Olivier Tarpaga, chorégraphe et metteur en scène d’origine burkinabè mondialement reconnu et habitant actuellement aux États-Unis, nous accorde quelques minutes de son temps. C’est l’occasion de découvrir ses intentions derrière When Birds Refused to Fly, représenté à la Biennale de Danse de Charleroi le 26 octobre 2019.

When Birds Refused to Fly évoque les indépendances Africaines et la lutte pour les indépendances aux États-Unis. Mais aussi, plus personnellement, il est accompagné de la musique du groupe Burkinabè Super-Volta, dans lequel jouait ton propre père. On peut ensuite évoquer les nombreux genres musicaux du spectacle. Ça en fait une pièce qui peut paraître assez éclatée. Qu'est-ce qui cristallise ces différentes perspectives pour les rendre cohérentes ?

C’est cohérent parce que, quand j’écoute une musique, au début je voulais avoir une connexion artistique chorégraphique, entendre ma créativité et la musique de mon père dont je ne me rappelais plus. Parce que l’orchestre a cessé de jouer à partir de 1982. J’avais quatre ans, et j’ai perdu mon père en 2004. Et c’est là que ma mère m’a remis ses disques en me disant qu’il aurait aimé que je les aie. La cohérence vient du fait que je me suis rendu compte qu’en écoutant la musique du Super-Volta j’entendais pas mal d’inspirations de James Brown, de la musique afro-américaine. Je me suis dit que je ne peux pas juste mettre l’accent sur la célébration de cette musique qui s’est jouée juste après les indépendances, mais qu’il y avait une certaine inspiration noire américaine dans pas mal de morceaux. Je me suis dit que ce n’était pas possible de délaisser ceux qui ont inspiré cette musique. Si je voulais parler de la période de la musique, qui était des années 60, il fallait aussi que je me plie sur la période de ceux qui ont inspiré certaines de ces musiques. C’est pour cela que je suis entré dans ce monde africain et afro-américain. Et pourquoi parler de cette délivrance aujourd’hui ? Parce que je me rends compte qu’en 2019 aux États-Unis, avec ce qui se passe à la Maison Blanche, on est en train de repartir dans les années 60 à lutter pour la liberté. On revient dans la lutte des droits : droits des femmes, droits des noirs, Black Lives Matter. On est en train d'entrer dans la lutte pour la démocratie-même qui est en danger. Donc la pièce a une vraie cohérence avec le monde d’aujourd’hui et ce qui se passe et qui bouillonne en ce moment aux États-Unis et en Afrique

Le titre de ta pièce se traduit par « Quand les oiseaux ont refusé de voler ». Vu le thème,  on pourrait plutôt imaginer un titre comme « Quand les oiseaux décident de prendre leur envol ». Or, c'est tout le contraire. Quelle est la motivation derrière un tel choix ?

Voilà ! Alors je t’explique. Dans tous mes titres, il y a un paradoxe. C’est facile de juste donner directement au public ce que tu voulais dire. Il faut laisser les gens ouvrir leur imagination.

Photo: Margo Tamizé

Un oiseau est supposé voler, mais là on parle d’un oiseau qui a fait le choix de marcher. Tu as l’opportunité de voler, mais pour une raison, très valable, tu te dis « Tu sais quoi ? Je préfère marcher ». Ça a été inspiré par la phrase de Sékou Touré. En 1958, quand il demandait l’indépendance pour la Guinée, le président Sékou Touré a dit « Nous préférons la liberté dans la pauvreté, que la richesse dans l’esclavage ». Ça veut dire que quand nous avons demandé l’indépendance en Afrique subsaharienne, nous avons refusé la nationalité française. Nous savions bien ce qui venait avec la nationalité française. Ouais, c’est un privilège d’avoir un passeport, de pouvoir voler partout, aller partout, mais c’est aussi être un demi-homme.Partout où tu vas, on te dit : « Ouais, tu es Français, mais tu vis où, tu viens d’où ? Ta peau elle n’est pas française. » Donc on s’est dit qu’on refuse la nationalité française, mais on marche avec la nationalité africaine, avec ses limites mais avec notre liberté d’être, de faire et de vivre comme on veut. C’est pour cela que l’oiseau, sachant qu’il pouvait voler avec cette identité française, a accepté de marcher avec cette identité africaine pour être un homme plein au lieu d’être un demi-homme avec un passeport français.

De quelle manière la chorégraphie a-t-elle été travaillée pour incarner ces mouvements sociaux et politiques à travers les différentes postures corporelles des danseurs et de la danseuse ?

La musique est exactement l’inspiration principale, parce que je ne crée pas la pièce en pensant à des mouvements, aux droits humains… Au début, comme je te disais, c’était juste autour de la musique de mon père. Ça devait juste être une pièce autour de moi et l’orchestre de mon papa. Plus j’écoutais les morceaux, plus je me suis dit « Mais c’est pas possible, ça parle de tellement de choses plus profondes que juste moi qui veux juste danser sur la musique de ces gens-là ». Ils étaient plus importants que juste de la musique. En tant que chorégraphe, tu commences à te dire que tu as une responsabilité de donner justice à cette musique. Du coup, la musique est l’inspiration numéro un. Beaucoup de ces morceaux ont informé les partitions de la pièce, qui ont commencé à informer ces partitions de droits humains, mais aussi de fête hein ! Le premier morceau, c’est la fête. Ça s’appelle Johnny, ça parle de boire … Du coup, la première partie du premier titre, on pète les plombs sur la scène. Il y a la folie, complètement. C’est l’interprétation que je fais du morceau. Le deuxième titre, ça parle d’un homme à problèmes, qui est complètement dépassé. Il a tellement de problèmes que tout le monde ne parle que de ça. Donc l’énergie change sur la scène et c’est un solo d’un homme qui se déchire les habits. C’est inspiré par les morceaux, pour donner justice aux titres de la musique. En suivant les titres, pas tous, il n’y en a tellement, il fallait que j’essaie de les allier pour donner une histoire, une ligne à la pièce. J’ai utilisé, je pense, onze titres. Mais, comment tu les utilises pour bien les allier, out est venu par l’écoute, le choix des morceaux et [la volonté de] donner justice à chaque morceau.

Tu collabores avec le CDC1 depuis au moins 2016, si je ne me trompe pas ?

Pour cette pièce depuis 2016, mais mes pièces ont été créées au CDC depuis 2006. Je suis très très proche du CDC. Je suis un des chorégraphes qui est accueilli là-bas et qui enseigne aux autres diplômés.

Même si tu as une carrière internationale qui parcourt énormément de pays, y a-t-il toujours ce lien avec le Burkina Faso qui reste ?

Très très fort, je vais au Burkina trois fois par an, ce qui est rare.

Le projet artistique par rapport à ce qui s’est fait au Burkina Faso a-t-il évolué ?

Oui, ça évolue beaucoup. Mais, en même temps, le fait que je crée là-bas, que les danseurs et danseuses connaissent mon style, permet de bien faire ressortir les épices de ma créativité. Pour moi, danser c’est comme cuisiner. Si tu as les épices qu’il faut, ta sauce va sentir meilleur. En travaillant avec des danseurs du Burkina, où j’ai été formé, ils vont mieux comprendre mon approche, mieux faire sortir mes épices. Il y a à chaque fois de l’évolution parce que chaque fois que je vais donner des formations et que je rencontre des danseurs, j’ai toujours de nouvelles têtes qui amènent de nouvelles épices.

Si tu devais citer une œuvre, que ce soit un livre ou un film, qui t’as marqué, quelle serait elle ? 

Dreams from my Father de Barack Obama m’a beaucoup touché. C’est son livre qui l’a vraiment lancé et qui m’a bouleversé par rapport à lier son approche avec l’Afrique, sa vie aux États-Unis, son retour au pays et puis le choc et les choses qui ont suivies et qui l’ont formé à être qui il est, puis à être un membre des acteurs de la société jusqu’à être président. Cette œuvre m’a beaucoup suivie.


  1. Centre de Développement Chorégraphique de Ouagadougou