critique &
création culturelle

Anohni – All Of This Is Wilderness

La beauté malgré la catastrophe

Au Cirque Royal en avril dernier, Anohni a offert bien davantage qu’un concert : une expérience presque spirituelle où la beauté, la fragilité et l'engagement politique se sont entremêlés. Portée par une voix hors du temps, l'artiste a transformé la scène en espace de conscience, rappelant avec une intensité rare que l'émotion demeure l'un de nos derniers remparts face à l'indifférence.

Certains artistes occupent une scène sans jamais s’y installer tout à fait. Effleurant, échouant à faire corps, passant. Vus sans qu’ils nous voient, avalés sans avoir faim. Bruyant silence.

Et puis, les miracles. Envols et commencements. Une salle qui devient un lieu de conscience. Le 11 avril 2026, Anohni est apparue sur la scène du Cirque Royal comme on entre dans une cathédrale en flammes : avec gravité, avec douceur, nous donnant l'impression de porter en elle le poids de quelque chose qui nous dépasse.

Sa voix, qui pourrait dire d’où elle vient ?

Oiseau rare. Fantôme surgi de l’autre versant. Cygne céleste. Longtemps connue sous le nom d'Antony and the Johnsons, la chanteuse britannique, installée en 1990 à Manhattan et désormais exilée en Irlande – à un océan de la MAGAsphère, s’est imposée grâce à un timbre immédiatement reconnaissable. Qui semble venir de très loin, à contre-jour. Qui baptise. Sans armure, hanté par la conjoncture particulière d’un crépuscule mondialisé.

Le nouveau siècle vient tard, et Anohni répond au jour qui vient, d’avance obscurci.

Chacun peut puiser dans la singularité d’Anohni les fragments d’un autoportrait qui s’accorderait la chance de la lumière. Son œuvre est profondément politique : figure trans et féministe (« Future Feminism », « Bird Gerhl », « I Fell In Love With A Dead Boy »…), militante antimilitariste et écologiste (« Drone Bomb Me », « It Must Change », « 4 Degrees », « I Love You Earth »…), elle n'a cessé d'interroger les mécanismes de domination, la violence patriarcale, le capitalisme extractiviste et la destruction méthodique du vivant. La différence est un recoin propice, ses albums sont des manifestes, ses chansons des blessures.

Joie d’être ce que l’on voudrait être. La salle ce soir-là est le Monde et ces blessures deviennent palpables. Je suis là, au centre de la quatrième rangée de fauteuils, désarmé face à cette géante aux pieds d’argile. Sa musique est tout ce que j’ai toujours cru, tout ce que j’ai toujours voulu ressentir. Sa fragilité est contagieuse et elle est partout. Dans sa posture, ses respirations, ses larmes de rage, dans cette voix irréelle qui toujours paraît sur le point de se briser sans jamais céder.

Cette fragilité n’est pas une faiblesse, elle est une une forme de résistance. Dans une époque qui valorise la certitude, la binarité, la performance, Anohni revendique la vulnérabilité comme une force politique. Elle est la qualité de ceux qui refusent de se détourner de la souffrance du monde. Le grand bouleversement.

La performance enchaîne plusieurs titres qui ont façonné son parcours, des années cabarets-caves de l’underground queer new-yorkais aux performances contemporaines dans les salles les plus mondaines (« The Life And Death of Marina Abramović », avec son amie Marina Abramović). Sur l’immense écran en fond de scène, on devine un lac, de nuit (une allusion à son quatrième album Swanlights, œuvre charnière et signant sa métamorphose). Et cette phrase qui revient encore et encore, litanique : « All of this is Wilderness ». Nous sommes les témoins d'une rupture, une civilisation capable de mesurer scientifiquement sa propre catastrophe tout en poursuivant sa course vers l’abîme. Anohni chante comme on déposerait un témoignage devant un ultime tribunal. Chaque note vibre d’une inquiétude fondamentale : comment continuer à vivre dans un monde qui organise sa propre disparition ?

Un piano (Gaël Rakotondrabe), une batterie et un vibraphone (Chris Vatalaro), et une guitare (Leo Abrahams). L’acoustique du Cirque Royal est sublimée, l’interprétation est bouleversante, d’une authenticité jamais entendue auparavant. Éloge du transcendant. En lévitation, la salle s’abandonne, vivante, vibrante, et semble redécouvrir que la splendeur existe.

Arrêter le temps et illuminer un peu plus encore cette nuit lucide : quatre accords résonnent. « Perfect Day ». Lou Reed était un ami proche d’Anohni : ils partageaient le même microcosme artistique alternatif, une salvatrice marginalité, un regard sur l’identité, l’inconfort de leur propre corps. Le titre décrit une journée simple, presque banale, faite de petits plaisirs et d’affection. Il est aussi l’expression d’une solitude dévorante et d’un malaise latent. D’une fuite. Entre les mains d'Anohni, il devient autre chose. Chaque phrase, cynique et désabusée, paraît habitée par la conscience de son caractère éphémère. Le jour parfait n'est plus une promesse de bonheur ; il est le souvenir anticipé de tout ce qui peut disparaître.

Anohni chante la fin des choses sans renoncer à leur beauté. Il y a dans sa démarche une forme d’éthique de l’attention, un féminisme intersectionnel construit sur une réhabilitation de la sensibilité, de la responsabilité, de la bienveillance. La nature nous regarde et ne nous juge pas. Prendre soin du vivant, écouter le vulnérable, reconnaître notre interdépendance. Refuser que la force se mesure à notre capacité de nous imposer aux autres ou à la nature. Face aux récits virilistes qui structurent le pouvoir politique et économique, Anohni oppose une autre grammaire : celle de la compassion, de la fragilité assumée.

Cette proposition n’est pas qu’utopique. Elle est simplement devenue urgente. Nous savons que les écosystèmes s'effondrent. Nous savons que les inégalités se creusent. Nous savons que la violence frappe toujours davantage ceux que l'Histoire a déjà rendus vulnérables. Pourtant, nous continuons.

Pendant près de deux heures, sa voix nous rappelle que ressentir est encore possible. Elle chante parce qu’elle éprouve. Malgré les massacres perpétrés, malgré toute horreur accomplie, elle chante les sentiments qui ruissellent, la sensualité sauvage des animaux, ce que la nature nous rend si l’on décide de porter sur elle le regard de la reconnaissance. Éprouver de la peine devant la destruction du monde n'est pas une défaite, c'est le dernier signe de notre humanité.

Dans l'obscurité du Cirque Royal, on a parfois eu l'impression d'assister moins à un concert qu'à une veillée. Une communauté provisoire réunie autour d'une femme qui, en exposant ses propres fêlures, nous autorise à regarder les nôtres.

Les labyrinthes n’égarent jamais trop. Les lumières se sont rallumées. À ce moment précis, je suis sûr d’enfin savoir comment contourner l’opacité qui contraint et abime. Je resterai assis longtemps, pourvu que l’immense et sublime tristesse que j’ai dans le ventre ne me quitte jamais.

Autour de moi ne restait ni euphorie ni sentiment de divertissement accompli. Je me souviens qu’il demeurait quelque chose de plus difficile à nommer : une forme de gravité apaisée. En avançant dans l’obscurité, Anohni a prouvé que la beauté n'est pas l'opposé de la catastrophe. Elle est ce qui persiste malgré elle. Ce qui nous empêche de devenir entièrement indifférents. Là est précisément la fonction de l'art aujourd'hui : non pas nous distraire de l'effondrement, mais nous aider à demeurer sensibles au milieu de ses décombres.

Un article de Benjamin Bruyninx

Même rédacteur·ice :

ANOHNI – All Of This Is Wilderness
Avec Gaël Rakotondrabe (piano), Chris Vatalaro (percussions) et Leo Abrahams (guitare)
Cirque Royal, Bruxelles
11 avril 2026
Environ 120 minutes

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