Illbe, groupe liégeois d'electro pop alternative, est en écoute toute cette semaine dans la galerie Karoo (un accès est disponible plus bas). Gauthier Gilissen, le fondateur du projet, a répondu à quelques questions. 

 

Quel est ton parcours ?

Gauthier Gilissen : Je suis un autodidacte. J’ai été aidé par le fanatisme de mes parents pour les grands compositeurs de musique classique et autres opéras. J’ai trempé dans ces sonorités-là avant même d’être capable de les comprendre et je crois que ça m’a aidé à développer une oreille.

Par contre, mon intérêt pour tout ça est intervenu assez tard durant l’adolescence grâce à des groupes comme Radiohead qui commençaient à me faire envisager la musique comme une « œuvre totale », avec plusieurs grilles de lectures –lyrique, sonore, harmonique, mélodique, conceptuelle – dans lesquelles se perdre. Du coup c’est devenu une forme d’obsession et je me suis concentré sur la guitare, acoustique dans un premier temps.

Pour le reste, j’ai fait du soft metal à seize ans. J’avais même pas de bracelets à clous et j’avais une coupe au bol old school typée geek. Ensuite j’ai joué des reprises des Klaxons, The Libertines et dEUS avec la formation rock Rose Keller (big up Benoît) quand j’avais dix-huit piges. À la même époque je postais naïvement des vidéos home made de mes compositions sur YouTube. En 2010, quand j’avais vingt ans, on a progressivement monté un groupe indie / garage rock avec les mecs de Animal My Soul et à composer de façon active et ambitieuse. On jouait de la guitare sur les quais de Liège – bref on se trouvait cool comme des mecs de vingt ans. La plupart des morceaux qu’on a pondus durant les années qui ont suivi aurait totalement mérité qu’on investisse plus dans la production (même si je m’étais persuadé du contraire à ce moment là). On s’est vraiment amusé et ça me laisse les meilleurs souvenirs de concerts que j’aie eu jusqu’ici. Finalement le groupe est rentré en pause indéterminée en 2014 et j’ai passé une année et demie bancale sans faire de musique.

Pour me tirer de cette torpeur il y a eu mon pote Alexis Alvarez, chanteur de Fastlane Candies qui m’a proposé de rejoindre son super projet d’electro pop en français Mini Sultan. Le mec est publié en tant qu’écrivain de poésie ! Une ambition que je partage aussi et que je lui envie. On joue régulièrement en duo dans la région.

En vrai depuis 2015 je travaillais sur de nouvelles pistes tout seul en commençant à explorer comme un grand néophyte des sonorités plus électroniques. Ça a pris, sur scène, la forme toute récente d’Illbe dans lequel on se partage les tâches Nico et moi, mais c’était en gestation depuis un bon moment. Pour l’occasion je me suis mis à jouer plus sérieusement des claviers et à bosser en séquence.

Illbe.

Pourquoi être passé d’un son rock, voire garage, avec Animal My Soul à un son plus produit et plus lisse avec Illbe ?

G.G : C’était naturel pour moi parce que ça reflétait les musiques que j’ai commencé à découvrir plus en détail à partir de 2013. En gros, cette année-là, j’ai décidé arbitrairement et de façon totalement injuste que le rock n’était plus cool parce que les Babyshambles ont sorti un album qui m’a vraiment déçu. En vrai ça correspond au moment où j’ai écouté pas mal de hip hop comme Earl Sweatshirt, Vince Staples, Kanye West mais aussi des artistes inspirés par la techno et les musiques électroniques froides comme Moderat, Shlohmo ou Jon Hopkins. Ces musiques étaient produites d’une toute autre façon par rapport à ce que j’écoutais beaucoup auparavant et j’ai donc commencé à approcher plus sérieusement la musique sous l’angle du travail de production et de recherche sonore. Le côté stimulant de la composition ne se limitait plus, d’un seul coup, à trouver des séries d’harmonies ou de mélodies et donc c’était assez excitant comme perspective pour moi.

 

Comment as-tu composé cet album ? Avec quels outils et pourquoi ?

G.G. : Une partie de l’EP a été – il y a longtemps – composée sur FL Studio sans même utiliser de clavier midi : je retranscrivais manuellement des riffs de guitare ou j’accouchais de grilles d’accords sorties de ma tête, qui me semblaient fonctionner – en théorie – avant d’en écouter le résultat sur les plugins « pouet pouet » du logiciel, sorte de représentations schématiques des sons que j’imaginais.

En gros c’était vraiment très naïf, c’est un peu le prolongement de l’époque où je composais avec Guitar Pro et ce n’est bien sûr pas la fin du processus. J’ai même utilisé ce merveilleux outil mis en ligne par le groupe Salut, c’est cool : http://www.salutcestcool.com/quatre/accords/

Illbe en action.

L’autre partie de l’EP a été composée avec Ableton Live plus tardivement et à un moment où je commençais à comprendre le fonctionnement de ce genre de station. Entre temps j’ai décidé de travailler avec Nicolas Grombeer, claviériste du groupe belge La Plage et producteur sur Les Steppes. Il m’a aidé en amenant un tout autre matos et en remplaçant une partie des presets utilisés, sans pour autant perturber les arrangements et les idées de composition, qui sont un peu ma maniaquerie à moi. On a fait des prises guitare, voix, clavier, on a samplé des trucs…

Du coup de mon côté, j’ai acheté un pad, j’ai adapté mon clavier en midi, j’ai acheté une carte son. Bref tout ce que les mecs qui aiment la musique font d’habitude beaucoup plus tôt mais que moi, j’avais jusque là snobé, obnubilé par la guitare. Et de toute façon je suis nul avec les supports matériels, j’ai même pas de vinyle chez moi.

Pour ce qui est du pourquoi, c’est surtout que ça faisait longtemps que j’avais envie de faire quelque chose de personnel que je commençais à y trouver une ligne voire une énergie commune. Du coup j’ai essayé de développer une esthétique autour et de m’exprimer en mots. Et même si personne ne me connait encore et que personne n’attend le truc, j’avais envie d’aller au bout et de réaliser un EP avec le plus de sérieux possible. J’ai essayé de tendre vers la professionnalisation.

 

C’est en tout cas un EP touffu, les structures sont parfois complexes, les sons très variés au sein dun même morceau. Est-ce une volonté de déstabiliser tes auditeurs ?

Franchement, je ne sais pas. J’aime bien placer des samples de trucs un peu dérangeants, du genre un chat qui se fait marcher sur la queue ou un Vine d’un gosse qui gueule dans la rue, c’est vrai. Mais je reste totalement certain qu’il est possible de rester accrocheur et pop (dans une certaine mesure) tout en proposant des morceaux qui s’écartent parfois des simples mesures en quatre temps.

Le meilleur exemple pour ça, c’est The National. Je n’oserais pas me comparer à ce qu’ils ont fait, mais disons juste que c’est un peu cette idée-là qui me pousse en composition. Je suis étudiant en musicologie et j’imagine que ça me pousse à vouloir réintégrer de la complexité, un caractère composite dans le truc, quitte à emmerder légitimement certaines personnes.

Au-delà de ça les sonorités se veulent parfois assez froides et sombres sur Les Steppes, ce qui est plutôt dû à mes accointances esthétiques. Le côté touffu et « empressé » je pense que ça correspond juste vraiment aux émotions (parfois négatives et nerveuses) dans lesquelles je me trouvais pendant que j’écrivais les morceaux. C’est vraiment très difficile pour moi d’être créatif quand je me sens serein.

 

Pourquoi cette esthétique aux couleurs grises et délavées ?

L’EP et les thématiques de ce que je baragouine font appel à plusieurs idées parmi lesquelles un regard inquiet sur notre génération, l’instabilité émotionnelle, la peur de ne pas être aimé, l’isolement et les relations toxiques. En fait tout ça – la solitude en particulier – je les assimile un peu à l’idée d’hiver, d’intempérie, de lutte contre les éléments. Donc c’était assez naturel pour moi de viser des couleurs bleutées, grises et d’évoquer des images assez sombres. La pochette découle vraiment de ça, être esseulé dans le froid, la neige et pourtant : fasciné.

 

Comment se sont passés les échanges avec Laura Palumbo, celle qui sest occupée de lartwork ?

Parfaitement bien, on était déjà bons potes avant de se mettre à travailler ensemble. Elle est vraiment à l’écoute, si bien que lorsqu’elle produit quelque chose ou prend des initiatives, ça fait souvent mouche par rapport à ce que la personne en face recherche. La plupart des éléments visuels qu’on a utilisé pour le teasing et l’identité visuelle ont été réalisés librement par Laura sur base de nos échanges et de l’idée qu’elle se faisait de la musique. Seuls la pochette principale et le visuel de couple que j’ai associé au morceau Asamof découlent d’idées que j’avais en tête depuis quelques temps et que Laura – et les modèles – m’ont aidé à mettre brillamment en forme. Je n’ai effectivement pas de compétences dans les arts visuels même s’ils m’intéressent de plus en plus en tant qu’observateur.

Visuel de la chanson Asamof.

Laura est étudiante à la Cambre et elle a de nombreux projets, les plus récents peuvent être suivis ici. Ce qui est intéressant c’est de voir à quel point son travail n’a habituellement pas grand chose à voir avec ce qu’on a réalisé pour Illbe, ça illustre sa versatilité ! C’est vraiment une belle émulation. De façon générale, la collaboration artistique représente à mes yeux un type d’échange idéal dans une relation entre deux personnes.

 

Qui est ton acolyte sur scène ? Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Nicolas Hanlet, un sacré mec, bien robuste. Le meilleur de ce que la Belgique a à offrir en matière de bazar. On se connaît parce qu’on trainait fréquemment au café La Diode (où une bonne moitié d’Animal My Soul travaillait derrière le bar d’ailleurs) à Liège. Il se ramenait en moto et commandait l’une ou l’autre bière avec ses potes – l’un d’eux nous avait présenté. On s’est rapproché au moment où on s’est rendu compte qu’on allait tous les deux voir séparément la reformation d’At The Drive In à l’Ancienne Belgique et que c’était l’occasion de se rejoindre. On avait parlé musique et instruments cette fois-là et c’est tout naturellement que je l’ai contacté au moment où je cherchais à adapter les morceaux sur scène. Il joue, tout comme moi, de la guitare, des claviers ou du sampler. On se répartit les tâches et on change de fonction selon les morceaux.

Gauthier Gilissen à gauche, Nicolas Hanlet à droite. Photo prise lors de leur venue au Festival Émulation.

Ce qui fonctionne bien c’est que Nico a une approche bien plus technique et a une bien meilleure compréhension du matériel que moi puisque je suis sans doute plus dans tout ce qui est concept ou composition. Passé cette complémentarité, les rôles se diluent au fur et à mesure que j’apprend de plus en plus de subtilités techniques et que Nico rajoute progressivement des gimmicks d’arrangements bien à lui au sein des prestations live. On fait ce travail ensemble depuis l’été 2016 et on est déjà heureux d’avoir pu se produire sur quelques premières belles scènes – la dernière en date étant la salle des Pieds Légers au Théâtre de Liège où on était programmé par l’équipe du Sioux Festival.

On a évidemment bien conscience qu’il nous reste encore du travail avant de parfaitement apprivoiser nos morceaux difficiles à mettre en place et notre espace de scène ! Ce n’est que le tout début pour nous, mais on est déjà contents de ce qu’on a réussi à mettre en place en peu de temps.

 

TOUT AUTRE CHOSE

As-tu un livre de chevet ?

Je ne lis plus de roman même si j’essaie timidement de lire Mort à crédit de Céline en ce moment. Le truc c’est que je ne me sens plus capable de suivre avec assiduité des récits continus par écrit. Ça m’emmerde mais c’est vrai. Du coup c’est plutôt : Le Pèse-Nerfs d’Antonin Artaud ou Howl d’Allen Ginsberg. J’aime lire aussi des bouquins de psychologie comportementale vulgarisée, bref des trucs qui poussent à essayer de se connaître soi-même.

Un film culte ?

Si on n’en garde qu’un il y a Trainspotting. Je ne parle bien sûr pas de la suite sortie cette année qui tient plus du divertissement que de l’œuvre d’art. Le premier film est de loin l’expérience cinématographique la plus satisfaisante que j’aie vécu. C’est un super commentaire sur les difficultés du passage à l’âge adulte aussi. Un classique, comme on dit.

Lucio Fontana, "Concetto spaziale," 1959

Une autre œuvre que tu vénères ?

En art visuel j’adore ce que fait Lucio Fontana dont on s’est librement inspiré pour réaliser le logo d’Illbe avec mon ami Maxime.

Puis des artistes comme Jean Dubuffet, Yves Klein, Damien Hirst… En gros j’ai surtout en tête des artistes de l’ère moderne ou contemporaine.

Je suis mordu de certaines séries, souvent de grands classiques comme Twin Peaks ou Breaking Bad même si j’ai une tendance à trouver moins de qualités artistiques au format télévisuel.

J’ai moins le temps de jouer aux jeux vidéos qui étaient une de mes passions avant, mais je garde un attachement à tout ce qui est jeu narratif (The Walking Dead de Telltale Games par exemple) et Hearthstone est un super moyen de tuer le temps de façon joyeuse (Big Up Max).

Une forme d’art pour laquelle j’ai une curiosité grandissante, ce sont les installations sonores. Je ne connais encore ça que de très loin, mais c’est un boulot qui m’intéresserait et qui permet de réunir le monde du musée et celui du travail sonore.

En savoir plus...

Illbe est à voir sur scène cet été, notamment le 1er juillet au Cupper Café et au Reflektor (date à définir) à l’occasion du concours Sessions d’été.

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