Amour apocalypse d’Anne Émond
La chute d’un morse

Film remarquable de la réalisatrice montréalaise Anne Émond, Amour apocalypse a fait une apparition éclair dans nos cinémas avant de disparaître aussitôt, suscitant des amours aussi incertains que son titre le suggère. C’est pourquoi, comme pour son héros atypique prénommé Adam, il importe de s’en emparer… Même quand il ne s'apparente à rien d'autre qu'au numéro d’assistance téléphonique d’une marque douteuse dénommée PolarLux.
Une scène est particulièrement marquante dans les films narrés par David Attenborough, monument du documentaire animalier. Des centaines de morses se tassent sur un étroit bout de rocaille entre terre et mer, se piétinant, s’écrasant sous leurs masses respectives, forcés à grimper en hauteur pour s’assurer un peu d’espace… jusqu’à la tragédie : leur chute depuis la falaise, leurs corps se fracassant contre les rochers. Les émotions des spectateurs se bousculent entre choc et effroi à la vue de ces scènes affreuses, tristesse de voir des espèces acculées à ce point, colère envers nous-mêmes qui sommes la cause première de leur souffrance, révolte qui donne envie de tout renverser et enfin (et surtout) une angoisse profonde. Si ces animaux sont en train de vivre cette détresse intense, peut-être qu’un jour cela sera notre tour. Alors qu’autour de nous les conditions météorologiques se dérèglent. Alors que les premières canicules de l’année se déclarent de plus en plus tôt. Alors que les villes européennes se dépeuplent de leurs insectes ‒ où sont passés les papillons ? Alors qu’au Québec, les incendies de forêt se font toujours plus nombreux, que les inondations se multiplient, que le pergélisol se fragilise dramatiquement. C’est en tout cas ce qui agite profondément Adam, le héros d’Amour apocalypse, célibataire de 45 ans aussi anxieux que dépressif.
Loin d’être le pinacle de l’espèce humaine, alors que son prénom le destine à être le premier des hommes, Adam est une personne étrange et atypique qui n’est ni parvenu à tirer son épingle du jeu, ni à s’accomplir dans l’existence. Il vit encore avec son père. Il n’est ni parvenu à construire une famille, ni à s’accomplir dans une vie de couple épanouie, ni à dépasser le stade d’un quotidien au crochet de ses parents. Sa seule grande réussite est le chenil qu’il tient avec sa jeune employée, Romy, qui abuse allègrement de son manque de confiance en lui en le menant par le bout du nez. Adam est donc quelque part semblable à ces morses qui se cramponnent à leur langue de terre ferme et subissent leur environnement jusqu’à être acculés au vide qui de toute part devient seul horizon. Il se réfugie dans des espaces imaginaires à la blancheur immaculée, ouverts à sa conscience par le biais de la voix suave d’un auteur inconnu de podcast de relaxation. Il se retranche dans les solutions les plus désespérées, dont la commande d’une lampe de bien-être PolarLux aux vertus douteuses. Et il s’approche toujours davantage du précipice, malgré ces tentatives dérisoires de s’en sortir par lesquelles il s’échine douloureusement à suivre des voies qui vont à l’encontre de sa propre nature. C’est pourquoi il n'y a sans doute aucune difficulté à voir dans son éco-anxiété deux facettes : l’une par rapport à son environnement social dégradé et l’autre par rapport à l’environnement naturel.

Les deux interagissent dans un entrecroisement serré jusqu’à se fondre dans une fine pointe où tout se joue d’un seul tenant, tel un absolu au milieu du maëlstrom : TINA, à la fois pétillante correspondante téléphonique de PolarLux qui va extirper Adam de sa détresse et acronyme de There Is No Alternative, qu’il définit lui-même comme le point de bascule où les conséquences des changements climatiques deviendront irréversibles, omniprésentes et cataclysmiques. En effet, sujet d’un amour apocalyptique, la mystérieuse employée de l’entreprise de lampes de bien-être est autant responsable du basculement définitif du monde asphyxié d’Adam vers une nouvelle ère d’imprévisibilité traversée de bourrasques aussi intenses que salvatrices, qu’au cœur de catastrophes naturelles qui secouent violemment l’univers du film.
Amour apocalypse d’Anne Émond est par conséquent traversé par une importante dualité, entre l’avant et l’après Tina, entre l’Adam mis en lumière dans ses moments les plus fragiles et l’Adam qui rayonne, qui démolit avec allégresse toutes ses précédentes limites, envoyant valser toutes les conventions qui l’enserraient si étroitement. Entre un film très terne, figé dans des plans rigides trop bien construits où les personnages évoluent mollement comme dans un aquarium trop peu oxygéné, et un autre plus inventif, plus touchant, plus fou, plus lyrique, plus musical, plus poétique, plus galvanisant, où se multiplient les scènes enthousiasmantes. Il est donc le récit morne d’une grande tristesse et à la fois celui d’une joie électrique, qui s’agrègent plus ou moins harmonieusement grâce au subtil sous-texte symbolique qui ne se délivre dans sa complexité qu’à condition de s’y attarder consciencieusement.
Cependant, ce balancement a un corollaire moins réjouissant. Amour apocalypse est à la fois un film terriblement attachant où se rejoue la fable du chêne et du roseau, une sorte de revanche des atypiques sur une normalité trop rigide pour leur propre bien, et à la fois un film moins convaincant lorsqu’il s’y achemine lentement lors de ses premières minutes.

Il prend beaucoup de temps avant de prendre son envol. Adam ne brille que lorsqu’il est avec Tina. Seul, perdu dans son quotidien et relativement éteint, il ne parvient pas à offrir le dynamisme et l’énergie nécessaires pour porter le récit. Sans nul doute cela explique-t-il l’aspect très languissant des premières vingt minutes, durant lesquelles le récit tâtonne comme dépourvu de la lumière qui lui accorderait son souffle, son élan et sa direction. Romy en est peut-être la meilleure illustration, personnage peu convaincant et peu crédible en dehors de son rôle consistant à matérialiser la misère relationnelle d’Adam. Sans nul doute que cela révèle qu’il soit émaillé de moments plus faibles quand Adam reflue vers ses fragilités originelles. Sans nul doute enfin que cela élucide le sentiment qu’Amour apocalypse nous abandonne avec l’arrière-goût d’un manque de quelque chose pour vraiment prétendre à davantage qu’au statut de curiosité étrange ‒ laissant malgré tout sa trace chez les plus réceptifs à ses thématiques et à ses personnages borderlines.
Cependant, il faut accorder au film un meilleur destin qu’aux morses d’Attenborough. Amour apocalypse mérite mieux qu’un amour apocalyptique, où l’attachement n’empêche pas la constatation impuissante de la chute de l’œuvre jusqu’à sa destruction. Il mérite au contraire qu’on s’imprègne de son atmosphère, qu’on en prenne soin en évitant d’y jeter trop rapidement nos a priori trop négatifs, qu’on ne contamine pas trop l’air du CO2 provoqué par des soupirs excessifs, qu’on en conserve la fraicheur en ne lui assénant pas trop nos idées excessivement réchauffées, qu’on épargne enfin sa faune exubérante de l’effet conjugué de nos activités anti-climatiques. Malgré ses défauts, c’est en effet un film rare, un objet qui mériterait même d’être élevé au rang de petit film culte. Il est certes imparfait, mais également d’une magnifique humanité dont il importe de se souvenir lorsqu’en regardant par-delà la fenêtre le cynisme parait gagner tous les horizons. Et, cela, c’est quelque chose de très précieux.