neutres, lisses et sans craquelures. Nous avions grandi dans l’illusion qu’aucun tremblement ne pourrait ébranler ce que nous pensions être stable et fixement arrimé. Sauf que tout est broc. Et ça finit toujours par tanguer.

Nous formions depuis une dizaine d’années un microcosme composé de gens respectables, et si l’on ne s’était pas choisis, le prix de l’immobilier bruxellois l’avait fait pour nous. Cinq familles habitaient l’immeuble nommé Carré, toutes issues de la petite bourgeoisie, catégorie sociale que personne n’avait jamais envisagé de quitter. La culture du bon goût était l’un des objectifs de nos vies, une obligation qui ne pouvait en aucun cas être remise en question. Nous n’avions rien d’ordinaire, nous ne supportions pas l’ordinaire, mais plus que ça encore, nous ne supportions pas d’être assimilés, de près ou de loin, aux parasites qui squattaient de temps à autre notre porche. Dans cet environnement hygiénique, Dino est apparu comme le cimetière au milieu du village, le petit pois égaré dans une boîte de haricots, une graine ni bonne ni mauvaise, semée de l’union d’une mère polonaise et d’un père inconnu. Un raté de l’identité, un vagabond de naissance, né quelque part entre Chiny et Machin-Ville, poussé au monde par le siège et sauvé de justesse par une ventouse traînant dans les commodités du train emprunté par sa mère. Un clodo à l’allure de clodo, beuglant des jurons plus crasseux les uns que les autres, et exhibant son nombril velu et avachi à des badauds dépités qui lui lançaient, en pitié, quelques œillades.

Dino n’était pas le premier sans-abri à être passé par notre perron. Des cachalots mal chaussés s’y échouaient régulièrement. Abritée du vent, l’entrée était devenue le spot prisé des clochards du quartier. Il est vrai que le porche de l’immeuble était accueillant avec ses larges marches, et la possibilité d’installer cartons et matelas sur la plate-forme supérieure. Au-delà de son attrait fonctionnel, il était aussi le plus élégant du quartier : cossu, mouluré, et blanc. Très blanc. C’est madame Hermione du troisième étage qui finançait le ravalement de façade tous les deux ans. Un montage financier, pour certains. Une aubaine pour d’autres. Quant à moi, plus jeune propriétaire des lieux, j’assimilais cette excentricité à la coquetterie d’une vieille femme riche dont le prestige social ne tenait plus qu’à l’entretien d’une façade et de bacs à fleurs bien garnis. La copropriété était particulièrement attentive à bichonner les communs. Elle avait même augmenté les frais d’entretien afin de faire le tri entre les propriétaires de haut rang, et ceux qui ne pouvaient assurer que leur contribution de base. La classe moyenne était proscrite de notre carnet d’adresses. Mais, si les coups bas étaient permis entre gens de bonne famille, la solidarité de classe était visible lors- qu’un intrus faisait irruption dans ce cadre parfaitement agencé.

Des effluves nauséabondes dominaient lorsqu’un cachalot squattait l’allée. Les fumets étaient parfois si tenaces que nous devions fermer les fenêtres. La gale devait s’en donner à cœur joie, et il nous apparaissait évident que partager l’espace avec des mouffettes alcooliques était un risque sanitaire que nous ne souhaitions pas courir. Ces dépôts toxiques étaient comme les greffons d’une mauvaise transplantation, à expulser avec force. Le dispositif était bien rôdé : nous les laissions s’incruster quelques jours. Ils nous distrayaient, les voir se biturer sous nos fenêtres en leur laissant l’illusion qu’ils y seraient en sécurité, l’illusion du répit en somme. Ce temps de latence nous donnait l’occasion d’observer leur fonctionnement. Nous avions fait le constat que chaque nouvel insecte avait son lot de stigmates et d’addictions. Nous les réduisions à leur corps meurtri, sans esprit, sans âme, à l’instar d’errants décharnés, de morts-vivants. En début de carrière, ils avaient tous ce soupçon d’étrangeté, ce petit truc qui trahit la précarité du sans-abri : la barbe de cinq jours, le port de la doudoune en toute saison et le teint jauni, celui des gens fatigués, en carence de vitamines. Celui des gens qui fument trop, qui boivent trop, qui sniffent trop. Celui des gens qui font toujours les choses en trop et pour qui le trop finit par déborder, et se transformer en rien, puis en plus rien du tout. Présenté comme ça, il y avait peut-être de quoi s’émouvoir, mais on ne se laissait pas attendrir, et dès qu’ils montraient les premiers signes d’installation, nous agissions. L’un d’entre nous avait comme cousin, le directeur d’un facsimilé du « secours populaire ». En échange de quelques largesses, le cousin cupide affrétait un convoi pour nous débarrasser le marbre de ces renégats hirsutes, aux arrières trains colonisés par des mouches à viande. S’ils persistaient ? Nous laissions traîner matraque et poing américain à la portée du premier venu, le premier venu en question était un grand gaillard avec tout ce qu’il faut dans les biceps pour dézinguer n’importe quelle carcasse. Maxillaire, arcade, tibia, poignet, sacrum. Un vrai carnage orthopédique. Aucun cloporte ne résistait au traitement et tous finissaient par prendre baluchon et haillons pour paître dans des pâturages que nous imaginions plus sauvages. Pont, abribus ou décharge publique.

Dino, comme les autres, faisait partie de cette pourriture urbaine. Comme les autres, il était surnommé l’« animal » et, comme les autres, il faisait l’objet des jacasseries des commères pour qui la parlotte s’engageait facilement lors- qu’un élément commun permettait le rapprochement. Mais Dino faisait face, s’ancrant de plus en plus profondément dans la troisième marche de notre porche, calant son caddie devant la porte principale, comme pour faire rempart et montrer qu’il n’était pas question qu’il déloge d’un poil de son nouveau lit. Il nous revenait comme un boomerang et bavait sa bile sur les marches qui accueillaient nos pompes cirées à quatre cents balles. Un soir, il a installé son vieux matelas. Il s’y est lové comme un chien dans sa niche et pétarada ses ronflements jusqu’aux petites heures. Le matelas était l’ultime provocation. Notre réaction a été immédiate. On a fait flamber la paillasse. Sauf que le vieil ivrogne était un dur à cuire : il s’en est sorti avec quelques brûlures légères, la pluie ayant fait irruption en cours de cuisson.

Après trois fractures majeures, une tentative d’immolation et des persécutions à répétition, son acharnement à crotter notre perron a terminé d’incruster l’odeur de sa présence, et on a fini par s’en faire un miasme familier. Les coups ont diminué, et si l’on a tenté encore ici et là quelques actions, la conviction du début n’y était plus. Sa pugnacité avait payé. Dino était devenu le bon gardien errant, un Batman à la dèche donnant l’alerte en insultant les intrus qui tentaient de squatter sa marche. On l’a reconnu comme seul clodo habilité à recevoir la pièce. On ne lui serrerait jamais la main, mais on le saluait parce qu’au fond, le bonjour au clochard se troquait aisément contre une messe dominicale. Institué faire-valoir de notre petite communauté, Dino, plante verte moisie de l’extérieur, était devenu d’utilité publique.

Nos froides salutations se sont transformées en de brefs échanges. Après tout, s’il avait la parole, c’est qu’il était un homme. Ça nous rassurait. Puisqu’il faisait désormais partie intégrante de notre paysage, nous lui avions attribué ce prénom imaginaire. « Dino ». Un prénom court, étranger, à l’image de celui qui le portait. A force de camper notre pavé, Dino en avait appris beaucoup sur nos petites habitudes : la sortie de Pato, le chien du deuxième, à 16h00 tapantes, les visites nocturnes de l’« ami » de la duchesse, ou le Bridge hebdomadaire de Madame Hermione. Engueulades, trafic de places de parking pour personnes handicapées, coucheries peu vertueuses, Dino savait tout. Il agrippait ses oreilles aux détails les plus sordides de nos petites misères. Au fil des semaines, histoire de s’assurer que nos « pas de côté » soient bien gardés, des initiatives se sont mises en place pour chouchouter le vieux du Carré. Les trois fillettes de la résidence lui déposaient nos restes : poulet dominical, pain sec, couette en fin de vie. À nos yeux, rien n’était trop abîmé pour Dino. En bonne pou- belle de table, il se farcissait les raviolis froids de conserves périmées et les financiers ratés des ménagères. Coq en pâte de la rue, Dino semblait sorti de la frugalité alimentaire grâce à nous. En contrepartie, il nous assurait nos tickets d’entrée pour les jardins du paradis. La morale ne nous étouffait pas. L’empathie non plus d’ailleurs. Mais, dans le doute, la charité de surface ne nous coûtait de toute façon pas grand chose.

Mes parents avaient fait fortune dans l’import-export de grands crus, et j’ai toujours bénéficié de leur grande générosité. Cet appartement de standing, je l’ai reçu pour mes dix-huit balais. Pas besoin de travailler. Aucune passion. Je m’emmerdais comme un rat mort. Très jeune, j’ai versé dans des dérapages festifs qui m’ont amené à vivre des choses époustouflantes : j’ai roulé ma bosse dans des squats malfamés, siphonné des litres de bière avec des anar-gauchistes aussi désœuvrés que moi, et trouvé refuge dans le molleton des lignes de coke. Histoire banale d’un garçon riche qui voulait vivre comme un pauvre. Après des années d’errance sociale, je suis finalement rentré dans le rang. La pauvreté était devenue une crasse que je ne pouvais plus souffrir. Rattrapé par mes origines, je me suis mis à haïr la misère. La misère et les miséreux. J’ai donc trouvé tout naturel de m’installer dans l’appartement ultra-équipé qui était en ma possession et de saluer mes anciens amis par un bras d’honneur, le sourire au bec. J’ai toutefois conservé quelques menus travers. En dehors d’un cynisme bien trempé, j’ai aussi gardé mon « petit business » entamé durant ma vie de squatteur. Rien de méchant. Un peu de poudre et quelques cachetons. Disons que ça me payait mes chaussettes. Et que ça maintenait mon taux d’adrénaline à un seuil intéressant.

Mais une nuit, l’affaire Dino a pris un tournant tout à fait étonnant pour moi. Cette nuit-là, sous ses airs d’alcolo débrayé, Dino m’a sauvé la chemise. Un drogué en crise de manque, qu’il soit plein aux as ou non, se transforme inévitablement en Pitbull : il ne lâchera pas son os tant qu’il n’aura pas eu sa dose. Le Pitbull s’appelait Ronald, mesurait 1m85 pour approximativement 110 kilos. Aussi épais qu’une crevette grise, je n’avais aucune chance. Alors que je me préparais à recevoir la raclée de ma vie, Dino s’est interposé entre l’incroyable Hulk et mon tas d’os. À dire vrai, je ne sais pas bien qui de nous deux Dino visait, mais le résultat fut largement en ma faveur. Crevette grise 1 ! Hulk 0... par KO. Il avait pris une droite mémorable, assortie de jets de canettes et d’un coup de pied aux fesses qui lui a fait dégringoler les escaliers trois marches à la fois. Complètement groggy, il s’est écroulé deux poubelles plus loin dans un brouhaha qui a réveillé les vieilles rombières du quartier. Elles ont immédiatement appelé les flics. Aussitôt, les vautours de l’info, prévenus par une source inconnue, se sont intéressés à l’affaire. Un SDF sauve la vie d’un riche trentenaire à deux doigts de se faire désosser par un junky ! C’était vendeur. Alors, parce que les ventes de leurs torchons recyclés semblaient dopées par le su- jet, ils se sont également penchés à la solidarité mise en place pour aider ce misérable Dino. Sous leur plume, nous sommes devenus les robin wood des matières périmées. L’histoire a pris de l’ampleur. Les demandes d’entretiens ont afflué. Presse écrite d’abord. Radio-télé ensuite. Les habitants de l'immeuble ont même fait l’objet d’un séminaire de catéchisme, invités à déblatérer nos âneries devant une foule de croyants en liesse, bourrés au vin de messe et encore sous l’effet d’hosties piquées à l’Ayahuasca. Tout ce que voulait Dino, c’était qu’on lui foute la paix. Il avait bien saisi qu’il était dans son intérêt de s’épancher sur ses jours malheureux auprès des harpies à gueules d’anges qui nous servaient la soupe d’informations dégustée durant nos temps perdus. Il avait aussi compris que s’il ne voulait pas sortir du porche les pieds devant, évoquer les crapuleux stratagèmes mis au point pour le déloger n’était pas une option envisageable. Il nous redorait le blason à moindre frais, et ce qui était bon pour nous, était bon pour lui. Nourri, blanchi, Dino n’était-il pas le plus heureux des sans-abris ?

C’est cette question qui a mobilisé toutes les langues du Carré jusqu’au jour où Dino a disparu. C’est madame Hermione qui a donné l’alerte. Ce vieux briscard de la rue avait gardé ses habitudes. Même si nous lui fournissions de quoi s’alimenter et s’habiller, il semblait tenir à ses collectes nocturnes, et si chaque nuit, il brassait les déchets du quartier, il n’avait jamais loupé l’appel du petit déjeuner. Ce matin là, c’était au tour de madame Hermione de lui apporter le café. Dino ne s’est jamais présenté. On a attendu quelques heures avant de faire le tour des endroits orduriers que nous savions fréquentés par les gens de son espèce.

On a informé la presse locale, notre perron fut tapissé d’une dizaine de gueules du vieil ivrogne. On a même organisé une battue. Une semaine plus tard, il fallait se rendre à l’évidence. Après avoir déversé ses urines malodorantes, incrusté ses chiques dans les interstices les plus creux de notre très cher marbre, Dino s’était payé la poudre d’escampette. Terminé les crottins fumants. Fini les beuglements diurnes et les grattages de boules puantes. On ne verrait plus jamais sa raie des fesses sourire à nos caniches, ni ses pochtronades aux Gordon frelatées. Le porche est devenu aussi plat qu’un champ de blé sans brise. Nous n’étions plus que des technocrites sans saveur, parqués dans leurs appartements luxueux et leur quartier ultra sécurisé. Des entre-soi civilisés ayant perdu celui qui faisait office d’arbre à palabre. Dino nous manquait. Folle- ment. Il avait changé nos vies. Nous étions attachés à cette raclure, et si nous ne l’avions jamais réellement considéré autrement que comme un vulgaire mobilier, sa présence avait pimenté nos existences mornes et monotones. Pendant tout ce temps, Dino avait été notre dose de GHB, une parenthèse entre deux temps aussi cadrés et normatifs l’un que l’autre. On a bien tenté de le remplacer. Sans os à ronger, le chien trouve un bâton. Notre bâton a pris la forme d’une femme rachitique, et pas bavarde, qu’on a invitée à occuper notre portique. On l'a bichonnée sans retenue. Bouffe maison et vin honorable. Elle a même eu droit à un matelas de premier choix installé dans le local à vélos. Sauf qu’elle n’était pas Dino. Aucun tapage, pas même une petite gueulante. Sobre du matin au soir, muette, blasée, déprimée. Jamais rien à raconter. Jamais rien à lui reprocher. Elle n’était même pas dans le passage. On ne lui trouverait aucune aspérité sur laquelle s’écorcher un minimum et assouvir notre besoin de potins. Ce fil catatonique était aussi rasoir que les tableaux qui tapissaient les murs de nos salles à manger. Elle nous renvoyait à la platitude de nos vies, et ça, ça n’était pas supportable.

On l’a virée sans ambages et l’on a repris nos vies là où on les avait laissées. Quant à Dino, il est devenu l’histoire du quartier, celle que l’on raconte lors des pousse-café du dimanche après-midi, entre nantis et gens de bonne famille. Il est devenu ce petit délice croquant qui accompagne la liqueur digestive. Le clou du spectacle de nos existences confortables et sans histoires.

Quelques mois plus tard, alors qu’il n’existait plus que dans nos babilles de fin de repas mondains, Dino a refait surface. On a appris que ses agresseurs lui avaient d’abord pété les dents, avant de lui asséner un coup fatal qui a brisé son crâne comme une noix de coco et de le jeter dans une poubelle, à côté de canettes de bière et de débris de verre. Un détritus parmi d’autres détritus, un dernier voyage en bonne compagnie.

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Née en 1982, Claire Corniquet vit et travaille à Bruxelles. Elle s’est mise à écrire lorsqu’elle a compris que Tristan Egolff ne le ferait plus jamais pour elle. Elle aime aussi la langue épaisse d’Ilaria Gremizzi et l’esprit engagé d’Ismail Kadare. À 34 ans, c’est le premier concours d’écriture auquel elle participe.