Karoo a visité quelques lieux culturels à Charleroi. Il en revient avec une bonne dose de questions et quelques images. Pour ce troisième épisode, ce sont les responsables du théâtre de L’Ancre qui sont passés devant le micro.

 

Pour démarrer, L’Ancre, comment ça marche ? Qu’est-ce que c’est ?

Noémi Haelterman : Nous sommes un théâtre de création, donc soit on accueille des spectacles extérieurs, soit on monte nos propres spectacles qui tournent ensuite. Nos productions les plus connues sont Un homme debout, mis en scène par Jean-Michel Van Den Eeyden (le directeur) et Nés poumon noir, une autre de ses pièces écrite avec un slameur, Mochélan. La particularité de Jean-Michel, c’est qu’il a l’habitude de travailler avec des personnes qui ne sont pas forcément acteurs à la base. Il a travaillé avec Mochélan qu’il a découvert pendant le concours de l’Envol des Cités et qui l’avait beaucoup touché.

Nous avons pas mal de spectacles qui ont bien fonctionné, notamment à Avignon. Les Villes tentaculaires, Liebman renégat, la Vedette du quartier… Il y a donc une petite notoriété qui s’est créée autour de la partie création du théâtre quand Jean-Michel est arrivé.

L’Ancre existe depuis 1967. C’était à la base le projet de trois amateurs qui se sont finalement séparés, et d’un directeur est resté. Il était plutôt avant-gardiste. Pendant longtemps, L’Ancre n’avait pas de salle. Ce directeur s’est battu pour agrandir la notoriété du théâtre, mais le théâtre s’est un peu essoufflé au fil du temps et il a manqué d’ambition à un certain moment. C’est Jean-Michel qui a essayé de revigorer l’enseigne en développant différents aspects qui n’existaient pas : la diffusion, la communication, l’action culturelle…

Nés Poumon noir. À voir au Palais des Beaux-Arts le 30 septembre 2017.
Photo © Leslie Artamonow.

Peux-tu nous décrire l’identité et l’image de L’Ancre ?

N. H. : Ce théâtre porte un regard sur le monde, il est contemporain, mais pas hermétique. On propose des spectacles qui interpellent mais qui ne sont pas inaccessibles. Il y a aussi une volonté de travailler sur la jeunesse aussi, qui marquait moins L’Ancre auparavant. Nous avons donc créé un festival, KICKS, qui propose deux types d’activités : d’un côté des spectacles, de l’autre des résonances, autrement dit des activités qui répondent aux spectacles. Celles-ci sont nombreuses et très diverses.

Ce festival porte un regard sur la jeunesse. Non seulement il tente d’ouvrir les yeux des jeunes sur leur monde, mais il offre aussi aux parents la possibilité de comprendre cette jeunesse. Ces échanges que l’on provoque entre deux générations sont un des objectifs principaux de L’Ancre.

D’un point de vue extérieur, je pense qu’on nous voit comme un théâtre assez audacieux.

 

Peux-tu nous décrire le lieu ?

N. H. : Nous sommes dans une ancienne maison d’habitation, la salle est un ancien garage. Le bar est plutôt étriqué : ce n’est pas très pratique quand il y a du monde, mais c’est aussi ça qui fait le charme de L’Ancre. L’endroit est convivial et familial, l’équipe est très proche des spectateurs, et vice et versa. Il est très facile d’échanger avec les comédiens.

On a aussi voulu redynamiser une ambiance un peu « vieillotte », donc on a demandé à un graffeur de décorer les deux façades et les murs intérieurs du théâtre. Il a dessiné des tentacules sur l’ensemble des murs, ce qui représente bien la dynamique du lieu qui tente d’entrer en contact avec un maximum de lieux et d’opérateurs différents. Ici à Charleroi, il y a quatre grands opérateurs culturels : le Palais des Beaux-Arts, l’Éden, Charleroi Danse et L’Ancre. Ça se passe assez logiquement entre nous : quand on a besoin d’un plateau plus grand parce que le spectacle le demande, on propose de coprésenter les spectacles dans leur salle. Et puis on a un abonnement commun, ce qui n’est pas courant. À partir de quatre spectacles, on a une formule qui permet d’accéder à des spectacles proposés par les différents lieux.

L’année prochaine, on franchira encore un palier puisqu’on va proposer une plateforme en ligne qui reprendra l’ensemble de l’offre de ces quatre lieux culturels.

Le Vent souffle sur Erzebeth, du 14 au 17 novembre 2017 à l'Eden.
Photo © Gilles-Ivan Frankignoul.

 

Pourquoi ces quatre opérateurs-là seulement ?

N. H. : Parce que c’est assez historique. On travaille ensemble depuis très longtemps, et ce sont les quatre « professionnels ». Il existe deux autres théâtres mais qui sont amateurs, et il nous arrive de travailler avec d’autres types d’opérateurs carolos, mais ils n’ont par exemple pas le même principe d’abonnement que chez nous. C’était une volonté de Jean-Michel de créer un vrai réseau, et KICKS a d’ailleurs été un excellent moyen pour créer ces relations entre tout le monde.

 

Vous notez donc des changements depuis la création de ce festival ?

N. H. : On voit vraiment qu’il y a une mobilité des publics entre les lieux. Ils se mélangent de plus en plus. D’ailleurs dans chaque brochure de chaque lieu partenaire, on consacre une double page aux autres et on présente les spectacles, ce qui offre une ouverture sur le reste de la programmation théâtrale de Charleroi.

 

Comment vous constatez cette mixité entre établissements ?  

N. H.: On connaît nos habitués, et puis quand on fait les abonnements en début d’année, comme nous avons une billetterie commune, des personnes confient que d’habitude ils vont le faire ailleurs, mais que là ils veulent changer, etc.

L’histoire des tentacules sur les murs, c’était ça : se répandre un peu partout dans la ville et même au-delà, puisque cette année nous allons à Avignon et créons un nouveau lieu en partenariat avec le Théâtre de Poche de Bruxelles et la compagnie Les Mélangeurs : l’Eldoradôme, qui sera dans la cour du collège de La Salle. On y proposera une programmation majoritairement belge. C’est innovant, et L’Ancre bénéficie de cette nouvelle vision ambitieuse, ce qui contribue bien entendu à la notoriété du lieu.

 

Peux-tu nous parler du futur de L’Ancre ?

N. H. : L’année prochaine sera importante pour nous parce qu’on fêtera les cinquante ans du théâtre, donc ce sera une très grosse saison pour marquer le coup. On fait aussi les démarches pour devenir un théâtre royal et devenir donc L’Ancre royale ; et surtout, on va avoir un nouveau lieu. La région wallonne nous accordé un subside en 2014 pour créer un nouveau théâtre, qui soit notamment aux normes… Donc dans quelques années on aura un lieu digne d’un centre dramatique. Tout va être détruit, mais on a un projet d’envergure qui comptera deux salles, une modulable de 250 à 400 places et une autre, plus petite, qui sera une reproduction de celle qu’on a déjà, parce qu’on veut justement garder cette proximité avec le public et parce que certains spectacles s’y prêtent mieux aussi.

Il y a en plus la Maison Dassault (que l’on appelle le « squat artistique » parce que l’état du bâtiment est vraiment mauvais) qui va être rénovée pour accueillir les artistes en résidence dans de bonnes conditions, et encore un autre bâtiment qui servira notamment pour des bureaux à destination des artistes.

Dans le projet, la salle pourra s’ouvrir sur les jardins à l’arrière, ce qui offrira une certaine malléabilité spatiale. 

Germinal, du 15 au 16 décembre 2017 à Charleroi Danse.

Avec quels types d’artiste travaillez-vous ?

N. H. : On travaille principalement avec le théâtre, parce que c’est notre mission. Mais ça nous arrive de rencontrer d’autres artistes via des projets. On fait deux-trois concerts par an, mais ce n’est pas notre objectif. Nous sommes vraiment un théâtre de création.

 

Maintenant que Jean-Michel nous a rejoints, si on faisait un tour du propriétaire ?

Jean-Michel Van Den Eeyden : Très bien ! Commençons par le bar. Un endroit très chaleureux, plein d’histoires et d’anecdotes. C’est le lieu où les acteurs et les spectateurs se rencontrent. C’est toute l’angoisse avec le nouveau projet : comment garder un espace aussi intéressant et convivial pour les rencontres ? Il a quand même un côté un peu cave, underground, mais qui est très apprécié. C’est un lieu stratégique du théâtre.

Le rose, c’était une de mes idées. Avant, c’était moutarde… Tout était moutarde, donc pas du tout agréable… C’était même violent. Le rose, j’aimais bien, parce qu’assez enfantin et féminin, et ces deux parts de nous-mêmes me semblent importantes dans la création. Et puis il représente aussi une rupture claire avec L’Ancre d’avant.

On y expose nos trophées ! On a eu le prix du Carolo de l’année, celui du festival KICKS remis par les jeunes, le Beffroi de Cristal que l’on doit aux autorités de la ville de Charleroi et un prix qu’on a eu à Édimbourg pour Un homme debout.

Un homme debout, l'un des succès de l'Ancre.

Il y a ensuite le Studio et les jardins. Ceux-ci sont pratiques pour les résidents, ils servent notamment de lieu de repos. C’est un endroit magique, sous-exploité jusqu’à maintenant. La fête de début de saison est devenu un moment incontournable et en particulier à Charleroi notamment grâce à ces jardins… C’est tellement jouissif d’être ici dans un lieu vert en plein cœur de la ville… On y a vécu pas mal de choses.

Dans le Studio, on a fait plein de choses également, dont les conseils d’administration (qui durent souvent des heures) ; on y accueille aussi du public ; on y organise des fêtes comme la soirée Casino que l’on avait organisée avec de vrais croupiers… C’est un endroit très confiné et qui plaît d’ailleurs à certains résidents. Au-dessus, il y a le grenier, rempli d’archives du théâtre. Cinquante ans d’histoire théâtrale qui vont être d’ailleurs proprement archivés très bientôt.

Five Easy Pieces, du 2 au 3 mars 2018 au Palais des Beaux-Arts.

 

Quel est l’endroit à L’Ancre dans lequel ta patte se distingue ?

J-M. V. : J’ai plusieurs fois rêvé d’abattre le bar… Mais c’était trop onéreux et trop compliqué, puis finalement il s’est transformé en autre chose avec peu de moyens. Il y a aussi le « squat », autrement dit le lieu de résidence pour les artistes, qui s’est transformé aussi avec très peu de moyens : maintenant, il a pris une toute autre ampleur. Avant, c’était un endroit de dépôt vraiment insalubre, aujourd’hui, il est plus habitable, avec des lits et une douche, et sert aussi pour des représentations. Il va aussi être rénové et rafraîchi (pour voir l’état actuel, cf. la vidéo ci-dessous). La salle, je ne l’ai pas modifiée.

Le tout était très, très pauvre, et pas mal de choses ont été améliorées avec le temps. On a commencé à accumuler du matériel pour aider la création. Le principal changement, je dirais que c’est l’importance donnée au Studio et l’accès au jardin, qui participent d’une volonté de rendre le lieu le plus performant et le plus riche possible avec peu de moyens. On était (et on est toujours d’ailleurs) dans une économie de moyens matériels maximale pour garder un maximum de moyens financiers à allouer à l’artistique.

Et puis la convivialité est très importante pour nous, et L’Ancre a été modifié en ce sens depuis quelques années. Mais elle est une des principales inquiétudes pour la suite : comment la conserver dans un lieu qui sera plus grand et plus imposant, et qui pourra accueillir beaucoup plus de gens ?

 

Quel est ton leitmotiv en tant que directeur de théâtre ?

J-M. V. : Je prends beaucoup de temps pour la concertation et le dialogue, parce que j’y crois. Les décisions ne doivent pas être pyramidales, chacun doit pouvoir parler à l’autre et dire ce qu’il pense, expliquer sa réalité. Les problèmes doivent être réglés.

Je déplore d’ailleurs souvent ça dans d’autres structures culturelles ou d’autres théâtres, chacun travaille de son côté. Établir un lien entre la technique et l’équipe administrative, c’est un défi permanent mais c’est vraiment important. Les deux côtés connaissent des rythmes et des réalités différents. Et quand ça discute, on se comprend et ça fonctionne beaucoup mieux, il y a plus d’efficacité et de compréhension mutuelle. Il faut se parler, on n’est pas à la NASA... Le travail doit rester un plaisir et ne pas juste être une obligation.

Bureau de l'Ancre.

D’ailleurs, si tu travailles dans un lieu culturel dans le seul but de remplir ton compte en banque, tu seras perdant et ça ne fonctionnera pas. Il faut comprendre où on est, et ça doit être en permanence mis en avant. Ça semble être le cas du ministère pour le moment, qui est juste et judicieux et qui dit que l’artiste doit être au centre. Mais de quoi, de qui ? Il faut encore s’entendre et s’équilibrer à ce niveau-là avec eux. Il est impératif de former une équipe et de travailler ensemble.

 

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